Pourquoi la nostalgie a-t-elle envahi la politique ?

Pourquoi la nostalgie a-t-elle envahi la politique ?

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Matthieu Chaigne

Co-fondateur Délits d’Opinion

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Biographie

Diplômé de Dauphine, de l’EDHEC et d’un master de Lettres à la Sorbonne, Matthieu Chaigne commence sa carrière en tant que planneur stratégique au sein d'Ogilvy. En  2012,il intègre le cabinet de communication stratégique Taddeo comme Directeur Conseil. Il est aujourd'hui Directeur Associé au sein de la BVA Nudge Unit en charge du pôle Corporate. Il est par ailleurs l'auteur de "La France en Face" aux éditions du Rocher.  

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Cet article a été également publié sur le site de Marianne 

Sur les affiches de campagne comme dans les meetings, elle est partout : la nostalgie s’est invitée au cœur de cette campagne présidentielle.

D’un Eric Ciotti demandant que la France reste la France à Eric Zemmour vantant un passé glorieux et révolu en passant par Valérie Pécresse voulant retrouver une fierté française ou bien encore un Fabien Roussel exhalant le parfum « des jours heureux », on ne compte plus les politiques cherchant à mettre en scène une France d’avant que nous pourrions collectivement retrouver.

Tous activent ce biais de nostalgie, parfaitement identifié par les sciences comportementales et qui nous fait penser – et le plus souvent regretter – le passé. Aux États-Unis, c’est sous le nom de « Rosy Retrospection »   que cette inclination nous conduisant à sur-évaluer positivement les évènements passés est également étudiée.

Le biais de nostalgie est intrinsèque à la nature humaine.

En toile de fond, il y a d’abord notre incapacité à juger objectivement les moments et expériences révolues. Comme l’explique Daniel Kahneman, prix Nobel d’économie et théoricien du peak-end rule, les expériences dont nous nous remémorons ne sont jamais la somme de tous les moments passés, mais une extrapolation de pics émotionnels intenses qui vont colorer une période.

Or, il semble qu’avec le temps nous ayons tendance à nous remémorer davantage les moments positifs du passé. Alors qu’« un biais de négativité » est globalement à  l’œuvre dans notre vie, focalisant l’individu sur les expériences ratées et  les mauvaises nouvelles plutôt que les bonnes, nous devenons en vieillissant plus sensibles aux bons souvenirs.

Rien de nouveau, alors me direz-vous : la nostalgie a toujours existé. « C’était mieux avant » est effectivement un refrain déjà entonné dans les temps anciens par un Valérius Caton se lamentant d’un âge d’or révolu ou un Platon, s’indignant dans une tirade de la République d’un ordre remis en cause lorsque les « pères s’habituent à laisser faire les enfants, (lorsque) … les jeunes méprisent les lois parce qu’ils ne reconnaissent plus au-dessus d’eux l’autorité de rien ni de personne ».

Plus près de nous, ces dernières années, de nombreux stratèges électoraux ont basé leur campagne sur la promesse d’un monde d’avant ressuscité. En 2016, l’ex-Président Trump se fait le chantre d’une Amérique retrouvée, avec son slogan «Make america great again ». En Angleterre, c’est une campagne pro-brexit qui promet de «take back control».

La France peut-elle faire exception ?  En réalité s’additionne aujourd’hui au biais de nostalgie inhérent à la nature humaine une conjonction de facteurs inédits.

La nostalgie se nourrit d’un déracinement ressenti  par certains compatriotes qui peinent à reconnaitre leur pays : flux migratoires jugés trop massifs, transformation physique de l’environnement parfaitement décrite par Jerôme Fourquet et Jean-Laurent Cassely dans leur dernier ouvrage, mais aussi injonction à se transformer sans cesse nourrissent un sentiment intense de « mal être chez soi ». 62% des Français jugent qu’on ne sent plus chez soi comme avant selon les données ipsos.

Le refuge dans le passé s’explique aussi par cette impossibilité à se projeter. L’avenir semble bouché, dans un pays qui se sent collectivement et individuellement déclassé : aujourd’hui, 75% des Français pensent que la France est en déclin, mais surtout 30% estiment que ce déclin est irréversible. Et dorénavant, les individus ne semblent plus pouvoir faire abstraction de cette loi de la gravité nationale. 78% des Français pensent que le risque de tomber dans la pauvreté sera plus élevé pour leurs enfants, une inquiétude qui transcende tous les clivages (baromètre de la pauvreté du secours populaire publié en 2021).

A cette incapacité d’envisager l’avenir sereinement s’est ajoutée une autre impasse au cœur du covid. Suspendus aux directives sanitaires, confinements, et résultats des tests positifs, les Français ont vu depuis deux ans, chaque projet, chaque vacance, chaque rentrée scolaire, chaque soirée soumis à une épée de Damoclès épuisante.

Sans fin, il faut annuler, reporter, se réorganiser. Cette résilience, tant vantée a aussi ses nécessaires exutoires. Et parmi eux, la nostalgie qui n’est pas non plus dénuée de vertus. Quand demain s’écrit en pointillé, les souvenirs du passé font office de refuge. Un abri salutaire où l’on s’abreuve du bonheur insousciant d’avant…quitte à la mythifier. Des études démontrent ainsi que la nostalgie permet dans certains cas d’améliorer l’humeur ou d’envisager demain avec davantage d’optimisme[1].

La question se pose : en 2022, la nostalgie va-t-elle gagner ?

En réalité, le pire moyen de lutter contre le passéisme français serait d’installer un clivage fictif entre ceux qui se projettent dans le futur et ceux qui se replieraient dans le passé, entre le camp des progressistes raisonnables et des conservateurs datés. Un échec assuré car l’injonction au « bien penser » a démontré ses effets-contre productifs auprès de français vaccinés contre les injonctions et qui hésitent sur la route à emprunter : fin 2016, les partisans de la transformation du pays représentaient plus des deux tiers du pays. Désormais, presque la moitié (45% des français selon le baromètre NO COM), estiment que la priorité est de « préserver la France telle qu’elle est » face au monde qui change.

Entre les tenants du progrès vanté comme une fin en soi et les défenseurs d’un passé qui – par nature – ne sera plus, il existe un chemin ténu qui relie l’ancien et le nouveau monde.

Car si l’on ne ressuscite pas le passé, il constitue en revanche une formidable terreau pour envisager un avenir conquérant. La prétention universaliste, le génie français ou le CNR d’après-guerre ont marqué les esprits car ils conjuguaient une promesse individuelle et collective. Sur ces bases, il revient aux candidats de renouer avec des projets d’espoir à destination d’un peuple revenu de tout, mais qui n’a pas renoncé à rêver un autre destin.

Face aux lendemains bouchés, l’audace doit reprendre le pouvoir. Intégration, école, santé, pouvoir d’achat…, les Français partagent au fond le même constat : il faut tout réinventer. Et si l’imagination était le meilleur moyen d’être fidèle au passé ?

 

 

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