« Une société individualiste, où les liens se sont effrités »

« Une société individualiste, où les liens se sont effrités »

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Sandra Hoibian

Biographie

Directrice du Pôle Evaluation et société du CREDOC

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De nombreuses études nous alertent depuis quelques années sur les tensions sociales perçues comme croissantes dans notre pays. Le Médiateur de la République s’en était alors fait l’écho et avait alerté sur un burn out de la société française.

Une large mojorité de la population estime que la qualité des liens sociaux s’est appauvrie, que la société serait de plus en plus individualiste.

Délits d’Opinion étudie ces perceptions à travers d’une série d’article et commence avec l’interview de Sandra HOIBIAN, Directrice adjointe du Département Conditions de vie du CREDOC, qui vient de publier plusieurs études sur ce sujet.

Délits d’Opinion : 83% de nos concitoyens déplorent la faiblesse de la cohésion sociale dans notre pays : comment expliquer un tel chiffre ?

Sandra HOIBIAN : Il y a deux grandes explications : tout d’abord domine dans l’opinion une vision d’une société individualiste, où les liens se sont effrités, la famille moins présente. Même si, dans nos études, les liens avec la famille par exemple sont restés particulièrement forts : plus de huit Français sur 10 voient ainsi régulièrement les membres de leur famille. Les liens d’amitié ont même considérablement augmenté : 78 % des Français invitent des amis chez eux au moins une fois par mois en 2011, contre 65 % en 1991.

La seconde explication vient de la vision très inégalitaire de la société actuelle. Cette attitude est présente dans l’opinion depuis une vingtaine d’années. Déjà au début des années 90, plus de huit Français sur dix estimaient que les inégalités se creusaient. Ce sentiment majoritaire n’a jamais cessé, quelle que soit la conjoncture économique.

Délits d’Opinion : Quelles sont justement les grandes évolutions depuis quelques années du sentiment d’inégalités en France ?

Sandra HOIBIAN : La perception des inégalités, très présente depuis longtemps, n’a pas réellement évolué. En revanche le caractère méritocratique de la société est plus fortement mis en cause par les classes moyennes et les catégories modestes aujourd’hui qu’il y a dix ans.

Une des explications renvoie à ce qui se cache derrière ce terme de mérite. Le diplôme occupe une place de plus en plus importante pour évoluer dans la société. Or le diplôme, et surtout les bons diplômes qui permettent de s’élever dans la société, sont de plus en plus difficiles à obtenir. Les efforts réalisés au quotidien par les gens, les résultats obtenus dans le travail, ou les talents individuels sont en quelque sorte masqués par ce poids du diplôme.

La perception des inégalités dépend aussi de sa dynamique dans le temps. Après des années de baisse dans les années 70 et 90, on ne parvient plus aujourd’hui à résorber la pauvreté. Une large partie de la population a perdu l’espoir de pouvoir un jour progresser ou s’élever socialement, quels que soient leurs efforts. Le logement constitue un exemple de ces tensions. Chez les classes moyennes et inférieures, il est de plus en plus difficile de trouver un logement correct ou de devenir propriétaire. Entre 1995 et 2010, les prix des logements anciens ont été multipliés par 2,5, soit une hausse bien plus rapide que celle des revenus, qui ont été multipliés par 1,7 dans le même temps.

De plus, la qualité de l’habitat, assez moyenne en France lorsqu’on la compare à celles de nos voisins européens, contribue au sentiment de déclassement qui traverse aujourd’hui le corps social.

Enfin, les chiffres montrent que les inégalités se sont creusées « par le haut », c’est-à-dire parmi les 5% des personnes les plus riches. La très grande visibilité de quelques personnes avec de très haut revenus (sportifs, personnalités du spectacles ou plus récemment traders) contribue à renforcer un certain sentiment d’injustice sociale.

Délits d’Opinion : Dans quels domaines d’action les attentes des Français à l’égard des pouvoirs publics sont-ils les plus importants ?

Sandra HOIBIAN : La population attend de l’Etat qu’il intervienne pour assurer un certain niveau de bien-être minimal : avoir un emploi, un logement et un niveau minimum d’éduction (la possibilité d’accéder à un emploi (53 %), de bien se loger (37 %) et une éducation de qualité (25 %) arrivent ainsi en tête des priorités). La lutte pour arriver à accéder à un CDI ou un logement, mettre ses enfants dans la bonne école etc. entretiennent probablement l’image de compétition dans la société, et le besoin d’intervention des pouvoirs publics dans ces domaines.

Les Français attendent que l’Etat intervienne dans ces domaines auprès de tout le monde, en amont des ruptures, pour éviter de devoir plus tard réparer des situations inégalitaires auprès des populations les plus en difficulté. Si l’Etat s’occupe de ces premiers besoins, les individus peuvent eux-aussi devenir acteurs de la cohésion sociale au travers de leurs relations individuelles avec leurs voisins, leurs amis etc.

En effet, dans les perceptions, l’individu est au cœur de la cohésion sociale : tout ne repose pas dans les mains de la puissance publique. Par exemple, la population n’attend pas de l’Etat qu’il propose de grandes valeurs collectives ou un projet commun.

Au fond, les Français semblent nous dire qu’en assurant un niveau de bien- être minimum, les pouvoirs publics pourraient donner aux individus la capacité d’assumer pleinement la responsabilité de leurs choix et de leurs relations avec les autres. En particulier, la question du respect mutuel entre individus est essentielle à leurs yeux. Cette importance donnée à la notion de respect peut être comprise comme une manière de réconcilier le désir de chacun de vivre sa propre vie et le souhait d’une plus forte cohésion sociale.

Délits d’Opinion : Quel modèle d’Etat ces évolutions dessinent-elles pour l’avenir : le modèle d’Etat-Providence paraît-il toujours pertinent pour répondre à ces attentes ?

Sandra HOIBIAN : La spécificité française provient d’un attachement à un système mixte : à la fois des structures collectives (l’école, la justice, la protection sociale etc.) mais également des initiatives individuelles. Cette conception diffère du système social- démocrate des pays scandinaves où l’État joue un important rôle distributeur, du modèle libéral (anglo-saxon) qui met l’accent sur la responsabilité individuelle et la régulation par le marché, ou du modèle méditerranéen (Italie, Espagne, Grèce, Portugal) où les solidarités familiales sont très vivaces.

Propos recuillis par Olivier

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