2012, les raisins de la colère

2012, les raisins de la colère

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Gilles Corman

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En ce début d’année 2012, la campagne pour l’élection présidentielle entre dans sa phase active. Positionnement des candidatures, présentation des programmes, occupation croissante du terrain, les candidats vont se démultiplier pour engager la mère de toutes les batailles politiques françaises. On voudrait faire ici une hypothèse : aussi convaincant soit-il, cet activisme sera probablement vain, ou à tout le moins pas déterminant. Car de façon inédite dans son ampleur, l’évènement majeur que constitue une élection présidentielle en France sera surdéterminé par un contexte écrasant, et par l’impact de celui-ci sur l’opinion publique.

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La séquence de la crise financière ouverte en 2008, muée en crise des dettes souveraines, et donc de la démocratie en 2011, recouvre l’ensemble de l’actualité politique d’une chape de plomb. Elle paralyse les candidats, interdisant toute promesse de changement d’envergure, sous peine de perte de crédibilité. Pire encore, elle met en scène l’impuissance du politique face à l’entité nébuleuse et anxiogène des « marchés », nourrissant par là la perte de foi des Français dans les acteurs politiques, si ce n’est dans la démocratie, attestée par les études récentes sur le sujet. Si bien que ce ne sont ni les candidats, par leur personnalité, ni leurs programmes, qui feront l’élection. C’est l’humeur publique, façonnée par l’agenda politico-économique bien plus que par les messages électoraux, telle qu’elle prédominera à l’heure de la cristallisation des choix, au printemps 2012.

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Une élection sous influence

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Or, si l’on revient sur les mois écoulés, cette humeur balance entre deux grands pôles : la résignation et la peur d’une part, la colère et le ressentiment de l’autre.

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Peur et résignation ont, dans un premier temps, prévalu. Tandis qu’au cours de l’été et de l’automne, s’aggravait la crise des dettes souveraines, illustrée par le cas dramatique de la Grèce et l’angoisse d’une réaction en cascade pouvant atteindre jusqu’à la France, prédominait dans l’opinion publique l’idée que l’austérité s’imposait, et qu’il était inéluctable d’accepter de se « serrer la ceinture ». C’était l’heure où les annonces des plans d’austérité par François Fillon ne suscitaient que peu de réactions, et étaient au contraire plutôt bien accueillies par une opinion résignée et angoissée par les catastrophes annoncées (faillite des Etats, fin de l’Euro, etc). C’était l’heure, du coup, de la mise en scène du « président-capitaine dans la tempête », et de la définition de la ligne du « président-protecteur » comme axe structurant de la future campagne de Nicolas Sarkozy par ses conseillers. La crise, paradoxalement, apparaissait comme pouvant constituer la planche de salut du locataire de l’Elysée.

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De la résignation à la colère

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Mais cet état de sidération de la société française n’était que momentané, et a été balayé au fil de l’actualité. La répétition à fréquence toujours plus élevée des « sommets de la dernière chance » et des « décisions historiques permettant de sauver l’Europe » qui se sont avérées chaque fois insuffisants à calmer l’ire des marchés, la montée continue du chômage, et la perte annoncée du fameux « triple A », ont eu pour effet de démonétiser la parole politique et ont réactivé une colère et un ressentiment latents face à l’impuissance des pouvoirs en place à protéger les citoyens-consommateurs et à leur perte de contrôle sur la marche du pays. A l’instar de la dernière étude Médiascopie, qui décrit une France « à bout de nerfs» et résume 2011 à une « année des colères », de nombreux signes attestent de la généralisation d’une fureur rentrée et d’un « ras-le-bol » généralisé. Ce sont les classes moyennes supérieures, qui depuis 2008, partagent de façon croissante l’idée – autrefois réservée aux catégories populaires et à la gauche radicale – qu’il faut faire « payer les riches ». C’est le clivage « haut-bas » structurant sur le rapport à l’Europe depuis le référendum de Maastricht qui se lézarde sous l’effet du décrochage brutal de l’adhésion des CSP+ à la construction européenne révélé par la dernière vague d’enquête Eurobaromètre de la Commission européenne. C’est encore, démontrée par la dernière étude TNS Sofres pour TriElec (décembre 2011), la prédominance écrasante du chômage et du pouvoir d’achat dans les préoccupations des Français (deux dimensions sur lesquels Nicolas Sarkozy a profondément déçu), reléguant loin derrière des thématiques aussi structurantes lors des dernières élections présidentielles que l’insécurité et l’immigration.

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L’intérêt de cette grille de lecture est qu’elle éclaire l’ensemble des évolutions observées dans les attitudes politiques et les sondages d’intentions de vote depuis l’automne. Ainsi s’explique le bon score d’Arnaud Montebourg lors de la primaire socialiste, à la fois révélateur et annonciateur. Mais aussi le doublement des intentions de vote en faveur de François Bayrou moins de deux semaines après l’annonce de sa candidature, ou encore la bonne tenue de Marine Le Pen, voire le tassement, dans les hypothèses de premier tour, d’un François Hollande perçu comme insuffisamment affirmé par sa base. Et, enfin et surtout, les scores écrasants (et, clairement, irréalistes, mais cette virtualité même est significative du profond ressentiment exprimé) par lesquels ce même François Hollande, qui n’est pourtant pas par nature un candidat à même de cristalliser les radicalisations, est donné gagnant dans les hypothèses de second tour contre Nicolas Sarkozy. Car la colère multiforme qui traverse l’opinion publique trouve une traduction politique univoque : le rejet du sortant et la prime à ceux qui se positionnent comme anti (Marine Le Pen) ou au dessus (François Bayrou) du « système »[1]. La désaffection profonde des catégories populaires qui plombe la cote de popularité de Nicolas Sarkozy depuis 2008, expliquant la faiblesse des reports de voix des électeurs Front national sur son nom au second tour, s’étend désormais à une large partie de la société française. L’anti-sarkozysme viscéral d’une partie de l’opinion s’est mué en un rejet beaucoup plus large et diffus de ceux qui sont en place, sans qu’il soit besoin d’être convaincu que d’autres feraient mieux – l’étude Harris Interactive pour RTL réalisée dans les derniers jours de 2011 révélant d’ailleurs un très fort pessimisme à l’égard de la capacité des acteurs politiques quels qu’ils soient à changer la donne sur les enjeux prioritaires. La France semble ainsi ne pas échapper à la lame de fond qui a été fatale à tous les sortants lors des scrutins nationaux chez ses voisins européens au cours de l’année 2011.

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Quelle humeur printanière ?

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Il y a donc fort à parier que c’est l’évolution de cette humeur publique, sous l’effet de facteurs contextuels et exogènes, au cours des mois à venir, qui déterminera l’issue de l’élection présidentielle, bien plus que les programmes et les campagnes des différents candidats. Que d’ici avril, le chômage continue à monter, les marchés à décrédibiliser les initiatives politiques européennes, les Français à percevoir une dégradation de leur pouvoir d’achat, et il sera alors quasiment impossible à Nicolas Sarkozy d’inverser la tendance. François Hollande, perçu comme étant de loin le candidat « le plus proche des préoccupations des gens » et le plus soucieux de justice sociale et de répartition équitable des efforts, et pour peu qu’il se résolve à se faire violence pour durcir sa campagne afin de s’assurer de passer le premier tour, rassemblera au second tour sur son nom, par un simple effet mécanique bien plus que d’adhésion, le désir de changement. A moins que, hypothèse extrême mais qui ne peut être totalement écartée, une radicalisation supplémentaire de l’opinion ne mène François Bayrou et/ou Marine Le Pen au second tour.

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L’éventuelle voie de salut pour Nicolas Sarkozy est donc de convaincre les Français qu’aucun autre chemin que celui qu’il trace ne saurait être emprunté, et que seule compte la stature du candidat sur la scène internationale, dimension sur laquelle il prédomine dans l’esprit des Français, pour faire face à la crise au jour le jour et « tenir la barre dans la tempête »[2]. Cruel paradoxe, au passage, que celui qui fut en 2007 le candidat de la rupture proclamant que « Ensemble, tout est possible » , soit devenu celui de la continuité contrainte, réduit au « rien d’autre n’est possible ». Pour parvenir à un tel renversement de la colère en résignation, il lui faudra discréditer en profondeur ses adversaires, au premier rang desquels le candidat socialiste, en jouant en filigrane sur la peur de l’inconnu que représente leur inexpérience et le manque de crédibilité de toute alternative politique dans un contexte contraint. Ajouté à l’appétit de reconquête d’une gauche écartée du pouvoir suprême depuis 1995 et au carcan d’un contexte économique qui interdit toute envolée programmatique, voilà qui augure de toutes parts d’une campagne très personnalisée et fondée sur le dénigrement – symptôme supplémentaire de l’américanisation de la vie politique française, diront certains. Pas de quoi réconcilier les Français avec leur démocratie et, moins encore, ses acteurs principaux. Ce sont là les raisins de la colère.

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[1] Tandis que Jean-Luc Mélenchon, qui pourrait constituer un réceptacle naturel à la colère, pâtit pour l’heure du « vote utile » découlant du fort désir de victoire de l’électorat de gauche.

[2] Encore reste-t-il à montrer que cette dimension de la stature internationale soit à même d’influer positivement sur les Français, dont les récentes études de tendance (TNS Sofres, Ipsos Trend Observer) montrent qu’ils sont avant tout demandeur de proximité, trait d’image sur lequel François Hollande l’emporte nettement.

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