Réforme des retraites : état de l’opinion à haut risque

Réforme des retraites : état de l’opinion à haut risque

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Paul Bernardet

Biographie

Diplômé en Affaires publiques à Sciences Po Paris, Paul commence sa carrière comme fonctionnaire à l'Assemblée nationale au sein de la Commission des Finances. Il rejoint ensuite un cabinet d'études et de communication en qualité de consultant.

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Annoncée lors de sa campagne présidentielle puis repoussée à plusieurs reprises, préfigurée par le rapport Delevoye pour maintenant faire l’objet d’une grande concertation citoyenne : la réforme des retraites d’Emmanuel Macron patine face au risque d’opinion.

Le sujet est explosif, comme en témoignent les mobilisations sur les projets précédents, et une réforme des retraites peut être particulièrement sensible dans le contexte encore latent des gilets jaunes. En conséquence, le Gouvernement – qui présente la réforme comme la dernière majeure du quinquennat – multiplie les précautions pour éviter l’enlisement.

 

L’avenir à la retraite : un sujet de forte préoccupation pour les Français

La retraite est un facteur d’angoisse pour les Français. La première cause est évidemment la crainte de la baisse du niveau de vie : 73 % des Français n’ont pas confiance en leur niveau de vie à la retraite (principalement les femmes, les jeunes et les CSP-), suivi à 64 % par leur protection sociale, tandis que « seulement » 52 % ne sont pas confiants pour leur niveau de santé. C’est bien le pouvoir d’achat, et donc le système de retraites, qui est au centre des préoccupations des Français concernant leur vieil âge.

D’autant que l’imaginaire collectif des Français est clairement orienté vers une image de pauvreté des retraités. Entre 56 % et 71 % des Français (différant selon les études) pensent que le niveau de vie des actuels retraités est inférieur au reste de la population.

Les Français appréhendent également une dégradation de la situation actuelle : 78% pensent que d’ici 10 ans, le niveau de vie moyen des retraités baissera et 65 % pensent que leur propre retraite sera inférieure à celle de leurs parents. Pire encore, cette situation s’aggraverait pour leurs enfants et leurs petits-enfants : 79 % pensent que leur retraite sera inférieure à la leur.

Récemment victimes de mesures ciblées du Gouvernement (comme avec l’augmentation de la CSG), les retraités ne sont donc pas perçus comme des privilégiés mais plutôt comme des victimes. Ce pessimisme est une épine dans le pied du Gouvernement : alors que la situation est déjà perçue comme très défavorable, le refus d’une nouvelle dégradation peut être d’autant plus fort.

 

Le système actuel n’est pas à la hauteur mais la réforme du Gouvernement n’emporte pas l’adhésion

Le système actuel est fortement identifié à cette angoisse du « moins bien vivre » à la retraite et semble cumuler toutes les critiques. Il est jugé tout d’abord inefficient et inefficace avec 57 % des Français jugeant qu’il fonctionne mal. Mais il est aussi considéré complexe par 68 % des Français, non pérenne par 76 %, injuste pour 80 % (en raison des régimes spéciaux notamment, injustifiés pour 79 % des Français) et pas solidaire pour 61 %. Aux yeux des Français, le système actuel paraît donc indéfendable : ni capable de garantir un niveau suffisant de pension, ni pérenne, ni lisible, ni juste, il est remis en cause à un point qui semble irréversible.

Par conséquent, une réforme du système est majoritairement jugée nécessaire : 60% des Français considèrent en 2018 une réforme nécessaire. Pourtant, interrogés sur la réforme envisagée par le Gouvernement, 41 % répondent qu’il n’est pas nécessaire de réformer, 36 % considèrent un allongement de durée nécessaire, 16 % choisissent l’augmentation des cotisations (37 % chez 18-24 ans) et 7 % la baisse des pensions.

Les Français reconnaissent donc pour la plupart la nécessité d’une réforme mais refusent celle du Gouvernement sans forcément bien la connaître encore. L’impopularité du Gouvernement et du Président, le souvenir des réformes précédentes et les multiples contradictions médiatiques ont créé un climat de méfiance élevé.

Pour autant, interrogés sur les « avantages de la réforme», aucun ne regroupe plus de la moitié des Français :

  • 46 % reconnaissent « le libre choix de travailler plus longtemps », en particulier les 18-24 ans, plus sensibles aux libertés individuelles ;
  • 39 % reconnaissent le maintien de l’âge légal à 62 ans et 36 % le « maintien d’un système solidaire », qui ne sont pas des arguments « pro réforme », mais seulement de statu quo ;
  • 39 % considèrent l’égalité permise par l’unification des systèmes comme un avantage de la réforme, mais ce chiffre est tiré par les plus de 65 ans (les 18 à 49 ans se situant plutôt vers 30 %) ;
  • Seulement 34 % considèrent que la réforme permettra de maintenir l’équilibre financier ;
  • Seulement 29 % citent la plus grande lisibilité du système ;
  • Surtout, 20 % considèrent que la réforme n’a parmi cette liste aucun avantage.

La réforme telle qu’envisagée ne remporte donc pas l’adhésion des Français. Même ses « points forts » qui pallieraient les faiblesses du régime actuel (unification des régimes comme réponse à l’injustice, système à points comme réponse à l’illisibilité) ne sont pas unanimement considérés comme des avantages de la réforme.

 

 

La réforme est rejetée car perçue comme insuffisante pour l’essentiel : la durée de cotisation et le niveau des pensions

Si les points positifs reconnus a priori par l’opinion à la réforme s’appuient sur les faiblesses du système actuel en matière de complexité et d’injustice, elle apparaît cependant aggraver l’essentiel pour eux : le montant des pensions et la durée de cotisation nécessaire.

Au-delà du système à points, interrogés sur les « inconvénients de la réforme » :

  • 74 % des Français considèrent qu’elle aura pour effet de devoir travailler plus longtemps ;
  • 74 % pensent qu’elle aura pour effet de faire baisser le montant des retraites ;
  • 59 % citent le recours à un système privé rendu nécessaire ;
  • 46 % qu’on ne saura qu’au dernier moment le montant de sa retraite ;
  • 25 % considèrent que la disparition des régimes spéciaux est un des inconvénients de la réforme.
  • Seulement 4 % des Français ne voient aucun inconvénient parmi cette liste.

Or, les deux inconvénients associés à la réforme qui arrivent en tête à égalité, travailler plus longtemps et voir les pensions baisser, sont les deux sujets les plus sensibles pour les Français. Loin de considérer devoir choisir entre l’un et l’autre, une forme de refus des deux options se dessine. En effet, le choix entre travailler plus longtemps et gagner moins n’est pas évident lorsqu’on demande aux Français de se projeter sur leur propre vie.

  • D’un côté, 55 % des Français répondent « non » à la question « pour avoir un bon niveau de vie, seriez-vous prêts à travailler plus longtemps ? » (dont 23 % de « certainement pas ») ;
  • De l’autre, 62 % des Français préfèrent partir plus tôt à la retraite pour faire les choses qu’ils aiment quitte à avoir une retraite plus faible, contre 38 % pour l’inverse (partir plus tard pour avoir une meilleure retraite).

 

La concertation, trop tardive face à une opinion déjà fortement structurée ?

Malgré l’acceptation d’une nécessité d’agir, le refus d’une réforme qui implique une dégradation de la situation actuelle, qui dépasse le débat rationnel et ouvre donc la voie à un élargissement du débat sur le projet de société semble donc possible.

Par conséquent, en octobre 2019, 43 % des Français se disent opposés à la réforme, 32 % favorable en octobre 2019 et 24 % sont ni favorables ni opposés. 65% soutiennent ou ont de la sympathie pour les grèves contre la réforme.

Des différences notables s’observent suivant les classes d’âge :

  • Les retraités sont les plus acquis à la réforme, certainement du fait qu’ils subissent les inconvénients du système actuel, qu’ils entretiennent un meilleur rapport envers Emmanuel Macron et qu’ils n’auront pas à subir la réforme ;
  • Les jeunes, surtout les 18-24 ans, apparaissent volatiles face à la réforme. Ils en reconnaissent davantage les avantages, moins les inconvénients. C’est un sujet majeur pour les parties prenantes au débat, tant la place de la mobilisation des jeunes peut être déterminante dans le rapport de force qui se construira autour de la réforme.
  • Le reste des catégories d’âge apparait plus fermement opposé à la réforme.

Non seulement la réforme apparaît affaiblie, avant même que le débat ne soit ouvert mais le Gouvernement l’est aussi dans sa capacité à convaincre. Seulement 34 % des Français font confiance à Macron pour réformer les retraites (contre 66 %, dont la moitié de « pas du tout confiance ») et 67 % des Français pensent que le Gouvernement n’arrivera pas à mener une réforme des retraites « d’envergure ». Quant à la concertation, elle suscite la méfiance : pour 61 %, c’est une « stratégie politique visant surtout à éviter des manifestations importantes ».

On comprend mieux l’urgence du Gouvernement à repousser l’échéance, pour se redonner une marge de pédagogie et de conviction auprès de la population. A l’inverse, les opposants semblent avoir tout intérêt à en faire la « mère des batailles » de la fin du quinquennat : le terrain leur paraît, a priori, favorable pour faire monter le mécontentement et l’opposition. La concertation permettra-t-elle d’éviter une cristallisation défavorable à la réforme ?

 

Études utilisées :

  • Elabe, Les Français et la réforme des retraites (janvier, avril, juillet, septembre et octobre 2019)
  • IFOP, Les Français et la réforme des retraites (août 2019)
  • IFOP, Le regard des Français sur l’actuel système de retraites (octobre 2018)
  • Harris Interactive, Perception des Français concernant l’âge de départ à la retraite (mars 2019)
  • Harris Interactive, Les Français et les retraites (décembre 2016)
  • Baromètre d’opinion de la DREES

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