Le point sur les discriminations subies par les musulmans en France

Le point sur les discriminations subies par les musulmans en France

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Paul Cebille

Analyste Délits d'Opinion

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Biographie

Diplômé de Sciences-Po Strasbourg, Paul Cébille est Chargé d'Étude à l'Ifop après être passé par l'institut BVA et le Cevipof.

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Le poids des débats sur l’Islam et les musulmans s’est accentué ces dernières semaines. Qu’il s’agisse des attentats, du féminisme, de l’actualité internationale ou des faits divers, tous ces éléments ont renforcé l’amalgame entre Islam, musulmans pratiquants, intégristes et même terroristes. Les polémiques autour de l’organisation de la manifestation contre l’islamophobie ce dimanche 10 novembre illustrent bien la difficulté des médias et des responsables politiques à traiter la question, en l’absence de porte-paroles désignés. 

L’étude réalisée par l’Ifop pour la DILCRAH et la Fondation Jean Jaurès tente de mettre la lumière sur ce problème grâce un dispositif particulièrement rare : que ce soit par sa cible (uniquement des musulmans déclarés) ou par son sujet (les discriminations ressenties par ces derniers). Délits d’Opinion vous propose d’en définir les principales conclusions et d’en détailler les résultats.

Une « musulmanophobie » largement répandue mais qui demeure minoritaire

Responsable de l’étude, François Kraus souligne que l’IFOP a choisi de traiter la question des discriminations envers les musulmans comme de la « musulmanophobie ». Ce néologisme permet en effet de différencier ces expériences de l’islamophobie, qui relèverait selon lui d’une critique de la religion musulmane en tant que matrice idéologique.

Le choix des termes n’enlève rien à l’étendue des discriminations envers les musulmans : 42% d’entre eux déclarent avoir déjà été victimes au moins une fois d’une forme de discrimination liée à leur religion dont 32% au cours des cinq dernières années, de quoi laisser un souvenir vivace et indiscutable de ces discriminations. La liste des discriminations testées est suffisamment large pour établir une base solide de réflexion sur le vécu des musulmans en France : contrôle des forces de l’ordre, recherche d’emploi, de logement, entrée dans un lieu de loisir, à l’école, face à une administration publique, chez le médecin, à l’hôtel ou à la banque.

Ainsi, moins de la majorité des musulmans a connue l’une de ces formes de discriminations, pour autant, si l’on compare le cas des musulmans à celui du reste de la population, le tropisme est notable : un quart des musulmans ont été insultés en raison de leur religion (24%) au cours de leur vie, contre seulement 9% parmi les non-musulmans résidant en France.

 

Les compétences académiques et professionnelles n’immunisent pas de la musulmanophobie

Confirmant les études de “testing” menées avec des CV anonymes, les personnes de confession musulmane s’avèrent nettement plus affectées que la moyenne par des pratiques discriminatoires : 17% des musulmans ayant déjà recherché un emploi dans leur vie rapportent avoir déjà fait l’objet de discrimination à cette occasion en raison leur religion, dont 11% au cours des cinq dernières années. Cette expérience pèse fortement parmi les musulmans ayant un diplôme du supérieur qui sont plus d’un sur quatre (26%) à en avoir déjà fait l’expérience dans leur vie.

Ce cas de discrimination vient révéler l’échec de la “méritocratie républicaine” voulant que les mérites personnels entraînent la réussite et la reconnaissance. Cette promesse n’a semble-t-elle pas été tenue pour ces musulmans discriminés. Comme le souligne Jérôme Peltier, Directeur des Études à la Fondation Jean Jaurès : « ce fait casse une nouvelle fois l’image des jeunes musulmans populaires comme d’une catégorie populaire opprimée. La plus grande injustice se fait donc pour lui contre ceux qui ont joué le jeu du Pacte républicain, qui ont “bien tout fait”, et qui font face à ces discriminations à l’embauche. » Toutefois, il faut noter que les discriminations à l’embauche concernent aussi une large partie du reste de la population (13,6%) tous motifs confondus (ex : religion, race, nationalité…) à la fois tout au long de la carrière et lors de la recherche d’un emploi.

Même une fois entrés dans une entreprise, les musulmans vont subir de nouvelles discriminations et freins à leur progression. En effet, près d’un musulman actif sur quatre (23%) rapporte avoir été discriminé au cours des cinq dernières années de sa vie professionnelle, soit une proportion cinq fois plus élevée que chez l’ensemble des Français (5%).

 

Les musulmanes, première victime des discriminations

Les chiffres donnés par l’Ifop brisent l’idée reçue selon laquelle la victime de musulmanophobie serait un jeune homme issu des catégories sociales et des quartiers les plus populaires.

Au contraire, ce sont les femmes qui apparaissent davantage discriminées que les hommes : 46% l’ont été au cours de leur vie, contre 38% des hommes. Ce taux supérieur s’explique sans doute par le port du voile par certaines femmes, ajoutant ainsi une dimension « visible » de leur pratique religieuse. Ainsi, 60% des femmes voilées rapportent de discrimination au cours de leur vie contre 44% des femmes musulmanes non-voilées. L’incident au Conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté est une illustration presque parfaite de ce type de discriminations. Enfin, il faut noter que le voile est avant tout une source de discriminations face aux agents travaillant dans une administration publique (23% des femmes voilées témoignent d’une discrimination contre 15% des non-voilées) ou face au personnel médical (respectivement 17% et 10% rapportent une discrimination.)

Les hommes musulmans eux se voient confrontés à des discriminations dans des situations bien particulières : les contrôles de police et l’entrée dans les discothèques. 17% des hommes musulmans, contre 8% des femmes musulmanes, ont déjà fait l’objet de discriminations lors d’un contrôle des forces de l’ordre (à noter que seules 19% des femmes déclarent s’être déjà faites contrôler au cours des cinq dernières années contre 42% des hommes).

 

Les musulmans rencontrent des discriminations similaires à celles que peuvent subir d’autres minorités religieuses visibles

L’exposition à des agressions apparaît étroitement corrélée au degré de visibilité de la pratique religieuse : 42% des femmes portant souvent le voile (une part que l’Ifop a évalué dans son enquête à 31% des femmes musulmanes) ont déjà été victimes d’une injure liée à la religion, contre 27% des femmes jamais voilées et 19% des hommes. Cette corrélation se confirme lorsqu’on demande plus généralement aux musulmans se rendant plusieurs fois par semaine à la mosquée la fréquence des agressions verbales dont ils sont victimes : 36%, contre 20% parmi ceux déclarant ne pas pratiquer leur religion.

Le cas spécifique des musulmans se rattachent au cas plus général des minorités religieuses subissant des discriminations et violences similaires. Parmi les juifs résidants en France, les violences atteignent un niveau particulièrement important pour une population numériquement plus faible mais dont la visibilité rend tout aussi vulnérable. Ainsi, 66% d’entre eux ont déjà connu une violence verbale (contre 24% parmi les musulmans) et 34% une violence physique (7% parmi les musulmans). Parmi les juifs portant la kippa, 83% rapportaient avoir déjà été insultés en raison de leur religion.

 

Être musulman et Français, le poids de l’appartenance à la communauté nationale

Une persistance apparaît à la lecture de l’étude dans son détail : celle d’une plus grande expérience des discriminations parmi les musulmans de nationalité française. Le part de discriminations parmi les Français de naissance monte à 34% dans le cadre d’un contrôle de police (28% en moyenne), 33% dans la recherche d’un emploi (vs 24%), 19% dans leurs relations avec les agents administratifs (vs 15%).

L’étude ne tranche pas la question de l’origine des discriminations subies par les musulmans mais on peut toutefois émettre plusieurs hypothèses : les Français musulmans supportent d’autant moins les discriminations à leur encontre qu’ils appartiennent à la communauté nationale, et rapportent donc plus largement toutes les expériences négatives qu’ils ont pu vivre. Une autre hypothèse pourrait être la plus grande exigence à l’encontre des Français musulmans héritée d’une conception assimilationniste de la nationalité française. Plus grave, les personnes concernées pourraient avoir le sentiment d’un rejet pur et simple de la possibilité pour eux d’être à la fois Français et musulmans.

 

La religion musulmane, un des faisceaux de la discrimination

Les violences et discriminations qui affectent les musulmans n’ont pas toutes comme source la musulmanophobie. Le racisme et la xénophobie « complètent » parfois l’expression du rejet de l’Autre. Les données de l’étude l’Ifop montrent justement que le rejet dont les populations musulmanes en France peuvent faire l’objet repose autant sur leur appartenance religieuse que sur leurs origines ethniques. En effet, si la proportion de victimes d’un comportement raciste au cours des cinq dernières années apparaît deux fois plus élevée chez les musulmans vivant en France (40%) que dans le reste de la population (17%), les motifs de ces comportements racistes sont loin d’être tous liés à la religion : 16% des musulmans estiment avoir été l’objet de comportements racistes en raison de leur religion, contre 15% en raison de leur couleur de peau et 5% du fait de leur nationalité.

 

Ces résultats montrent bien que les musulmans souffrent, indépendamment d’autres variables, de violences spécifiques imputables à leur confession réelle ou supposée. La principale limite de cette étude riche en données repose sur ce point d’analyse qui ne peut être aisément défini. François Kraus le souligne dans son commentaire : “les violences verbales, physiques ou symboliques qui affectent la plupart des musulmans ne se réduisent pas au rejet de leur confession mais aussi à d’autres facteurs comme le racisme, la xénophobie, l’âgisme ou le classisme”. 

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