Peur sur les données

Peur sur les données

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Camiel Estany

Analyste Délits d'Opinion

Biographie

Diplômé du CELSA et d'un master de Sciences Politiques,  Camiel Estany est consultant au sein du cabinet ELABE

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Le 16 mars dernier, le Guardian et le New York Times révélaient que la société d’analyse de données Cambridge Analytica avait récolté les données personnelles issues de Facebook d’environ 86 millions d’utilisateurs dans le monde. Ces données ont, entre autres, été utilisées afin de tenter d’influencer les résultats de l’élection de Donald Trump aux Etats-Unis et du référendum de sortie de l’Union européenne au Royaume-Uni. L’affaire ayant provoqué un tollé mondial, le PDG de Facebook, Mark Zuckerberg, s’est vu sommé de répondre aux autorités politiques, dont le Congrès et le Sénat américain et peut-être bientôt les Parlements européens et britanniques. Ce scandale, dernier venu d’une longue série concernant des fuites de données massives, révèle l’attention croissante de l’opinion publique sur ces questions.

Données personnelles : une inquiétude en hausse mais des usages des réseaux sociaux toujours plus importants

En effet, à la suite de l’affaire Cambridge Analytica, le mot d’ordre « #DeleteFacebook » a été partagé plus de 500 000 fois en moins d’une semaine, et a été suivi par de nombreux dirigeants économiques tel Elon Musk, PDG de Tesla, ou encore Brian Acton, cofondateur de WhatsApp. En France, un sondage réalisé par l’IFOP pour le Parisien affirme que 25% des Français envisageraient de supprimer leur compte Facebook à la suite de ce scandale.

Plus largement, selon un sondage CSA réalisé en septembre 2017 (en amont de l’affaire), 90% des Français se disent préoccupés par la protection de leurs données en ligne et 93% chez les 18-24 ans. Cette structuration par l’âge est d’autant plus importante que 48% des jeunes se disent « très préoccupés », contre seulement 39% pour l’ensemble des Français. De même, 33% des Français ont déjà essayé d’effacer des informations sur Internet les concernant, une proportion qui monte jusqu’à 61% pour les 18-24 ans. Ces chiffres nous confirment que les Français se montrent de plus en plus préoccupés par l’usage qui est fait de leurs données personnelles, mais surtout, ils établissent que ces questions vont devenir de plus en plus prégnantes dans l’opinion alors que les scandales se multiplient et que les utilisateurs les plus jeunes en font un sujet essentiel.

Cependant, cette préoccupation se traduit peu dans les actes. 59% des Français utilisaient les réseaux sociaux en 2017, contre 48% en 2014 et toujours selon le sondage CSA, plus d’un Français sur deux (52%) y publie régulièrement des propos ou des photos personnelles, surtout les 18-24 ans (72%). S’il est encore trop tôt pour tirer des conclusions des suites du scandale touchant Facebook, on peut tout de même remarquer qu’il y a actuellement non seulement plus d’utilisateurs des réseaux sociaux, mais ceux-ci les utilisent également plus intensément. C’est ainsi que les réseaux sociaux deviennent toujours plus indispensables, si bien qu’une étude du Pew Reasearch Center a montré que 40% des utilisateurs américains estiment qu’il leur serait difficile de quitter ces plateformes, alors qu’ils n’étaient que 28% en 2014. On voit alors que si la prise de conscience est réelle, elle n’est pas suffisante pour mener à quitter le réseau, tant l’utilité perçue est forte. C’est ce qui est parfois appelé le « Privacy paradox », phénomène selon lequel les internautes attendraient plus de protection pour leurs données en ligne, alors que les comportements individuels indiquent le contraire.

 

Un paradoxe auquel l’Europe tente de répondre

Face à ce paradoxe entre les comportements et les inquiétudes et alors que les données personnelles sont considérées par beaucoup comme « le nouvel or noir », le régulateur se voit sommer d’intervenir, autant pour permettre l’innovation que génèrent ces acteurs du numérique que pour s’assurer de la protection de ses citoyens. Il est d’ailleurs frappant de constater à ce propos que l’Etat gagne en confiance concernant la protection des données personnelles avec 47% des Français lui faisant confiance, en hausse de 7 points depuis 2014.

C’est pourtant de l’Union européenne que provient la première ébauche de solution avec le Règlement général pour la protection des données (RGPD), qui entrera en vigueur le 25 mai 2018. Ce texte, qui est à l’heure actuelle le plus restrictif et protecteur au niveau mondial, vient renforcer la protection des données personnelles des internautes européens. Il vise notamment à obliger les plateformes à recueillir le consentement explicite des utilisateurs quant à l’utilisation de leurs données personnelles et à en faciliter la consultation et la portabilité. De plus, ce règlement s’applique à toutes les entreprises opérant sur le territoire européen – même basées à l’étranger, ce qui inclut les GAFA – et vient augmenter le montant maximum des amendes en cas d’irrégularité (jusqu’à 4% du chiffre d’affaires mondial de l’entreprise). Le RGPD vient donc répondre à une grande partie des inquiétudes relevant de la protection des données et montre que sur cette question l’échelon européen est le plus pertinent.

Cependant, si des mesures telles que le RGPD viennent quelques peu rééquilibrer le rapport de force entre utilisateurs et plateformes, elles n’en transforment pas la nature. En effet, les entreprises comme Google ou Facebook ont fondé leur business-model sur l’utilisation des données personnelles pour la publicité en contrepartie de la gratuité de leurs services. Cette forme de monétisation étant devenu l’un des piliers de l’économie moderne, toute action politique voulant s’attaquer en profondeur à la question de la collecte, du stockage et de l’utilisation des données personnelles ne pourra faire l’économie d’une réflexion qui prenne en compte l’intégralité de ces éléments, à la fois d’un point de vue économique, social et éthique.

 

Quelles solutions pour demain ?

Quelques propositions émergent à ce sujet, permettant d’appréhender différemment cette question. La première idée est relativement évidente : payer pour l’accès à ces services en échange de la protection des données. Une étude réalisée en 2017 par des chercheurs du MIT et de l’Université de Groningue (Pays-Bas) démontre que la moitié des personnes interrogées serait prête à payer environ 40 dollars par mois pour avoir accès à Facebook. Si cette étude est limitée, car n’interrogeant que 1 500 utilisateurs et restant purement prospective, elle a le mérite de changer le regard sur ce qui apparait souvent comme une simple fatalité.

A l’opposé, le think-tank libéral Génération Libre, et son chef de file, Gaspard Koenig, proposent de renverser le rapport de force et d’obliger les plateformes à rétribuer les utilisateurs selon l’utilisation de leurs données. Ils estiment qu’il y a un droit à la propriété à faire valoir sur les données personnelles et qu’à l’heure où environ 8% du PIB européen repose sur la data, il est temps de voir les utilisateurs des plateformes comme les véritables producteurs de richesses. Si cette idée est séduisante, elle n’en reste pas moins limitée par deux aspects : le gain serait dans tous les cas très faible (à hauteur de quelques dizaines d’euros par an) mais surtout elle interroge sur la monétisation croissante de la personne.

Enfin, au lieu de concevoir la donnée personnelle comme une propriété privée, on peut l’imaginer comme une propriété collective, comme l’explique le penseur Evgeny Morozov. Etant donné que la data n’est valorisable qu’en masse, il défend l’idée selon laquelle les données personnelles devraient être dans le domaine public. Il ne s’agirait pas de rendre la vie privée de chacun accessible à tous, mais plutôt de créer un fonds public des données personnelles auquel les entreprises pourraient avoir accès moyennant paiement. Les données seraient alors conçues comme un bien commun, comparable à l’espace public, et son utilisation privée serait donc soumise à une rétribution.

 

Il ressort donc de ces actualités que la question des données change de nature. Alors que les citoyens et leurs représentants s’interrogent de plus en plus, il est crucial que cette problématique devienne l’objet de débats publics et de choix politiques pour créer un cadre conciliant innovation et respect du droit des citoyens.

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