« La France en face », bonnes feuilles (1/2)

« La France en face », bonnes feuilles (1/2)

 

Matthieu Chaigne, co-fondateur de Délits d’Opinion, publie « la France en face » aux Editions du Rocher. Dans cet essai prenant, il raconte l’histoire d’un pays millénaire qui se découvrait soudain mortel.

A travers une centaine d’enquêtes et des entretiens qualitatifs, il prend le pouls d’un pays déclassé et paralysé par la peur de perdre son identité. Il raconte la chasse aux sorcières, « les élites », « les assistés », « l’Europe »accusés d’avoir provoqué la chute du pays.

Tournant le dos au déclinisme, il met en avant ces initiatives de Français qui ont décidé de reprendre en main leur destin et  de faire vivre leurs valeurs,  convaincus que le statut quo n’était plus tenable.

Le site Atlantico publie les bonnes feuilles qui sont reprises ici :

« Biberonnés à la crise, nos compatriotes oscillent entre lassitude et colère devant les constats noirs et prophéties béates des politiques qui se sont succédés. Convaincus que l’optimisme était le meilleur chemin d’une croissance recouvrée, croyant encore au pouvoir performatif de leur parole, les derniers présidents n’ont cessé d’annoncer le retour d’une croissance durable. François Hollande ne déroge pas à la règle. Maître incontestable de la méthode Coué, il défie les lois de l’entendement aux yeux des Français.

 

En 2012, le président en est convaincu: il saura redonner l’espoir aux Français. Le ton est résolu, la promesse claire: la reprise est au coin de la rue. En annonçant l’inversion de la courbe du chômage, le retour de la croissance en juillet  2013, puis en adoptant la dorénavant célèbre formule, ça va mieux au printemps 2016, le président Hollande accentue le fossé qui le sépare du peuple. Au-delà même des querelles de chiffres, il se fait l’apôtre d’une amélioration qui n’existe que dans sa tête. Il semble littéralement provoquer des Français doublement ulcérés par l’état du pays et l’aveuglement de ses dirigeants. Car, tandis que le président raconte son rebond français, nos compatriotes dressent un tableau moins flatteur: à leurs yeux, le chômage et les inégalités n’ont cessé d’augmenter . Ils sont las des incantations.

Ici réside peut-être une inflexion notable. Car, pendant longtemps, les Français ont regardé la crise en espérant qu’elle passerait d’elle-même. Comme le mauvais grain.

La tête dans le sable

Plonger dans les dernières décennies, c’est partir à la rencontre d’Hibernatus. Face à la crise, les Français ont fait le dos rond. Attendu que cela passe. Comme la France attentiste de 1940, comme les silencieux de mai 1968. Comme cette France qui vote pour la tempérance d’un Chirac apaisant ou d’un Hollande de consensus.

Les Français se disent exaspérés. Mais, au fond, ces dernières années, jamais le pays ne s’est vraiment révolté. Jamais la Nation n’a senti le soufre, tremblé devant ses «Indignados espagnols» ou vécu les grèves monstres de la Grèce. Des mouvements ont bien éclaté. Mais ils n’ont pas embrasé le pays. À l’automne 2013, les Bonnets Rouges enflamment la Bretagne. Plans sociaux en rafales qui sont annoncés dans la région, écotaxe imposée de force par le Gouvernement, agriculteurs au bord de la faillite: ce cocktail explosif provoque la rupture. Le 2 novembre, plus de 15 000 personnes se rassemblent dans les rues de Quimper. Le 30 novembre, c’est au tour de Carhaix d’être envahie par près de 25  000 manifestants. Entre-temps, le démontage sauvage des portiques «écotaxes» se poursuit. Mais le mouvement, aussi impressionnant soit-il, ne parviendra jamais réellement à contaminer le reste du pays. La transformation du mouvement en organe politique sera également étouffée dans l’œuf, en dépit des velléités de plusieurs organismes à l’origine du collectif: «Vivre, décider, travailler en Bretagne».

D’autres éruptions aussi vives que fugaces ont secoué le pays: manifestations contre la loi Travail en 2016, grèves contre la réforme des retraites en 2010, mouvements étudiants contre le CPE en 2006, manifestations contre les lois Juppé en 1995. Plusieurs millions de Français défilent alors dans la rue pour réclamer la suppression du projet de loi. Mais une fois le bras de fer terminé, le citoyen s’en est retourné cultiver son jardin. Pourquoi la France n’a pas basculé? Peut-être parce que la peur de tout perdre était alors plus grande que l’espérance de changer les choses. Peut-être aussi parce que les Français avaient, au fond d’eux, fait le choix du statu quo. Le taux structurellement élevé du chômage interroge fondamentalement sur la volonté de changement du pays. Comme si la France avait délibérément mis en place un marché du travail à deux vitesses. Sur le pont supérieur, des emplois stables et protégés par le précieux sésame du CDI. Sur le pont inférieur, les chômeurs, les CDD, les intérimaires qui galèrent. Entre les deux univers, une porte totalement verrouillée.

Cela semble paradoxal: alors que les indemnités pour les chômeurs sont à la fois parmi les plus longues et les plus généreuses d’Europe, se retrouver sans emploi fait tout à coup tomber dans une trappe qui semble sans issue. Chaque année, le contingent des naufragés augmente. En 2015, 1,2 million de Français vivaient une situation de chômage de longue durée, (soit depuis plus d’un an), selon les données de l’INSEE, tandis que les chômeurs de plus de 2 ans représentent plus de 600 000 personnes. Les moins diplômés et les plus de 50 ans sont les plus vulnérables.

La durée d’indemnisation, aussi élevée soit-elle, n’occulte pas l’angoisse de rester sur le carreau. Être chômeur de longue durée, c’est subir la double peine: être dans l’obligation de retrouver immédiatement du travail alors que la date butoir des 24 mois se rapproche. Et se sentir dans le même temps blacklisté par des services RH réticents à embaucher des chômeurs – il doit bien y avoir une raison – qui pâtissent de surcroît d’une obsolescence accélérée de leurs compétences.

Notre pays est un champion européen du chômage de longue durée. Une question de lois, d’indemnisations? De formation? Ou un choix de société? La France aurait-elle collectivement fait le choix du chômage? L’attaque a été lancée il y a quelques années par Denis Olivennes, ancien patron de la FNAC, et président depuis 2011 du groupe Lagardère Active. Dans la revue Débats, il y a plus de vingt ans, le dirigeant lance un pavé dans la mare: « Nous avons assumé la crise, depuis le milieu des années soixante-dix, grâce à un consensus social fondé sur le partage des revenus à travers les transferts sociaux plutôt qu’à travers le travail: les hauts niveaux de rémunération (salaires et cotisations) et de productivité des actifs occupés favorisaient la progression du chômage non qualifié. En même temps, ils rendaient cette progression relativement indolore en permettant de financer une protection sociale étendue qui lui servait d’amortisseur. Une équation dorénavant mortifère pour le pays incapable de gérer cette double bombe à retardement: économique via un coût exponentiel de l’assurance chômage, sociale avec l’émergence d’une société parallèle, sans emploi et sans espoir ».

Extrait de La France en face, par Matthieu Chaigne,  aux éditions du Rocher (Mars 2017)

 

 

 

 

 

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