« Le discours du FN est en passe de cristalliser dans l’opinion »

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Ghislaine Ottenheimer

Rédacteur en chef du magazine Challenges

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Délits d’Opinion : Face à la crise des migrants, les leaders et notamment ceux de droite, semblent peiner à offrir une réponse. Comment l’expliquez-vous ?   

Ghislaine Ottenheimer : « La droite est véritablement prise en tenaille entre le discours du FN et celui du gouvernement. Incapables de trouver un territoire d’expression différenciant, les leaders de droite semblent dans une impasse.

A leur droite ils doivent composer avec un discours de rejet, de haine et de peur porté par Marine Le Pen. Revenue aux fondamentaux du FN, elle joue sur les « passions tristes » face à une opinion publique dépressive.

L’incapacité de notre pays à se projeter dans l’avenir constitue une des clés pour saisir la réponse française à la crise des migrants.

En Allemagne à l’inverse, l’opinion relève la tête car la population ne broie pas du noir. Il apparait clairement que les Français ne parviennent pas à se sortir d’une déprime qui dure et qui se voit renforcée à chaque élection. L’absence de perspectives ne peut que conduire à la montée en puissance de Marine Le Pen.

De l’autre côté, la Gauche a sécurisé le terrain avec un discours raisonnable et constant, même si cela s’est fait en définitive un peu tardivement. La conférence de presse de François Hollande le 7 septembre a rassuré une partie des Français très sensibles à la tradition d’accueil, et aux valeurs de notre pays.

Malgré tout, on ne peut qu’être étonné par l’absence de discours en profondeur sur les tenants et les aboutissants de la crise des migrants et donc sur la situation en Syrie. Ainsi, trop peu s’expriment pour rappeler que la raison première de cette émigration reste Bachar Al Assad et non Daech. Trop peu évoquent la résistance syrienne et les moyens de la renforcer».

Délits d’Opinion : L’horizon 2017 dessine-t-il une fenêtre de tir historique pour Marine Le Pen ?

Ghislaine Ottenheimer : « Le contexte de misère qui saisit le pays porte à croire que l’environnement est favorable pour le Front National. Revenue à un discours traditionnel, sa présidente attise les peurs et semble bénéficier d’un alignement des planètes. Mais l’élément qui pourrait permettre un franchissement de seuil en 2017 c’est l’abstention.

Si on assistait à un nouvel affrontement  François Hollande / Nicolas Sarkozy en 2017, cela  provoquerait selon toute vraisemblance un taux d’abstention proche ou même supérieur à celui du 21 avril 2002 (28,4%). Car le contexte politique qui se dessine serait très loin de la campagne de 2007 quand une nouvelle génération promettait de redonner espoir, suscitant un très fort taux de participation. Or, on le sait, l’abstention favorise le FN. Aussi, les chances de voir Marine Le Pen en tête au premier tour au soir du 1er tour de 2017 sont très élevées ».


Délits d’Opinion : La bataille Sarkozy/Juppé semble avoir gagné en intensité depuis la rentrée. Alain Juppé peut-il espérer emporter les primaires en élargissant l’audience des participants ?

Ghislaine Ottenheimer : « Avant tout je suis convaincue que la primaire de droite concernera des sympathisants de droite et du centre, et pas ceux de gauche. Tout d’abord parce que le vote à une primaire est un acte politique visible de tous. Dans une petite ville, se déplacer dans un QG Républicains pour aller voter, c’est afficher officiellement que l’on est de droite.

Cette stratégie d’entrisme me semble également discutable parce que Nicolas Sarkozy reste une des dernières chances de la gauche pour faire réélire François Hollande.

Sur le fond de la campagne, on note en effet une accélération. Et Juppé n’hésite plus à se démarquer. Au Touquet il a su durcir le ton et montrer qu’il pouvait donner des coups, y compris face à Sarkozy. Sa rentrée « éducative » aurait également pu être un atout si la Ministre n’avait pas tout de suite attaqué son ouvrage pour mieux l’affaiblir face à Sarkozy. Des attaques en provenance de la gauche qui servent Juppé : elles démontrent, selon l’entourage de Juppé, que ce dernier est bien un candidat de droite.

Du côté de Nicolas Sarkozy, on reste persuadé que la capacité à faire voter des électeurs passés au FN est forte et c’est pourquoi le candidat multiplie les prises de parole en direction de cette frange de l’électorat. Ce calcul est risqué et dans le contexte actuel j’ai du mal à penser que cela puisse fonctionner. En quelques années, les déçus du sarkozysme sont devenus, pour certains, des vrais soutiens du FN.

Enfin, au-delà de l’analyse purement politique, il faut bien garder en tête que le parti est aux mains de l’ancien Président et que les outils dont il dispose restent un atout non négligeable pour conserver son avance ».

Délits d’Opinion : Le ralliement de poids lourds comme Fillon, Le Maire ou Bertrand, pourrait-il faire basculer l’élection à droite ?

Ghislaine Ottenheimer : « Ce sera sans doute un élément déterminant mais ces leaders voudront attendre le dernier moment, sans doute même après la primaire. Ce choix s’explique par la volonté de donner du poids à leur choix et ainsi à mieux négocier les ralliements.

On le voit en ce moment, tous les prétendants restent dans leur couloir et avancent leurs pions, méthodiquement. La course est encore très longue et l’histoire des élections présidentielles a toujours réservé des surprises, à Gauche comme à Droite.

Le contexte économique, la faute politique ou l’empêchement judiciaire sont autant d’obstacles à franchir. Une année politique c’est très long ».

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