Interdire les intentions de vote pendant la campagne officielle : la question taboue

Interdire les intentions de vote pendant la campagne officielle : la question taboue

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Frédéric Pennel

Analyste Délits d’Opinion

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Biographie

Journaliste de formation, Frédéric Pennel est spécialiste en sciences politiques et en questions internationales. Après une expérience en institut de sondage, il a piloté les études d’opinion au sein du ministère de la défense. Il est actuellement consultant éditorial en agence de communication.

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« Les sondages sont en France, au même titre que les vins et les fromages, excellents », expliquait le journaliste Eric Dupin. La conférence Délits d’Opinion-Cevipof de mardi sur l’encadrement législatif des sondages a été l’occasion de rappeler que la maîtrise de leur art est de grande qualité, n’en déplaisent à leurs pourfendeurs. Les dernières élections ont été, selon Jean Chiche, docteur en statistique mathématiques, une consécration : tous les instituts avaient placé les candidats dans le bon ordre d’arrivée, avec des différences dérisoires. Certains sceptiques avaient beau ronchonner sur une Marine Le Pen sous-évaluée et un Jean-Luc Mélenchon surévalué par rapport aux résultats électoraux, ces écarts ne dépassent pas deux points, et entrent donc dans la marge d’erreur.

LES INTENTIONS DE VOTE ABSORBENT LE DEBAT

Ce n’est donc pas la qualité du sondage qui est en cause, mais son utilisation. Les dernières élections ont démontré combien

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un matraquage médiatique d’intentions de vote pouvait nuire à la campagne et polluer le débat. Neuf instituts publiaient des intentions de vote, ce qui représentait neuf barométries à suivre. Ce n’est pas tant l’appât du gain qui incitent les instituts – ils ne gagnent souvent pas un centime sur ce type d’études – que la nécessité de rayonner dans un environnement hautement concurrentiel, de profiter d’une formidable vitrine, unique tous les cinq ans. Plus nombreuses, les intentions de vote sont mal appréhendées dans les médias. La course au scoop pousse les journalistes, enserrés dans un étau économique toujours plus délicat, à faire danser les chiffres sous leurs plumes. Autour d’une intention de vote, ils peuvent construire un rebondissement, entretenir le suspense, raconter une histoire. Forcer le trait. Faire la une. La campagne devient un feuilleton. Ce phénomène est accentué par le remplacement des journalistes spécialisés par des généralistes. Aussi, nombreux sont les sondeurs qui s’arrachent les cheveux en entendant leurs chiffres longuement commentés par les journalistes lorsqu’un candidat baisse d’un demi-point !

Le système actuel provoque une avalanche de chiffres qui recouvre toute la campagne. La présidentielle devient une course statistique. Certains diront un concours de beauté avec les sondages pour notes.

Certes, il n’est pas certain, comme le soulignait Bruno Jeanbart (Opinion Way), que les intentions de vote influencent les Français : l’électeur, dans son isoloir le dimanche, pense-t-il au dernier sondage publié le vendredi ? Aucune étude ne l’a pour l’instant prouvé. Mais le vrai problème causé par l’emballement médiatique autour des sondages est que la part consacrée à les commenter rogne toujours plus sur celle consacrée aux échanges d’idées contradictoires. Le comble est qu'une partie du débat public porte sur les sondages eux-mêmes. Leur légitimité est remise en cause par certains. D’autres doivent se justifier d’être candidat alors même que les sondages ne leur accordent que peu de chances de succès. Bref, dans la dernière ligne droite de la campagne, les citoyens ont le cerveau retourné par les chiffres, davantage que par les projets proposés.

A QUOI SERVENT LES INTENTIONS DE VOTE DES DERNIERES SEMAINES DE CAMPAGNE ?

Les médias sont libres. Dès lors, une solution, radicale, mais limitée dans le temps, se présente : interdire les intentions de vote pendant la campagne officielle, dès lors que la liste des candidats est définitive. D’une durée de 30 jours environ, elle est très réglementée afin d’offrir l’espace le plus équitable possible. Elle offre notamment à tous les candidats une égalité de temps de parole et elle établit une période de réserve bridant la communication des institutions. Cette législation exigeante ne résout cependant pas, pour l'heure, le problème de l’appauvrissement du débat politique, souffrant de la petite phrase et de l’utilisation abusive des intentions de vote.

Jusqu’en 2002, les intentions de vote ne pouvaient pas être publiées la semaine précédant le vote. Le développement d’Internet, sans frontières, avait rendu cette législation obsolète puisqu’on pouvait toujours accéder à un sondage publié à l’étranger. Le législateur devrait donc interdire non la publication des intentions de vote, mais bien leur réalisation. Et il serait toujours possible, évidemment, de réaliser et de publier des sondages sur les autres sujets susceptibles de nourrir le débat démocratique en portant à la connaissance de tous les préoccupations des électeurs, l’adhésion à telle ou telle autre proposition, etc.

Cette interdiction ne devrait pas recouvrir la longue période de pré-campagne, au cours de laquelle doit être testé le potentiel électoral des différents prétendants au sein des partis politiques. En revanche, une fois les candidats sélectionnés, quel est l’intérêt pour la démocratie ou pour les électeurs de connaître les intentions de vote les dernières semaines avant le scrutin ? Puisque finalement, tout se décidera dans les urnes. Dès lors, un boulevard s’ouvrirait, conférant à la campagne davantage de profondeur et moins de vaine frénésie.

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