Rediffusion : Euro  2016 : les Français sont-ils de vrais fans de football et de l’Équipe de France ?

Rediffusion : Euro 2016 : les Français sont-ils de vrais fans de football et de l’Équipe de France ?

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Victor

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Kopa, Platini, Ginola, Zidane…Autant de noms qui ont bercé plusieurs générations de Français au gré des victoires mais aussi des défaites de l’Équipe de France. Cependant, et bien que notre pays organise actuellement l’Euro sur son sol, les Français semblent se détourner du ballon rond et restent divisés au sujet de leur équipe nationale. Une équipe dont le poids symbolique et même politique ne fait pourtant que grandir depuis 1998.

Un intérêt pour le football plus modéré qu’ailleurs en Europe

Alors que l’Équipe de France n’a plus gagné de compétitions majeures depuis l’Euro 2000, l’attrait des Français pour le football s’essouffle depuis maintenant une dizaine d’années. Quelques jours avant l’ouverture de l’Euro, seul un peu moins d’un Français sur trois se disait ainsi intéressé « beaucoup » ou « assez » par le football, un résultat au plus bas depuis 2003 (Cf. graphique ci-dessous). En lien avec ce désintérêt croissant, le football a aujourd’hui perdu son statut de sport collectif préféré des Français au profit du rugby (39% de citations contre 29% pour le foot). Un ballon ovale qui bénéficie sans doute, au-delà du jeu en lui-même, des valeurs qu’il revendique mais aussi d’une meilleure image renvoyée par les joueurs professionnels auprès du grand public.

Intérêt déclaré pour le football (suivi de l’institut IFOP)

Interet

Si la Coupe du monde 98 a fait naître un engouement pour le football auprès de toute une partie de la population qui ne s’y intéressait pas jusque-là, la sociologie des fans de football évolue relativement peu depuis le début des années 2000. Très longtemps étiqueté sport populaire, les études menées depuis 10 ans confirment que l’intérêt pour le football dépasse maintenant largement les clivages sociaux en étant partagé globalement au même niveau par les classes populaires et par les catégories moyennes et supérieures. Fédérateur d’un point de vue social, les amateurs de football restent néanmoins, sans surprise, le plus souvent des hommes (42%), seule  une femme sur cinq se déclarant intéressées par le ballon rond (20%). Un écart de genre qui ne varie que très peu depuis maintenant plus de 10 ans, malgré une très nette hausse de la pratique féminine dans les clubs de la fédération.

Cet intérêt plus que modéré pour le football contraste surtout avec la passion vouée à ce sport chez nos voisins européens. Dans une étude internationale menée en 2014, le niveau d’intérêt des Français pour le football était ainsi de 5 à 20 points inférieurs à celui mesuré chez la plupart de nos voisins européens (Espagne, Italie, Allemagne ou encore en Grande-Bretagne). Autant de pays où, à la différence de la France, le football occupe une dimension quasi-culturelle comme en attestent la place considérable – bien plus qu’en France – consacrée à ce sport dans les journaux, les niveaux d’affluence dans les stades ou encore les revenus télévisuels générés par les ligues nationales (Cf. graphique ci-dessous).

Affluence dans les stades et revenus générés par les droits télévisuels dans les principaux championnats

affluence dans les stades

Plus largement, les études internationales menées à ce sujet tendent à montrer que si l’Europe constitue le berceau du football, l’intérêt pour ce sport est aujourd’hui beaucoup plus fort en Amérique latine (69% contre 57% en Europe) et surtout en Afrique (76%). Le continent africain, compte ainsi, en proportion, le plus grand nombre de personnes intéressées par le football. Un résultat à mettre en lien avec le poids de la jeunesse sur ce continent et le rêve européen de nombreux jeunes qui voient dans le football une échappatoire possible à la misère. Un rêve incarné par les grandes stars africaines qui, à l’image de Didier Drogba ou Samuel Eto’o, se sont imposées dans les plus grands clubs du vieux continent.

Un niveau de pratique plus modéré qu’ailleurs mais davantage structuré par les clubs de la fédération

En termes de pratique, les Français fréquentent également de manière moins assidue les terrains que leurs voisins européens. Seuls 13% disent ainsi avoir joué au football dans la semaine qui vient de s’écouler contre 18% des Espagnols et des allemands ou encore 25% des italiens. Si la pratique récréative du football est plus importante ailleurs en Europe, les Français font néanmoins partie des Européens qui pratiquent le plus ce sport en compétition. Avec un peu plus de 2 millions de pratiquants en club, la proportion de licenciés français par rapport à l’ensemble de la population (3.1%) est ainsi supérieure à celle observée actuellement en Espagne (1.4%), au Portugal (1.3%) et en Italie (2.5%), tout en restant inférieure à celle observée en Angleterre (4.3%) et surtout en Allemagne qui, avec plus de 6 millions de licenciés (8.4%), fait figure de leader mondial dans le domaine.

Après une baisse au cours des années 2000, le nombre de licenciés en France repart de nouveau à la hausse, notamment sous l’impulsion des inscriptions féminines. Plus de 100 000 femmes détiennent aujourd’hui une licence dans un club de la fédération française, alors qu’elles n’étaient que 35 000 au début des années 2000. Un phénomène sans doute alimenté par la notoriété croissante de l’Équipe de France féminine et par les bonnes performances des joueuses du Paris-Saint-Germain ou encore de l’Olympique Lyonnais, qui, pour la troisième fois cette année, ont réussi à décrocher la ligue des champions.

La place du rugby en tant que sport collectif préféré des Français est donc aujourd’hui largement un trompe l’œil au regard du niveau de pratique de ces deux sports (438 000 licenciés pour le rugby contre plus de 2 millions pour le football). En reléguant le football à la seconde place dans les sondages, les Français semblent ainsi davantage sanctionner les comportements de certains footballeurs plutôt que le sport en lui-même, dont la pratique ne faiblit pas.

L’équipe nationale, moteur du football français, divise l’opinion

Si l’intérêt pour le football en général est plus important ailleurs en Europe, l’Équipe de France joue un rôle particulièrement structurant dans le football français. Alors que les championnats nationaux et les rivalités séculaires opposant les plus grands clubs (FC Barcelone, Real Madrid, Manchester U., Liverpool….) occupent une place beaucoup plus large chez nos voisins européens, l’équipe nationale et ses succès ont toujours été historiquement le moteur de l’intérêt du grand public français pour le football. Notamment en 98 où toute une partie de la population, encore peu familiarisée avec ce sport, s’est découvert une nouvelle passion pour le ballon rond.

Alors que l’Équipe nationale occupe une place prépondérante dans le football français, la sélection qui défend actuellement les couleurs de la France à l’Euro divise l’opinion et sa popularité progresse pour l’instant assez peu depuis le début de la compétition. Environ 1 Français sur 2 a ainsi une bonne opinion de l’équipe de Didier Deschamps (entre 51% et 54% selon les enquêtes depuis un mois) et 48% disent éprouver de la sympathie pour les Bleus. Une cote de sympathie de 8 points inférieure à ce qui avait été mesuré avant l’ouverture de l’Euro 2012 en Ukraine et en Pologne. Loin de l’idée d’une France black, blanc, beurre et de l’esprit de concorde qui avait pu régner en 1998, la structuration des opinions à l’égard de l’Équipe de France témoigne plus largement des fractures de la société française. La sympathie pour l’équipe nationale est ainsi beaucoup plus faible chez les sympathisants du Front national (39% contre 48% en moyenne), quand bien même les jeunes (plus souvent amateurs de football et de l’Équipe de France) soient aujourd’hui largement représentés dans les soutiens de Marine Le Pen.

Si la popularité des Bleus reste en demi-teinte, plusieurs signes semblent aujourd’hui encourageants pour l’Équipe de France. Sur le dernier semestre, sa  popularité tend ainsi à progresser, notamment depuis l’hiver dernier où l’affaire de la sex-tape avait durement frappé l’image de l’Équipe de France (Cf. graphique ci-dessous).

Evolution de la popularité de l’Équipe de France (suivi de l’institut BVA)

Popularité équipe de France

Par ailleurs, les amateurs de football, sans doute plus sensibles à l’aspect sportif des choses, portent aujourd’hui un regard bien plus positif que la moyenne sur l’Équipe de France (de 75% à 83% selon les enquêtes). Plus globalement, les polémiques à répétition paraissent lasser les Français. La dernière en date autour de Paul Pogba et de possibles gestes déplacés envers les journalistes semble ainsi avoir laissé de marbre l’opinion, 65% des Français et 84% des amateurs de football ayant une bonne opinion du milieu de terrain français. Enfin, le caractère fédérateur des victoires lors des matchs couperets à compter des huitièmes de finale ne peut que contribuer à créer une dynamique positive en faveur de l’Équipe de France, un phénomène déjà observé lors des compétitions précédentes.

Dans ce contexte, et malgré les polémiques, les Français ont aujourd’hui envie de croire aux chances des Bleus dans la compétition. Si l’Allemagne reste perçue comme l’équipe favorite (30%), 26% des Français voient la France s’imposer dans cet Euro, un pronostic (et surement aussi un peu un espoir) encore plus fort chez les amateurs de football qui voient même la France comme principale favorite (34%) devant l’Allemagne (28%).

Une large confiance accordée à Didier Deschamps et à ses choix sportifs

Afin de marcher vers ce succès, les Français accordent une large confiance à Didier Deschamps pour diriger l’Équipe de France. 4 Français sur 5 ont aujourd’hui une bonne opinion du sélectionneur, un résultat en hausse de 12 points par rapport à la Coupe du monde au Brésil et qui qui vire quasiment au plébiscite auprès des amateurs de football (91%). Un résultat qui s’explique également par le prestige qui auréole toujours la génération victorieuse en 98, 81% des Français ayant gardé un bon souvenir de Didier Deschamps comme capitaine des Bleus. Une aura qui avait également largement servi Laurent Blanc, perçu aussi très positivement par les Français lors de son passage à la tête de l’Équipe de France.

Si Didier Deschamps séduit sur le plan humain notamment par sa simplicité (82%) ou encore sa sympathie (74%), les Français lui accordent surtout le fait d’être un entraîneur sérieux (84%) et compétent (82%), des avis encore plus partagés par les amateurs de football (94% et 91%). Les attaques d’Éric Cantonna contre le sélectionneur n’ont ainsi rencontré que très peu d’échos dans l’opinion, 87% désapprouvant ses déclarations selon lesquelles Karim Benzema et Hatem Ben Arfa n’auraient pas été sélectionnés en Équipe de France en raison de leurs origines nord-africaines. Dans ce contexte, les choix sportifs du sélectionneur font aujourd’hui une quasi-unanimité, 78% des Français et 84% des amateurs de football se disant ainsi satisfaits de la liste des 23 joueurs retenus pour l’Euro. Des Français qui pour la plupart (78%) n’expriment pas de regret d’avoir vu Karim Benzema exclu de la liste des 23 retenus pour l’Euro. Surtout, l’opinion porte aujourd’hui un regard positif sur la nouvelle génération promue par le sélectionneur, notamment Dimitri Payet et Antoine Griezmann qui font aujourd’hui figure de chouchous du public français.

Quel impact d’une telle compétition dans l’opinion ?

Alors que la couverture  médiatique (et même sondagiere) du football est de plus en plus importante, ce sport tend à occuper un champ social et politique toujours plus étendu. Jacques Chirac brandissant la Coupe du monde, Roselyne Bachelot sermonnant les Bleus en Afrique du Sud, ou encore François Hollande consacrant une heure d’émission sur France Inter pour parler de sa passion pour le football, autant d’images et de déclarations qui attestent, depuis 1998, du caractère toujours plus politique du football et de l’Équipe de France en particulier. Souvent poussés par les journalistes et leurs questions, les hommes politiques semblent en effet de plus en plus enclins à s’immiscer dans les arcanes du football français, ces derniers ayant bien compris le poids symbolique, au-delà du football, accordé à l’Équipe de France. Mais comment ce sport rejaillit-il sur les hommes politiques et leur popularité ? Quel est l’impact des grandes victoires mais aussi des fiascos sportifs ?

Le succès de l’Équipe de France en 1998 a largement popularisé la théorie selon laquelle une grande victoire de l’Équipe de France, qui plus est lorsque la compétition se déroule à domicile, contribuerait à relever la cote de l’exécutif. Si l’impact positif de telles compétitions sur la consommation des ménages et le PIB a déjà été mis en évidence par plusieurs études, qu’en est-il en matière d’opinion et de popularité de l’exécutif? La Coupe du monde 1998 est souvent prise en exemple pour décrire un tel phénomène, mais qu’en était-il vraiment après cette victoire historique de l’Équipe de France?

Alors que la France accueillait pour la première fois la Coupe du monde sur son sol en 1998, l’exécutif et surtout Jacques Chirac décide de s’emparer de l’événement et de s’afficher auprès des Bleus. Un choix que n’avait pas fait François Mitterrand en 1984 qui, dans une période de grande difficulté économique et politique (Pierre Mauroy sera remplacé en juillet 1984 quelques jours après la victoire de l’Équipe de France) avait décidé de ne pas investir ce champ et ne s’était tout simplement pas rendu au match d’ouverture face au Danemark.

Dans le contexte du parcours victorieux de l’équipe d’Aimé Jacquet, la popularité de Jacques Chirac et de Lionel Jospin s’est clairement améliorée entre le mois de mai et de septembre 98 tout comme l’indice du moral des ménages mesuré par l’INSEE, en hausse de 6 points sur cette période.

Evolution de la popularité de Jacques Chirac et Lionel Jospin pendant la Coupe du monde 98 (TNS Sofres/Figaro Magazine)

Popu Jospin-Chirac

Deux éléments donnent toutefois à relativiser cet effet Coupe du monde. En premier lieu, l’amélioration de la popularité de l’exécutif  au cours de l’été 98 s’est en partie dissipée dès l’automne suivant. Par ailleurs, cette victoire s’inscrivait dans un contexte socio-économique plus favorable dans lequel l’alchimie entre l’Équipe de France, les Français, et leurs dirigeants politiques avait pu fonctionner. La hausse du moral des ménages pendant la Coupe du monde s’inscrivait ainsi dans un trend beaucoup plus global qui ne culminera que trois ans après en juillet 2001, à des niveaux proches de ceux de la fin des Trente Glorieuses.

Pour qu’un effet Coupe du monde ait lieu, il semble donc nécessaire que le triomphe d’une équipe rencontre un terreau économique et social à même de pouvoir bonifier cette victoire, une théorie confirmée par d’autres exemples hors de nos frontières. En ce sens, les multiples victoires de la Roja (Euro 2008, Coupe du monde 2010, et Euro 2012) n’ont ainsi eu aucun impact et n’ont pas pu, même temporairement, enrayer la chute de popularité de Jose-Luis Zapatero ou celle de Mariano Rajoy.

Jugement sur l’action du Président du Gouvernement espagnol (suivi du Centre d’Investigation Sociologique espagnol, CIS)

Popularité PM espagnol

A l’inverse, un peu à l’image de ce que fût 98 pour la France, la victoire de la Mannschaft à la Coupe du monde 2014 avait consacré une Allemagne triomphante et unie autour d’une équipe très populaire, composée de joueurs de toutes origines. Cette victoire, à laquelle s’était très largement associée Angela Merkel, avait largement bénéficié à la Chancelière qui, au-delà d’une hausse de sa popularité (+9 pts entre mai et septembre), s’était posée en mère de cette jeune équipe allemande, sympathique et pleine de promesse.

En effet au-delà du simple impact sur les cotes de popularité, ces compétitions peuvent également induire un effet subliminal plus difficile lui à mesurer. L’image de sympathie renvoyée par Jacques Chirac s’est ainsi sans doute nourrie durablement de la victoire de 98. A l’inverse, si le fiasco des Bleus en Afrique du Sud n’avait pas eu de répercussion sur la popularité de Nicolas Sarkozy, l’image d’une Équipe de France contestant l’autorité n’a pu que donner plus de force à l’idée d’une jeunesse irrespectueuse qui n’aurait plus le gout de l’effort. Une séquence qui a aussi pu raisonner comme un échec symbolique du projet sarkozyste de rétablir les valeurs d’ordre et d’autorité dans le pays.

A l’aune de cette analyse, il parait donc aujourd’hui improbable que l’exécutif puisse bénéficier de retombées positives suite à cet Euro. En effet, les précédents français et européens montrent que de tels succès ne suffisent pas à agir comme des catalyseurs de confiance, ne pouvant finalement faire office que de  cerise sur un gâteau de croissance, de confiance et d’apaisement social. Face aux difficultés sur la loi travail et dans un contexte d’amélioration économique encore beaucoup trop timide pour être perçu, les conditions ne semblent pas remplies pour qu’une éventuelle victoire des Bleus puissent faire bouger les lignes d’une opinion toujours plus crispée sur les questions économiques comme identitaires.

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