La lutte des classes aura-t-elle lieu ?

La lutte des classes aura-t-elle lieu ?

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Emile Leclerc

Directeur d'études chez Odoxa

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Issu d’une formation statistique, Emile Leclerc travaille aujourd’hui au sein du département Opinion d’un institut de sondage.

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Début janvier 2013, l’Humanité publiait un sondage réalisé par l’Ifop révélant que 2 Français sur 3 estimaient que la lutte des classes était une réalité en France. Près de deux siècles après l’apparition de cette théorie  chez François Guizot et 130 ans après la mort de Karl Marx, cette étude interpelle d’autant plus qu’en 1967 et 1964, 44% et 40% des Français répondaient par l’affirmative à cette question. Pourquoi les Français ont-ils davantage ce sentiment qu’il y a 50 ans et quelles peuvent être les conséquences politiques ?

Les classes ont-elles toujours un comportement politique homogène ?

En France, au cours du XXème siècle, les classes sociales ont évolué. Si l’on peut considérer qu’il existe toujours une bourgeoisie et une classe populaire, ces deux groupes sociaux ne défendent plus leurs intérêts comme auparavant.

Michel Pinçon explique dans ses différents ouvrages comment la classe capitaliste, celle qui possède, s’organise en réseaux et pèse sur les sphères économique et politique afin de préserver ses intérêts. Pourtant, les classes supérieures sont hétérogènes et ont modifié leur comportement électoral. Les professions libérales, les chefs d’entreprise et artisans ou encore les agriculteurs votent toujours majoritairement et assez largement pour les partis de droite républicaine. Ainsi, Nicolas Sarkozy a recueilli 58% des suffrages auprès de ces catégories d’après le sondage d’OpinionWay réalisé le jour du second tour. Cependant, les cadres et professions intellectuelles supérieures votent quant à elles majoritairement à gauche (57% pour François Hollande).

L’analyse portant sur les classes populaires est encore plus complexe. Le taux de syndicalisation des Français dépasse à peine les 5% et ne constitue plus depuis les années 70 un moyen de rassemblement autour d’intérêts communs, excepté des intérêts ponctuels (opposition à une loi, préservation d’emplois). De fait, les syndicats Français ne fédèrent plus les salariés autour d’une vision à long terme. Lorsque l’on s’intéresse au comportement électoral,  le phénomène est encore plus flagrant. Auparavant rassemblés autour des partis de gauche et d’extrême gauche, les ouvriers votent aujourd’hui majoritairement à droite (51% contre 40% à gauche et 9% pour François Bayrou selon un sondage Ipsos après le premier tour). L’analyse des résultats du premier tour révèle surtout que 29% des ouvriers ont voté pour Marine Le Pen.

Opposer simplement la bourgeoisie aux couches populaires serait bien trop réducteur tant la part de la « classe moyenne » est importante dans la société Française aujourd’hui. Celle-ci est sociologiquement très hétérogène bien que sa définition reste imprécise mais, selon une étude de l’Insee publiée en 2004, 42% des Français actifs ont le sentiment d’appartenir à la classe moyenne. Si les foyers les plus modestes (moins de 1200€) ont voté majoritairement Hollande selon Ipsos à 59% et que les foyers les plus aisés (plus de 3000€) ont voté majoritairement Sarkozy (56%), les foyers à revenus intermédiaires (1200€-2000€ et 2000€-3000€) ont respectivement voté Hollande à 56% et 54%.

Finalement, aucune classe sociale ne défend ses intérêts (au sens marxiste du terme) de manière strictement homogène. Si la lutte des classes est une réalité pour les Français, ils ne l’appliquent pas dans leurs comportements politiques.

Des groupes imbriqués dans des classes devenues poreuses

Réduire la société Française en deux ou trois grandes classes qui s’uniraient chacune autour de leurs propres intérêts ne suffit pas pour expliquer le sentiment des Français de réalité de la lutte des classes. En effet, l’étude des réponses aux sondages selon les catégories révèlent des oppositions, des clivages qui peuvent être différents selon le sujet évoqué. Les exemples sont multiples  mais en voici quelques-uns récents :

  • La réformes des retraites : si les moins de 65 ans soutenaient majoritairement (74%) les mouvements sociaux, un sondage BVA de novembre 2010 révélait que les 65 ans et plus étaient partagés, 49% les approuvaient, 50% ne les approuvaient pas.
  • Le mariage gay : un sondage CSA pour RTL publié le 10 janvier révèle de fortes disparités. Les moins de 50 ans et les athées sont favorables au mariage pour tous quand les plus de 50 ans et les croyants y sont défavorables.
  • L’élection présidentielle de 2012 a mis à jour une nouvelle explication du vote FN : les péri-urbains. Une intention de vote réalisé par l’Ifop et publiée en février 2012 révélait que Marine Le Pen performait particulièrement dans les zones géographiques se situant de 30 à 40 km des grandes villes.

Plus largement, lorsque l’on analyse la sociologie du second tour de la présidentielle réalisée par OpinionWay, de nombreux clivages différents de la lutte des classes apparaissent. François Hollande l’emporte nettement chez les locataires, les fonctionnaires et les musulmans quand Nicolas Sarkozy l’emporte chez les propriétaires, les Français à leur compte et les catholiques.

En somme, l’appartenance à des groupes sociaux interfère avec l’appartenance à une classe. De fait, elles deviennent poreuses et réunissent différents groupes ayant des intérêts différents. En estimant que la lutte des classes est une réalité, les Français sous-entendent une multiplication de luttes de groupes sociaux. C’est la raison pour laquelle la défense des intérêts de leur classe ne se retrouve pas dans leur comportement politique. Ils défendent plus particulièrement les intérêts des différents groupes sociaux auxquels ils appartiennent.

Quelles stratégies pour les politiques ?

Si les Français ont ces cinquante dernières années toujours le sentiment d’appartenir à une classe d’après le sondage Ifop publié début  janvier, le fait qu’ils expriment davantage la réalité d’une lutte est un élément nouveau non négligeable pour les politiques. Parmi les 10 candidats présents au premier tour de l’élection présidentielle, seuls ceux classés à l’extrême gauche

revendiquaient la défense d’une classe contre les autres. Nathalie Arthaud et Philippe Poutou ayant récolté moins de 2% des suffrages, Jean-Luc Mélenchon a nettement dominé cette partie de l’échiquier politique (11%). En défendant les moins aisés et notamment les ouvriers, Jean-Luc Mélenchon est parvenu à récolter 10% des votes des cadres et 14% des professions intermédiaires selon le sondage du jour du vote d’OpinionWay. Il démontre ainsi qu’en défendant une classe sociale, on peut en séduire une autre.

L’ensemble des autres candidats prônaient un « rassemblement national » de tous les Français autour d’un projet commun sans évoquer clairement une lutte contre une partie des citoyens. L’avantage est de pouvoir recueillir les voix de tous, le risque est de ne pas se différencier des autres.

Ainsi, les trois premiers ont utilisé de manière plus ou moins régulière la lutte des groupes sociaux. Marine Le Pen n’a pas dérogé à la règle du Front National en défendant les « Français de souche » en opposition aux Français issus de l’immigration, François Hollande a parfois opposé les classes populaires et moyennes aux classes aisées et Nicolas Sarkozy s’est porté dans l’entre-deux tours sur des thématiques qui pouvaient lui permettre de séduire l’électorat FN : immigration et assistanat.

Au sein même des partis politiques, les enjeux portent souvent sur l’attention qu’il faut porter à chacun des groupes sociaux. Au Parti socialiste, la gauche populaire s’oppose à Terra Nova, à l’UMP l’élection pour la présidence du Parti a mis à jour des désaccords sur la ligne politique et même au Front National, le mariage gay entraîne des luttes internes.

La lutte des classes au sens premier du terme n’existe plus mais la lutte des groupes sociaux est réelle et les partis politiques semblent éprouver des difficultés à appréhender ce bouleversement tant il est complexe.

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