A la recherche de l’autorité perdue

A la recherche de l’autorité perdue

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Marion Desreumaux

Analyste Délits d'Opinion

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Biographie

Après un cursus universitaire en sciences sociales et un Master Recherche à Sciences-Po Paris, Marion Desreumaux travaille aujourd'hui en qualité de directrice d'études au sein du pôle Opinion & Corporate de Harris Interactive

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Rarement les Français se sont montrés aussi alarmistes pour l’avenir : 68% se déclarent pessimistes pour eux-mêmes et leurs proches en ce mois de septembre 2012, soit un des taux les plus hauts jamais observés dans le baromètre de l’état d’esprit des Français IFOP / Dimanche Ouest-France depuis sa création en 1995. Alors que la crise ne cesse de s’étirer en longueur et que ses conséquences sociales se multiplient, les Français font état d’un fort besoin d’être rassurés et appellent de leurs vœux une société où la valeur « autorité » occuperait une place centrale. Marquée comme valeur de droite, l’autorité ne s’est jamais aussi bien portée, ou plus précisément n’a jamais autant été espérée, qu’en ce début d’alternance à Gauche. Certes, la demande d’autorité n’est pas nouvelle, et régulièrement émergent des discours sacralisant cette valeur qui aurait été ébranlée par le mouvement de mai 68. Mais en cette rentrée 2012, il semblerait que le mouvement s’accélère et s’amplifie, sans que cette attente rencontre de réponse suffisante, y compris au plus haut sommet de l’Etat.

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L’autorité, « Graal » des familles pour les parents… et les enfants

Alors que la crise économique n’en était encore qu’à ses débuts, l’autorité faisait déjà figure de valeur déterminante au sein des familles, toutes générations confondues. En effet, selon un sondage CSA réalisé pour l’APEL en 2010, 83% des parents d’enfants scolarisés mais aussi 79% des jeunes de 15 à 24 ans concevaient l’autorité comme une valeur positive. Plébiscitée dans tous les milieux sociaux, à tous les âges et parmi toutes les sensibilités politiques, l’autorité y apparaissait comme une valeur en hausse, et aucunement rejetée mais bien recherchée par les plus jeunes. Plus de six sur dix jugeaient en effet qu’elle s’exerçait insuffisamment dans les foyers français (même si le leur semblait faire étrangement figure d’exception). En juin 2011, une étude de TNS Sofres pour Psychologie Magazine confirmait cette tendance, 76% des Français regrettant que les parents ne fassent pas suffisamment preuve d’autorité sur leurs enfants. Octobre de la même année, même son de cloche dans un sondage Ipsos publié par Femme Actuelle et Enfant Magazine : 71% des Français estiment dans cette enquête que le manque d’autorité est ce qui décrit le mieux les parents d’aujourd’hui, qui se montreraient « laxistes » et « copains ». Ainsi, l’autorité semble apparaître aujourd’hui comme un « Graal » au sein des familles françaises, constamment recherchée, rarement trouvée.

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L’autorité, première mission désignée pour l’école française en cette rentrée 2012

Dans cet exercice de l’autorité, les parents espèrent obtenir le soutien de l’école mais déplorent qu’au sein de cette institution, elle ne se porte guère mieux que dans les familles. Invités, dans une enquête Harris Interactive pour le SNUIpp-FSU réalisée en août 2012, à indiquer les sujets prioritaires pour l’école maternelle et élémentaire dans les années à venir, une majorité de Français place l’autorité et la discipline (60%) en première position, devant l’aide aux élèves en grande difficulté (50%). Quel que soit l’âge des répondants, le respect de l’autorité est désigné comme la priorité absolue devant être inculqué par l’école primaire. Notons qu’à la rentrée 2011, l’autorité et la discipline étaient déjà citées dans ce baromètre par un répondant sur deux mais n’apparaissaient qu’en deuxième priorité, derrière l’aide aux élèves en difficulté. Bien que l’autorité soit érigée comme principale mission de l’école, constatons que cette tâche n’est aujourd’hui pas correctement remplie selon une majorité de concitoyens. En effet, la majorité des parents (66%), comme des jeunes (65%), jugeaient en 2010 que les enseignants ne faisaient pas assez preuve d’autorité sur leurs élèves. En outre, les enquêtes et consultations régulièrement menées, notamment par les organisations syndicales, auprès des enseignants montrent que la tenue de classe et la capacité à faire preuve d’autorité constituent des préoccupations majeures du corps professoral. Abordée le plus souvent d’un point de vue normatif et décliniste, l’autorité à l’école semble comme pour la famille être devenue un idéal peu accessible.

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L’armée pour restaurer l’autorité dans la cité

Après la famille et l’école, l’armée est également sollicitée en cette rentrée 2012 pour représenter et restaurer l’autorité. Face à la recrudescences des violences liées au trafic de stupéfiants que connaît la cité phocéenne, la sénatrice et maire de secteur de Marseille, Samia Ghali, a émis les propositions de faire intervenir l’armée dans les quartiers touchés et de rétablir une forme de service militaire pour les jeunes. En dépit de la fin de non-recevoir rapidement formulée par l’exécutif, les Français n’apparaissent pas majoritairement opposés à ces idées, bien au contraire. En effet, dans un récent sondage Harris Interactive pour VSD, une large majorité d’entre eux se déclare favorable au rétablissement d’une forme de service militaire pour les jeunes (78%, dont 44% tout à fait) mais également près de six sur dix (58%, dont 27% tout à fait) à l’idée d’une intervention de l’armée aux côtés de la police pour lutter contre les violences liées au trafic de drogues dans les quartiers les plus touchés. La plupart d’entre eux estiment que rétablir une forme de service militaire permettrait à des jeunes qui évoluent dans des milieux sociaux et géographiques différents de se rencontrer mais aussi de renforcer le sens du devoir et le sens civique chez ses jeunes. Si cette proposition est si bien accueillie, au-delà de la nostalgie parfois associée au service militaire et malgré les dépenses publiques supplémentaires que cela engendrerait dans une période de restriction budgétaire, c’est sans doute parce qu’elle s’inscrit dans ce contexte d’attentes croissantes d’autorité, de respect de la norme et de valeurs communes.

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Notons en outre que le Ministre le plus « populaire » depuis la désignation du gouvernement est Manuel Valls, ministre tutélaire de l’armée. Dans le baromètre politique du Figaro Magazine, 44% des Français indiquent souhaiter que Manuel Valls joue un rôle important à l’avenir, ce qui en fait la personnalité politique la mieux placée, Gauche et Droite confondues. Or le Ministre de l’intérieur est souvent désigné comme le « Monsieur autorité » de la nouvelle majorité. A plusieurs reprises depuis juin dernier, que ce soit concernant les démantèlements de camps de Roms, la situation à Marseille ou suite aux agressions d’enseignants, Manuel Valls a employé dans ses discours le terme d’autorité. Récemment sur Europe 1, il a ainsi déclaré : « Dans quelle situation avons-nous laissé la société française ? Quelle violence sur ceux qui sont dépositaires de l’autorité : policiers, gendarmes, enseignants. Cela veut dire qu’il y a un grand travail à faire en matière de délinquance mais d’abord de restauration de l’autorité. Le pays a besoin de se retrouver autour des valeurs de la République. Dans ces valeurs, il y a la nécessité de l’autorité qui permet à chacun de vivre ensemble et de protéger ceux qui ont un rôle essentiel dans la société. »

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Au travail, le souhait d’une autorité rassurante

Les enquêtes internes réalisées confidentiellement en institut ces dernières années et particulièrement ces derniers mois laissent apercevoir que cette demande d’autorité atteint également le monde professionnel : de plus en plus inquiets pour l’avenir de leur métier et leur propre avenir professionnel, les salariés expriment le souhait d’orientations claires, portées par une direction et un management, si ce n’est autoritaires, en tout cas capables d’autorité. En 2010, une enquête menée par Enov Research auprès de 500 actifs et publiée dans le cadre des Entretiens de Valpré, démontrait que l’autorité et l’obéissance des salariés étaient perçues comme des nécessités pour la performance de l’entreprise (à hauteur de 67%), à condition que cette autorité repose sur des compétences. 92% des personnes interrogées déclaraient qu’il faut dans le monde du travail obéir – de manière conditionnée ou non aux intérêts de l’entreprise – à des procédures et 76% à des consignes, même si elles sont contraires à ses convictions personnelles. Alors qu’on a beaucoup écrit sur les difficultés de la génération Y à se conformer aux règles et à accepter l’autorité en entreprise, les données actuelles traduisent au contraire une demande réelle d’autorité dans le monde du travail. Certes, les salariés soulignent la nécessité pour que l’autorité s’exerce qu’elle repose sur des compétences et s’accompagne d’un sens de l’écoute, mais la notion qui avait disparu ou avait été « euphémisée » dans l’entreprise ces dernières décennies refait son apparition.

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A la tête de l’Etat, un Président sans autorité ?

On constate donc l’importance que revêt aujourd’hui la valeur autorité dans toutes les strates de la société. Or, dès la campagne électorale, cette dimension constituait un point faible de François Hollande par rapport à Nicolas Sarkozy. En effet, en mars 2012, dans le baromètre de l’élection présidentielle d’Opinion Way pour le Figaro – LCI, seuls 23% des Français estimaient que François Hollande disposait le plus de l’autorité d’un chef d’Etat contre 54% pour Nicolas Sarkozy (et 22% aucun des deux). Les traits d’image comparés des deux candidats qui allaient s’affronter au second tour montraient donc un déficit d’image persistant de François Hollande sur cette dimension d’autorité. Si au fur et à mesure de la campagne et jusqu’au débat d’entre deux tours, la stature présidentielle et l’autorité de chef d’Etat de François Hollande se sont étoffées, quelques semaines à peine après son élection, les critiques ont recommencé à fuser sur cet aspect de sa personnalité. Dans ce contexte de forte demande sociétale pour plus d’autorité, on peut sans doute légitimement imputer – au moins en partie – sa rapide chute dans les sondages d’opinion à son incapacité perçue à faire preuve d’autorité, notamment sur les membres de son gouvernement dont les « couacs » ont été fortement médiatisés, et à prendre les décisions qui s’imposent en temps de crise. Si au soir de l’élection, la majorité des Français louait sa capacité de conciliation et sa propension à prendre le temps de discuter avec les partenaires sociaux, elle semble attendre désormais qu’il fasse preuve d’autorité, tranche et fasse avancer rapidement les dossiers.

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Cette quête intense d’autorité alors que le pays a porté à sa tête celui qui n’incarnait pas le mieux cette valeur peut surprendre. N’y a-t-il pas ici une illustration de la contradiction profonde des Français dont les valeurs se situeraient à Droite mais les bulletins de vote à Gauche ? Si l’on revient à l’étymologie du mot autorité, on comprend bien que ce terme n’est ni de Droite ni de Gauche mais se situe du côté de l’avenir, voire de l’espoir. En effet, « auctoritas » est issu du verbe latin « augere » qui signifie « augmenter, aider à se développer ». Si l’autorité augmente ainsi les pouvoirs de son dépositaire, on peut également considérer que ce dernier doit aider ceux sur qui il exerce son autorité à s’élever. Les Français, loin d’être à la recherche d’un autoritarisme sans fondement, sont ainsi à la recherche d’une autorité élévatrice et porteuse de sens. La victoire de François Hollande à l’élection présidentielle tend à prouver qu’il est celui qui, un temps, a réussi le mieux à incarner cette autorité positive. Ses tentatives lors de son interview télévisée du 9 septembre dernier d’incarner l’autorité en empruntant une partie du vocable sarkozyste n’ont toutefois pas permis d’inverser la tendance à la baisse de sa cote de popularité. Car les Français n’attendent pas seulement aujourd’hui les signes de l’autorité mais bien une définition plus claire de l’idéal en direction de laquelle elle se déploie.

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