Rediffusion : les inégalités, l’enjeu oublié de la politique de François Hollande, mais pas des électeurs

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Cécile Lacroix-Lanoë

Analyste Délits d’opinion

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Biographie

Diplômée de l'IEP de Grenoble et titulaire du master Progis (études d'opinion et de marché), Cécile Lacroix-Lanoë a travaillé au département opinion de l’Ifop, avant de rejoindre le service de la communication des ministères économiques et financiers en tant que cheffe de projet études. Elle est aujourd'hui directrice d'études à Kantar Public (ex TNS Sofres).

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La question des inégalités sociales est peu présente dans le débat politique actuel. Le président de la République, lors de ses vœux télévisés, n’a pas véritablement abordé cette question, qu’on ne saurait réduire à celle du chômage. Le chef de l’État parle peu de pauvreté ou de précarité, c’est une constante, et l’orientation de plus en plus résolument assumée d’une politique de l’offre ne devrait pas changer la donne. Et pourtant, ces thématiques n’acquièrent que toujours plus d’acuité dans la société française : selon l’INSEE dans la dernière édition de son « portrait social » recensant les derniers chiffres disponibles en la matière, le taux de pauvreté a augmenté de 1,3 points entre 2008 et 2011. 14,3% des Français, soit 8,7 millions de personnes vivaient à cette date sous le seuil de pauvreté. Dans un contexte du recul du pouvoir d’achat pour la première fois depuis le début de la crise économique (-0,9 % en 2012) , le niveau de vie n’augmente plus que pour les Français les plus riches et les inégalités, par conséquent, se creusent, comme le montre par exemple l’augmentation du coefficient de Gini, indicateur traditionnel en la matière.

Au-delà des statistiques, ces inégalités en hausse ont bien évidemment des répercussions directes sur la vie des Français et ceux-ci perçoivent largement ce creusement des écarts. Ils attendent, en conséquence, des réponses de la part du gouvernement, mais leur attentes apparaissent largement déçues, comme le montrent les différents sondages réalisés à ce sujet.

 

Un constat quasi-unanimement partagé : une société française minée par les inégalités sociales

La montée des inégalités qui transparaît dans les statistiques officielles est largement perçue par les Français. Ainsi, face à l’assertion selon laquelle « les inégalités sont moins importantes aujourd’hui en France qu’il y a 20 ans », ils montrent très majoritairement leur désaccord : 73 % des Français estiment que cette phrase est fausse et seuls 27 % des Français considèrent que les inégalités se sont effectivement réduites au cours des deux dernières décennies dans le pays. En outre, la vision de l’avenir est encore plus pessimiste : 90 % des Français pensent que les inégalités vont s’accroître dans les prochaines années si rien n’est fait et seuls 10% estiment que la société française va naturellement vers plus d’égalité.

Face à ce constat, les Français considèrent que le pouvoir politique doit agir pour aller vers plus d’égalité. 84 % d’entre eux estiment ainsi que la lutte contre les inégalités devrait être prioritaire en France, 45 % considérant même qu’elle devrait être « tout à fait prioritaire ». Ce résultat, s’il traduit l’urgence perçue à traiter un problème de fond pour le pays, illustre également en creux la déception à l’égard de l’action gouvernementale sur cet aspect : les premiers temps du quinquennat de François Hollande et la présidence de Nicolas Sarkozy n’ont pas réussi à enrayer la montée des inégalités dans la société française, comme le montrent les statistiques relatives au niveau de revenus. La demande d’une prise en compte des inégalités est considérée d’autant plus urgente dans les catégories modestes, qui sont plus affectées par ces difficultés sociales (46 % des employés et 43 % des ouvriers jugent que la lutte contre les inégalités est « tout à fait prioritaire » pour 36 % des professions intermédiaires et 30 % des cadres). La perception de l’urgence de lutter contre les inégalités varie encore plus fortement selon la sympathie partisane, comme le montre le graphique ci-dessous :

Pourcentage de Français jugeant que la lutte contre les inégalités est « très prioritaire » en fonction de la sympathie partisaneInégalités sociales graphique

Les sympathisants de gauche sont plus sensibles à la lutte contre les inégalités que les sympathisants de droite (58 % des premiers la jugent « tout à fait prioritaire » contre 35 % des seconds), résultat qui ne surprendra personne. A gauche, ce sont les sympathisants du Front de gauche qui accordent le plus d’importance à cette question (82%), résultat encore peu étonnant. Les sympathisants d’EELV (53%) et du PS (50%) se différencient peu. Les sympathisants frontistes se rapprochent, sur ce point, des personnes proches de la gauche modérée : 47 % estiment que la lutte contre les inégalités devrait être « tout à fait prioritaire », significativement plus que les sympathisants centristes (40 % au MoDem, 38 % à l’UDI) et que les sympathisants de l’UMP, les moins attachés à faire de cette question une des priorités politiques en France (33%).

Outre ces différences, la question de la lutte contre les inégalités apparaît donc, au niveau de l’ensemble de la population, comme une attente forte. A l’heure où beaucoup de commentateurs décrivent un « tournant social-libéral » dans la politique de François Hollande, ces espoirs apparaissent largement déçus, et en premier lieu parmi les électeurs de gauche et les catégories modestes.

 

Un an et demi après l’élection de François Hollande, des attentes en matière de réduction des inégalités déçues

Dans certains domaines, un sentiment de dépossession politique s’exprime : les Français considèrent que le gouvernement ne peut pas faire grand choses face aux grandes forces du marché et de la mondialisation. Ce n’est pas du tout le cas sur le sujet des inégalités. Les Français croient très majoritairement que les gouvernements ont le pouvoir d’agir sur elles (81 % contre 19% qui pensent que ce n’est pas le cas). Fait inquiétant néanmoins, les jeunes sont significativement moins convaincus que les gouvernements ont prise sur les inégalités sociales (30 % des 18-24 ans estiment que « les inégalités ne peuvent pas réellement être combattues par les gouvernements »).

Cette potentialité à agir n’est cependant pas exploitée par le gouvernement actuel aux yeux des Français. La politique actuellement menée pour réduire les inégalités génère une forte insatisfaction, seuls 27 % des Français déclarant faire confiance au gouvernement pour la lutte contre la pauvreté et l’exclusion. Si la confiance dont dispose le gouvernement est faible dans tous les domaines, en corollaire à son impopularité, concernant la lutte contre la pauvreté, elle est de 11 points inférieure à celle dont l’équipe gouvernementale peut se prévaloir en matière d’insécurité ou de protection de l’environnement. En outre, c’est dans ce domaine que la baisse de la confiance est la plus marquée depuis l’élection présidentielle (-15 points en un an et demi), alors même que c’était le seul champ où l’espoir collectif, après l’élection de François Hollande, avait réussi à se hisser au niveau de celui enregistré après la victoire de Nicolas Sarkozy en 2007.

 

Pourcentage de Français déclarant faire confiance au gouvernement dans différents domaines
Comparatif 2007-2012

Inégalités sociales tableau 1

 

 

 

Concernant l’augmentation du pouvoir d’achat ou la lutte contre le chômage, les Français apparaissaient nettement moins confiants à l’égard de leur nouveau gouvernement en 2012 qu’en 2007 (avec respectivement des différentiels de confiance de -7 et -14 points), preuve que la crise, installée depuis 2008, avait ancré dans les esprits l’idée que le politique pourrait moins sur ces deux sujets. En revanche, l’élection d’un pouvoir de gauche avait fait naître beaucoup plus d’espoirs en matière de lutte contre la pauvreté et les attentes en ce domaine expliquent en partie pourquoi la gauche l’a emporté en mai 2012. Depuis cette date, l’orientation de la politique menée par le nouveau gouvernement a cependant vite dérouté une large partie de ceux qui plaçaient de l’espoir en la nouvelle équipe pour réduire les inégalités, et un an et demi après, la confiance s’est largement effritée, en particulier sur cet enjeu :

 

Pourcentage de Français faisant confiance au gouvernement dans différents domaines
Évolution depuis l’élection présidentielle
Inégalités sociales tableau 2

En 2012, ce sont évidemment les sympathisants de gauche qui se sont montrés les plus confiants à l’égard du nouveau gouvernement : ainsi, trois mois après l’élection présidentielle, 58 % d’entre eux soutenaient le gouvernement en matière de lutte contre la pauvreté et l’exclusion (avec déjà de fortes différences entre les composantes de la gauche : 69 % de confiants parmi les sympathisants PS , 53% parmi ceux d’EELV et 45 % parmi ceux du Front de gauche). C’est aussi parmi ces sympathisants de gauche que la désillusion a été la plus rude. Aujourd’hui, seule une minorité d’entre eux déclare toujours faire confiance au gouvernement pour réduire la pauvreté et la précarité (40 %, soit -18 points), avec des pertes encore plus fortes parmi les sympathisants d’EELV (26 % de « confiants », -27 points) et du Front de gauche (28 %, -17 points). Le sympathisants écologistes et du Front de gauche se montrent aujourd’hui à peine plus confiants que les ceux de l’UMP (18%). Seuls les sympathisants du PS (57%) continuent à soutenir majoritairement l’action gouvernementale en matière de réduction de la pauvreté, mais même parmi ce cœur de l’électorat de François Hollande, la désillusion est très répandue (43 % des sympathisants socialistes ne faisant pas confiance au gouvernement).

L’équipe de Jean-Marc Ayrault dispose également d’une confiance très faible sur d’autres domaines adjacents à la question des inégalités, l’emploi et le pouvoir d’achat. Ces deux thématiques concentrent les attentes et constituent les deux faces les plus visibles des difficultés sociales – pour autant, l’amélioration sur ces deux fronts ne signifierait pas automatiquement une diminution des inégalités quand on songe notamment que la réduction du chômage pourrait passer par une augmentation du « mal-emploi » (temps partiels contraints, contrats précaires…) ou que la hausse du pouvoir d’achat ne pourrait concerner que quelques catégories, accentuant certains écarts. Concernant l’augmentation du pouvoir d’achat, seuls 13 % des Français déclarent faire confiance au gouvernement (-7 points par rapport à août 2012) et 20 % s’agissant de la lutte contre le chômage (-14 points). Si un sympathisant socialiste sur deux continue à accorder sa confiance au gouvernement pour réduire le chômage (53 % mais 31 % seulement des sympathisants du Front de gauche et 25 % de ceux d’Europe Écologie les Verts), la confiance est très faible, même auprès auprès de cette cible, s’agissant de l’augmentation du pouvoir d’achat (seuls 34 % des sympathisants PS font confiance au gouvernement en ce domaine, 20 % des sympathisants d’EELV et 16 % de ceux du Front de gauche).

Sans nul doute, la déception sur ces questions nourrit largement l’impopularité de l’exécutif, d’abord celle qui sévit chez une part de plus en plus conséquente des électeurs de gauche, mais également celle qui touche les catégories modestes et qui peut inciter à se tourner vers le vote frontiste. En effet, comme nous l’avons relevé ci-dessus, les sympathisants du Front national apparaissent particulièrement sensibles à cette question des inégalités, même si les solutions qu’ils attendent ou leur diagnostic sur les sources de ces inégalités peuvent être différentes de celle des électeurs de gauche.

 

Conclusion : quelle réponse des électeurs face à ces attentes déçues ?

La volonté du gouvernement de réduire les déficits publics, dans le respect des engagements pris avec la Commission européenne, ne laisse que peu de marges de manœuvres budgétaires pour une politique de redistribution. Néanmoins, au-delà de ces limitations inhérentes à la maîtrise de la dette publique, la politique du gouvernement, réaffirmée par François Hollande dans ses vœux, donne la priorité à la compétitivité des entreprises et donc à la baisse de la fiscalité dont elles s’acquittent, en finançant au moins une partie de cette diminution par un transfert vers les particuliers (concrètement, la hausse de la TVA finançant une partie du CICE). A contrario donc d’une politique de la demande, qui se traduirait par des investissements publics et une plus forte redistribution.

De fait, depuis l’élection de François Hollande, peu de mesures ont été prises pour répondre à l’attente d’une réduction des inégalités et pour aider les plus modestes. En outre, ces quelques décisions (notamment la baisse des prix des carburants pendant quelques mois fin 2012 ou l’augmentation du SMIC à l’été de cette même année) ont été jugées insuffisantes, notamment parmi l’électorat de gauche, qui apparaît donc aujourd’hui, dans une large partie, assez déstabilisé par les orientations gouvernementales. De surcroît, cette politique peine pour l’heure à porter ses fruits, et notamment à inverser la courbe du chômage.

Cette incapacité du gouvernement à répondre aux inégalités grimpantes dans une société très attachée à son modèle social pourrait coûter cher au parti socialiste aux prochaines échéances électorales. La tentation de ses électeurs de se réfugier vers l’abstention ou de voter pour un autre parti que le PS doit beaucoup à l’incapacité du gouvernement à agir pour améliorer le sort des personnes les plus touchés par la pauvreté et la précarité. L’autre question lancinante est celle du score du Front national, dont les électeurs sont largement issus des rangs des catégories qui se sentent fragilisées socialement. Si ceux-ci se tournent aujourd’hui vers un parti proposant la sortie de l’euro ou de redistribuer davantage aux « vrais Français » en réduisant l’immigration et en luttant contre les « profiteurs » et les « assistés », une politique qui parviendrait à réduire les inégalités sociales et la précarité semble pouvoir briser les constats qui génèrent de telles réponses politiques et donc juguler la progression du parti frontiste. Pour toute une partie des électeurs du Front national, c’est en effet bien les difficultés sociales ou la peur d’y sombrer qui constitue la principale motivation de ce vote extrême. Une politique efficace en la matière apparaît comme le premier moyen de contrer la séduction exercée par le parti de Marine Le Pen.

Le creusement des inégalités, l’augmentation de la pauvreté et de la précarité sont des réalités qui affectent profondément des millions de citoyens. En n’agissant pas directement sur ces phénomènes, le gouvernement mécontente une large partie de son électorat et nourrit une exaspération sociale qui offre un terreau idéal au Front national. Le pari d’une politique de l’offre joue sur le long terme, en devant permettre de dégager des marges de manœuvre pour les dernières années du quinquennat. Si l’efficacité est au rendez-vous, il restera encore à adopter des mesures à même de réduire rapidement les déséquilibres sociaux. Quoiqu’il en soit, alors qu’elle reste bien absente des discours du PS et de l’UMP, la question des inégalités devrait être une clé de lecture essentielle pour comprendre les résultats des prochains scrutins.

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