Rediffusion : Les Français et la politique : désintérêt ou crise de confiance ?

Rediffusion : Les Français et la politique : désintérêt ou crise de confiance ?

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Mayeul l'Huillier

Co-fondateur de Délits d’Opinion

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Biographie

Après un diplôme de l’Edhec, Mayeul l'Huillier a consacré les premières années de sa vie professionnelle aux études d'opinion et aux affaires publiques. Il travaille désormais dans le secteur viticole où il dirige le Syndicat Viticole des Graves. 

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D’un côté, un Président de la République dont la popularité semble ne pas pouvoir s’arrêter de chuter, si bien qu’elle nous rappelle la fameuse phrase d’André Santini au sujet d’Edith Cresson : « A force de descendre dans les sondages, elle va finir par trouver du pétrole », et une majorité qui s’attend à une défaite majeure aux prochaines élections régionales. De l’autre, une opposition morcelée qui a du mal à s’affirmer comme une véritable alternative au pouvoir. Le panorama n’incite plus vraiment aujourd’hui les Français à vraiment croire en la politique, et l’abstention attendue lors de la prochaine échéance électorale s’annonce élevée. Pour autant peut-on affirmer que les Français se sont réellement détournés du monde politique ?

Une désaffection marquée envers nos gouvernants…

Il est des sondages qu’il est agréable de décortiquer, des études complètes qui s’intéressent de près à des problématiques de fond et offrent un éclairage passionnant sur la France d’aujourd’hui. C’est le cas du dernier baromètre mis en place par le Cevipof avec TNS Sofres sur les Français et la confiance en politique. Et les éléments qu’il apporte dans ce débat mettent en évidence le scepticisme de nos concitoyens envers le monde politique.

Ce manque de crédit, déjà exprimé dans les divers baromètres de popularité du gouvernement et de l’opposition, touche en fait à la fois la gauche et la droite. En effet 67% des personnes interrogées n’ont confiance ni dans la droite ni dans la gauche pour gouverner le pouvoir, un chiffre en hausse de 6 points depuis la campagne présidentielle et une autre marque enregistrée par le Cevipof dans son Baromètre de la politique française (réalisé par l’Ifop). Et si les sympathisants de droite semblent convaincus par un gouvernement de droite (51% d’entre eux font confiance à la droite pour gouverner le pays), la gauche est abandonnée même par son propre camp, seuls 33% des sympathisants de gauche affirmant avoir confiance dans la gauche pour gouverner.

Ceci peut s’expliquer par la profonde fracture entre les responsables politiques et la population, soulignée par 78% des interviewés, record absolu, en hausse de 9 points depuis mars 2006. Il faut dire que les résultats de notre gouvernement actuel et les atermoiements de l’opposition n’ont rien fait pour rapprocher deux mondes qui n’ont jamais été aussi éloignés : le monde politique et le monde des Français.

Ainsi s’exprime à travers ce sondage une défiance très forte envers les partis politiques (76% des répondants n’ont pas confiance dans les partis politiques), les institutions nationales, qu’il s’agisse de l’Assemblée Nationale (64%), de la fonction présidentielle (65%) ou du gouvernement (68%), et les organisations supranationales – 61%  de défiance envers l’OMC, 67% envers les grandes conférences internationales comme le G20. Les personnalités politiques nationales ne sont pas en reste, notamment le Premier ministre (58% de jugements négatifs) et le Président de la République (64%). Et ceci implique un manque de confiance marqué envers l’action politique, exprimé à travers un souhait élevé de réforme du système capitaliste (40% des Français souhaitent une réforme en profondeur, 51% une réforme sur quelques points) qui n’a, à leurs yeux, que peu de chances d’aboutir : 43% pensent que le système ne sera pas réformé, 13% ne se prononcent pas sur ce pronostic. A l’inverse, seuls 8% croient dans une réforme en profondeur…

… qui cache une confiance majoritaire dans l’Etat

Malgré cette critique claire de l’univers politique, les Français expriment dans cette enquête une confiance assez impressionnante dans l’Etat et ses fonctions régaliennes. Le CNRS (90%), les hôpitaux (86%), l’école (83%), l’armée (75%) la police (71%), et dans une moindre mesure l’administration (63%), les grandes entreprises publiques (60%) et la justice (60%) bénéficient d’une large majorité de jugements positifs de la part des personnes interrogées. L’Etat est donc clairement identifié comme un soutien pour nos concitoyens, et nombre d’entre eux estiment qu’il faut en renforcer les pouvoirs : 55% souhaitent que l’Etat contrôle et règlemente plus étroitement les entreprises et 62% estiment que l’Etat doit prendre aux riches pour donner aux pauvres pour établir la justice sociale. Cette note d’espoir est confirmée par un autre indicateur qui montre bien que les Français ne sont pas aussi désespérés par la politique qu’on voudrait bien le penser : 53% des Français affirment s’intéresser à la politique, soit un score égal à celui enregistré par le Cevipof en avril 2007, au plus fort de la campagne présidentielle, et supérieur à ceux enregistrés avant cette même campagne.

Une défiance envers les grands pouvoirs

Comment expliquer alors ce qui semble contradictoire ? Un désaveu complet des dirigeants et des institutions politiques nationales et une confiance très forte dans l’Etat. Une distance très marquée entre politiques et population et un intérêt pour la politique, en tant qu’organisation de la cité, qui ne se dément pas.

D’autres indicateurs de ce baromètre font apparaître une hypothèse de réponse. En effet, la défiance que les Français expriment envers leurs politiques et les institutions qu’ils représentent s’étend également aux médias (72% de défiance), aux banques (63%) et plus légèrement aux grandes entreprises privées (55%) et aux syndicats (52%).

Pour les entreprises en général, on retrouve ici un fossé comparable à celui qui s’est creusé avec le monde politique ; 80% des Français estiment que les intérêts des entreprises et des salariés ne vont pas dans le même sens et 75% affirment que les entreprises cherchent seulement à faire des profits plutôt qu’à améliorer la qualité de leurs produits ou de leurs services pour les consommateurs. Les mêmes causes pourraient avoir les mêmes effets. Dans ce cas, il faudrait plutôt parler d’une défiance non pas envers les politiques uniquement, mais à l’égard plus généralement des pouvoirs et de ceux qui les possèdent : entreprises, médias, politiques, ceux qui semblent si loin.

Celle-ci s’opposerait alors logiquement à la confiance marquée des citoyens envers un Etat qui leur semble à leurs côtés dans l’application de ses fonctions régaliennes. Ce monde d’en-haut serait également opposé aux institutions et aux élus plus proches d’eux, qui bénéficient d’une confiance élevée de la part de nos concitoyens : 69% de confiance dans le conseil municipal et dans le maire de leurs communes, 65% dans le conseil général, 64% dans le conseil régional, 62% dans leurs conseillers généraux, 59% dans leurs conseillers régionaux et 58% dans leurs députés.

Ainsi, au lieu de parler de crise de confiance envers les politiques en particulier, il pourrait sembler plus juste de parler de crise envers les élites, les pouvoirs, qui englobent à la fois les institutions politiques nationales, les hommes politiques nationaux, les grandes entreprises, les médias, les partis politiques. On pourrait ainsi imaginer une fracture, un fossé entre deux mondes, non pas le politique et le non-politique comme on le présente souvent, mais entre le proche, le « celui à qui je peux m’adresser » (Etat, élus de proximité, associations, et dans une moindre mesure les syndicats et sa propre entreprise) et l’éloigné, le « celui à qui je ne peux pas m’adresser ». Et ceci pourrait expliquer pourquoi malgré les réserves prononcées envers les hommes, les Français restent sensibles au débat politique, car ils même déçus, ils n’en reste pas moins des citoyens, parties prenantes de la gestion du pays.

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