Rediffusion : Les Français, entre fierté et autodénigrement

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Marion Desreumaux

Analyste Délits d'Opinion

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Biographie

Après un cursus universitaire en sciences sociales et un Master Recherche à Sciences-Po Paris, Marion Desreumaux travaille aujourd'hui en qualité de directrice d'études au sein du pôle Opinion & Corporate de Harris Interactive

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Lancement de la « Marque France », interventions de la France sur la scène internationale en Syrie, au Mali ou plus récemment en Centrafrique, qualification in extremis de l’équipe de France de football pour la Coupe du Monde au Brésil, comparaisons fréquentes et souvent peu flatteuses avec l’Allemagne, appel « Halte à l’autodénigrement » de 50 patrons de filiales françaises d’entreprises étrangères, première implantation d’un cœur artificiel total créé par une société française…  autant d’événements qui ont mis en lumière en 2013 l’ambivalence des Français quant au sentiment national. Alors, les Français, fiers d’appartenir à une puissance dont la voix porte et qui peut s’enorgueillir d’un modèle social envié dans le monde ou honteux de représenter une puissance au mieux qualifiée de « moyenne » et suspectée de déclin politique et économique ?

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Il ne s’agit pas ici de refaire la « psychologie » d’un peuple déjà maintes et maintes fois étudiée, mais de voir comment les récents sondages illustrent ce rapport controversé à la Nation et peuvent expliquer en quoi l’optimisme volontaire de François Hollande, le patriotisme exacerbé d’un Arnaud Montebourg en marinière, le refus de Karim Benzema de chanter la Marseillaise ou  encore les attaques du PDG de Titan sur les ouvriers français « fainéants » ont heurté tour à tour le pessimisme érigé au rang de trait culturel français ou l’orgueil associé à nos valeurs et principes.

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Une fierté (encore) majoritaire qui repose principalement sur des aspects sociaux et culturels…

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Dans un sondage Harris Interactive réalisé il y a quelques semaines pour l’émission « Place aux idées » auprès d’un échantillon national représentatif, 57% des répondants se disent fiers d’être Français, dont 14% très fiers, contre 41% qui indiquent ne pas tirer de fierté de leur nationalité française, et même 8% pas du tout. Cette fierté semble prendre racine principalement dans l’histoire du pays et la perception de sa richesse culturelle.  En effet, les Français se déclarent aujourd’hui très majoritairement fiers de la gastronomie française (92%, dont 53% très fiers), de la culture du pays (84%, dont 34%) mais aussi des produits « Made in France » (82%, dont 24%). Ainsi, l’entrée du « repas gastronomique des Français » au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO, au côté de huit autres traditions culturelles françaises comme le compagnonnage, la fauconnerie ou encore le fest-noz, vient consacrer l’attachement des Français à ces dimensions culturelles. 54% des Français estimaient d’ailleurs à la fin de l’année 2010 dans un sondage commandé par la Fondation Nestlé que notre alimentation est meilleure que dans les autres pays. Quant à la volonté du gouvernement de promouvoir les atouts tricolores à l’intérieur de nos frontières et à l’étranger, elle apparaît bénéficier d’un contexte plutôt positif dans l’Opinion. Les Français se montrent en effet sensibles au « fabriqué en France » défendu par le Ministre du Redressement Productif, Arnaud Montebourg. Dans un récent sondage Ifop pour Atol, près des trois quarts des Français déclarent que le Made in France est un critère plus important pour eux qu’il y a dix ans et autant se disent prêts à payer plus cher un produit à la condition qu’il ait été fabriqué en France.

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Plus de sept Français sur dix indiquent également être fiers du système de santé et de soins Français (76%, dont 20% très fiers) et du système de protection sociale (71%, dont 19%). Et là encore, une certaine unanimité nationale Gauche/Droite prévaut. Selon une étude réalisée en avril 2012 par Harris Interactive pour Liaisons Sociales, le modèle social français constitue non seulement un élément positif de protection sociale (90% d’accord) mais également structurant de l’identité nationale française (86% d’accord), ce qui explique le fort attachement des Français à ce modèle (82%).

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Ainsi, la fierté française repose avant tout sur des dimensions culturelles mais également largement sociales. Toutefois, elle apparaît en forte baisse par rapport  à il y a quelques années. En effet, en 2010, dans une enquête Opinion Way menée pour les Etats Généraux de l’Europe, 87% des Français se déclaraient fiers de leur nationalité. Cette baisse est sans doute à nuancer car dans ce sondage, les Français étaient interrogés à la fois sur l’échelon national et sur l’échelon européen (78%), ce qui bénéficiait sans doute au premier. Cependant, on peut penser  au regard de cette évolution que le sentiment national a pâti au cours des dernières années d’un fort sentiment de déclassement. Preuve en est les populations les moins susceptibles d’afficher une forme de « fierté nationale » et les éléments tirant cette fierté vers le bas.

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… mais une fierté malmenée par un profond sentiment de déclassement personnel et collectif

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L’analyse du sentiment de fierté nationale dans les différentes catégories de population montre des fractures au sein de la population, générationnelle, sociale mais surtout politique. En effet, si 61% des jeunes de 18-29 ans, 65% des membres des catégories supérieures et 78% des sympathisants de Gauche se déclarent fiers d’être Français, cela n’est le cas que de 53% des membres des catégories populaires, 46% des plus pauvres (foyers bénéficiant de moins de 1200€ euros par mois) et 37% des sympathisants du Front National. Cela peut sembler étrange pour les sympathisants d’une formation politique défendant la préférence nationale. Mais ce fait s’explique sans doute assez simplement par la corrélation entre sentiment de déclassement personnel et collectif et (re)sentiment à l’égard de sa nationalité.

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Au-delà du « Made in France », qui renvoie sans doute davantage à des dimensions artisanales ou au passé de certaines grandes maisons françaises, les dimensions économiques ne suscitent pas de franche fierté dans l’Hexagone. Ainsi, 54% des Français se déclarent fiers des grandes entreprises françaises et 48% de l’industrie française. Il semblerait donc que ce soit le sentiment de perte de vitesse économique qui pénalise en premier lieu le sentiment de fierté nationale. Selon l’enquête Ipsos « France 2013 : les nouvelles fractures » menée  avec le Cevipof et la Fondation Jean-Jaurès, 90% des Français trouvent que la puissance économique française a décliné. Et un Français sur deux considère que ce déclin est inéluctable. Invités à établir des perspectives, les Français déclarent d’ailleurs s’attendre dans les dix prochaines années à une croissance faible (46 %), voire nulle (26 %) selon une étude BVA réalisée pour le Commissariat Général à la stratégie et à la prospective. Dans ces études également, les sympathisants du FN se distinguent par leur lecture très négative, qu’elle soit rétrospective ou projective. La tendance au « french  bashing » comporte donc une composante économique forte.

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Plus anecdotique mais également révélateur, le sentiment par rapport au sport français : 44% indiquent en être fiers contre 54% pas fiers. Les commentateurs établissent souvent un parallèle entre les équipes nationales et les peuples, l’état d’esprit des unes étant souvent considéré comme représentatif de la situation des autres. Si on se range à cette analyse, la qualification in extremis de l’équipe de France de football pour la prochaine Coupe du Monde en dit long sur l’état d’une France en manque de confiance en soi et d’esprit collectif, mais suffisamment orgueilleuse pour un dernier sursaut. Rappelons que l’image de l’équipe de France de football n’est pas véritablement sortie redorée de la qualification d’après un sondage BVA pour i-Télé et Le Parisien. En effet, après la victoire contre l’Ukraine, 79% des Français mentionnaient toujours avoir une mauvaise opinion de l’équipe nationale, soit seulement 3 points de moins qu’un mois auparavant. Il est loin le temps où en 1998, les Français célébraient une équipe unie et victorieuse 3-0 face au Brésil.

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Autre signe d’une fierté en déclin : en dépit de l’interventionnisme de François Hollande sur la scène internationale, seuls 43% des Français se déclarent fiers de l’influence de la France en matière diplomatique. Et si l’intervention au Mali, présentée comme devant combattre les risques terroristes a reçu le soutien d’une majorité de la population, la dernière intervention en Centrafrique semble laisser dubitatifs une majorité de Français, inquiets à l’idée que la France s’y enlise seule. 57% de Français estiment en outre, selon une étude TNS Sofres, que le rôle international de la France est moins important par rapport à il y a une vingtaine d’années, alors que la perception d’un renforcement du rôle de la France reste largement majoritaire dans la plupart des autres pays (77% au Maroc, 59% en Inde, 55% au Brésil et en Espagne). Même sur la scène internationale, les Français doutent d’eux-mêmes et de leur influence.

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Enfin, les éléments qui suscitent le moins de fierté dans le pays sont l’éducation nationale française (40%) et le système judiciaire français (30%). L’année 2013 a d’ailleurs été marquée par le retournement de l’opinion concernant la réforme des rythmes scolaires et les critiques fortes à l’encontre de la réforme pénale proposée par Christiane Taubira. Le manque de performances économiques ne semble donc pas le seul facteur mettant à mal la fierté française mais ce pessimisme est aussi alimenté par l’incapacité à se projeter dans le monde et la mondialisation, ainsi que par un sentiment d’insécurité, d’injustice et de déclassement, l’éducation ne suffisant plus à assurer non seulement la promotion sociale mais également l’apprentissage du vivre ensemble.

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Si les Français sont parfois jugés orgueilleux à l’étranger, les études montrent qu’ils souffrent plutôt aujourd’hui d’un déficit de confiance et de fierté. Les Français jugent d’ailleurs  dans l’Observatoire Viavoice de la « Marque France » que le pays aurait surtout besoin en priorité de confiance en l’avenir (45%) avant même l’envie de construire quelque chose (38%). Au regard de ces quelques données, on comprend cependant que l’optimisme volontaire de François Hollande apparait davantage aujourd’hui aux yeux des Français comme une naïveté coupable que comme une stratégie efficace. Au-delà de cette méthode Coué qui semble inapplicable aujourd’hui au peuple français, il faudra à l’actuel gouvernement trouver une autre voie pour redonner aux Français une fierté qu’ils semblent avoir perdue, dissoute dans la mondialisation et les échecs perçus du vivre-ensemble.

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