Un automne électoral décisif pour la gauche radicale : la Grèce et la Catalogne

Un automne électoral décisif pour la gauche radicale : la Grèce et la Catalogne

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Mathieu

Analyste Délits d’Opinion

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Après des études à l’IEP de Grenoble et un master en sociologie politique à Sciences Po Paris, Mathieu a travaillé dans un institut de sondages. Il est aujourd’hui chargé d’études au sein d’une administration publique.

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La fin de l’année 2015 va être marquée par une série d’élections importantes en Europe du sud. Le 20 septembre, les Grecs décideront du maintien au pouvoir ou non d’Alexis Tsipras, suite à l’adoption de l’accord pourtant rejeté par référendum durant l’été. Le 27 septembre, les Catalans éliront leur Parlement régional, ce scrutin pouvant s’avérer crucial dans la marche à l’indépendance de la région espagnole. Le 4 octobre, les Portugais voteront pour ou contre la reconduction de la coalition de droite au pouvoir. Enfin, le 20 décembre, l’Espagne renouvellera son Parlement, dans un contexte où le bipartisme traditionnel est remis en cause par l’émergence de nouvelles formations politiques, Podemos en tête.

Alors que la vague qui semble porter la gauche radicale atteint désormais l’Europe du nord, avec l’élection de Jeremy Corbyn à la tête du parti travailliste britannique, ces élections permettront de faire le point sur l’état des forces dans les pays les plus touchés par la crise. Nous commençons cette semaine par analyser les deux premiers scrutins en date, en Grèce et en Catalogne.

Grèce : l’incertain maintien au pouvoir de SYRIZA

Après une forte amélioration dans la foulée de l’élection d’Alexis Tsipras en janvier 2015, les Grecs sont à nouveau très pessimistes. Si en février dernier, 69% d’entre eux jugeaient que « le pays va dans la bonne direction », le baromètre Metron Analysis paru mi-septembre indique que ce chiffre est désormais tombé à 21%. L’évaluation que font les Grecs de leur situation personnelle est sensiblement meilleure, puisque 27% évaluent positivement les finances de leur ménage, selon l’Eurobaromètre – un niveau qui n’en est pas moins le plus bas des 33 pays testés, et de loin. Enfin, 75% des sondés pensent que la situation du pays est pire qu’au moment de l’arrivée d’Alexis Tsipras au pouvoir, en janvier dernier.

L’évolution du jugement des Grecs sur la situation économique

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Cette déception est particulièrement forte parmi les électeurs de SYRIZA, qui espéraient un tournant plus marqué de la politique du pays : seuls 30% d’entre eux jugent que le pays va dans la bonne direction, et 57% pensent que les huit mois du gouvernement ont aggravé la situation du pays. Ce mécontentement à gauche vient surtout de la manière dont Alexis Tsipras a géré la crise autour de l’accord européen : le basculement de l’opinion a eu lieu pendant l’été, et 51% des sympathisants de SYRIZA sont désormais en désaccord avec la décision du Parlement qui a ratifié l’accord cet été, contre 45% qui l’approuvent.

Dans ce contexte, seuls 31% des Grecs jugent positivement la manière dont le Premier ministre a dirigé le pays depuis son arrivée au pouvoir, 65% étant d’un avis opposé. Tout semblerait donc en place pour une nouvelle alternance, si ce n’est que le principal parti d’opposition conservateur, la Nouvelle Démocratie, ne s’est pas remis d’un passage au pouvoir éreintant entre 2012 et 2015.

Alexis Tsipras reste en effet le responsable politique le plus apprécié du pays : une étude de l’institut Pro Rata réalisée début septembre montre que le Premier ministre conserve 39% d’opinions favorables, loin devant le leader de la Nouvelle Démocratie Vangelis Meimarakis (29%). Ce dernier n’a en effet pas eu le temps de se faire bien connaître des électeurs depuis son entrée en fonction le 5 juillet dernier. Une autre étude du même institut indique que 37% des Grecs jugent qu’Alexis Tsipras est le plus à même d’être Premier ministre, contre 25% pour Vangelis Meimarakis. En effet, le leader de SYRIZA domine son principal adversaire aussi bien en ce qui concerne ses qualités personnelles (57% le jugent « honnête » contre 39% pour M. Meimarakis, 66% l’estiment « compétent » contre 45%) qu’en ce qui concerne sa capacité à mener à bien les objectifs du prochain gouvernement : 36% pensent que Alexis Tsipras est le plus capable « de négocier avec les partenaires européens », contre 24% pour le dirigeant de la ND ; ces chiffes atteignent respectivement 37% contre 21% pour « réduire la dette du pays » ; 40% contre 22% pour « la lutte contre la corruption » ; et 40% contre 18% pour « la mise en œuvre de mesures sociales ».

Si le bilan de SYRIZA est donc très décevant pour le grand public comme pour la base du parti, il n’en reste pas moins que son leader est perçu comme étant le seul responsable politique du pays bénéficiant des qualités nécessaires pour devenir Premier ministre. Cette situation paradoxale aboutit à un coude-à-coude dans les dernières intentions de vote, avec un très léger avantage pour SYRIZA. Mais si, dimanche soir, SYRIZA reste le premier parti du pays, il lui faudra trouver des alliés. En effet, même si la formation qui arrive en tête du scrutin bénéficie automatiquement d’un bonus de 50 sièges, l’éclatement de l’offre politique rend presque impossible l’obtention d’une majorité absolue au Parlement.

L’évolution des intentions de vote pour les élections législatives

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Le partenaire de SYRIZA dans la coalition gouvernementale actuelle, l’ANEL, un petit parti eurosceptique, nationaliste et conservateur, est loin d’être assuré de se maintenir au Parlement : les derniers sondages lui donnent entre 2% et 4% des voix, à la limite du seuil des 3% nécessaire pour obtenir des députés. Quant à une alliance à gauche, elle est très improbable, étant donné le recentrage de SYRIZA : les communistes orthodoxes du KKE considèrent qu’Alexis Tsipras est à la solde du grand capital, et les dissidents de l’Unité populaire (LAE), qui ont claqué la porte de SYRIZA après ratification de l’accord européen, ne semblent pas disposés à faire chemin arrière.

Pour se maintenir au pouvoir, Alexis Tsipras devra donc se tourner vers les partis du centre-gauche et du centre : le PASOK, laminé suite à son passage au pouvoir au plus fort de la crise, entre 2009 et 2012, et qui tourne autour de 7% dans les sondages ; Potami, un petit parti centriste et pro-européen, crédité d’environ 5% des suffrages ; l’Union des Centristes (EK), une formation marginale qui pourrait profiter du discrédit pesant sur la classe politique pour entrer au Parlement, malgré un leader excentrique. Au cas où la Nouvelle Démocratie arriverait en tête du scrutin, elle devrait se tourner vers les mêmes partis centristes.

Enfin, la perspective d’une grande coalition entre SYRIZA et la Nouvelle Démocratie n’est pas à exclure. En effet, ces deux partis auront des difficultés à former une coalition, car il leur faudra probablement s’allier avec au moins deux petits partis pour être majoritaire, un pari délicat étant donné la période politiquement agitée que vit la Grèce. Mais une telle possibilité laisserait le champ libre aux néo-nazis d’Aube Dorée (XA), qui représenteraient alors la seule force anti-système dans un pays ravagé par la crise et ses conséquences.

Catalogne : un référendum sur l’indépendance

En Catalogne, la violente crise économique qui secoue l’Espagne n’a pas mis sous le tapis la question indépendantiste, bien au contraire. Pendant de longues années, une majorité nette et stable des Catalans (45% à 55%) s’est opposée à toute velléité indépendantiste, même si une partie non négligeable d’entre eux souhaitait que plus de pouvoirs soient accordés à la région. La décision de juin 2010 de la Cour Constitutionnelle espagnole, annulant ou révisant certaines dispositions du statut d’autonomie de la Catalogne, a changé la donne. Une manifestation rassemblant entre 500,000 et 1,5 million de personnes opposées à cette modification a eu lieu à Barcelone en juillet 2010, avant que les indépendantistes modérés de Convergència i Unió (CiU) reviennent au pouvoir suite aux élections régionales en novembre de la même année.

Ces évènements ont été provoqués par un retournement de l’opinion publique, devenue favorable à l’indépendance dans la plupart des enquêtes d’opinion dès la fin de 2010. Dès lors, le gouvernement régional d’Arturo Mas a multiplié les démonstrations de force face aux partis centralisateurs au pouvoir à Madrid : nouvelle manifestation réunissant près d’un million de personnes en septembre 2012 ; élection régionales anticipées marquées par la victoire des partis indépendantistes CiU (de centre-droit) et ERC (situé à gauche) en novembre 2012, dans la foulée de négociations inabouties avec le PP au pouvoir à Madrid ; adoption par la nouvelle majorité d’une résolution affirmant le droit du peuple catalan à l’auto-détermination ; et enfin, organisation en décembre 2013 d’un référendum jugé illégal par la Cour Constitutionnelle, mais donnant une majorité écrasante (80,8%) en faveur de l’indépendance d’un État catalan, avec une participation honorable d’environ 40%.

L’évolution de l’opinion des Catalans à propos de l’indépendance de la région

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La perspective de plus en plus probable d’une indépendance de la Catalogne semble cependant avoir effrayé une partie de l’opinion, notamment parmi les indécis. La proportion de sondés favorables et opposés à l’indépendance est aujourd’hui à peu près égale selon les différentes enquêtes. Dans un contexte où cet enjeu est devenu central dans la vie politique catalane, les indécis ont été forcés de prendre position, la plupart d’entre eux craignant qu’une accession à l’indépendance face à des autorités espagnoles très opposés n’aggrave encore la situation économique de la région. Toutefois, étant donné le refus catégorique de la Cour Constitutionnelle espagnole et des deux grands partis de mettre en place un processus d’autodétermination, le Président Arturo Mas a décidé d’appeler à de nouvelles élections régionales pour le 27 septembre prochain. L’objectif de ce scrutin est d’en faire un référendum sur l’indépendance, afin de faire pression sur les conservateurs comme les socialistes, à quelques mois des élections législatives nationales de décembre.

Ce contexte extrêmement clivé a conduit à une profonde recomposition du paysage politique catalan. Au pouvoir de 1980 à 2003, puis à nouveau depuis 2010, Convergència i Unió (CiU) a explosé sur la question de l’indépendance : sa fraction autonomiste, l’Unió Democràtica de Catalunya (UDC), a refusé le tournant vers l’indépendance impulsé par son autre composante, Convergència Democràtica de Catalunya (CDC), dirigée par le Président de la région Artur Mas. Le CDC a alors formé une alliance (la Junts pel Sí, JxSI) réunissant des partis indépendantistes de droite comme de gauche, notamment Esquerra Republicana de Catalunya (ERC). Cette coalition est largement en tête avec environ 40% des intentions de vote.

L’émergence au niveau national de Podemos, qui a une position favorable à l’indépendance sans en faire son principal cheval de bataille, a conduit à la création d’une autre coalition indépendantiste, mais cette fois nettement ancrée à gauche : Catalunya Sí que es Pot (CSQEP), composée de la branche locale de Podemos ainsi que des Verts catalans. Malgré la victoire de Podemos aux élections locales de mars dernier à Barcelone et dans plusieurs autres villes de Catalogne, CSQEP est à la traîne, crédité de 10% à 14% dans les sondages. Plus à gauche encore et fermement ancré dans le camp indépendantiste, un autre parti devrait se maintenir au Parlement régional : la Candidatura d’Unitat Popular (CUP), qui se situe entre 6% et 10% des intentions de vote.

L’évolution des intentions de vote pour les élections législatives
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Face à ce camp indépendantiste majoritaire mais très divisé, les partis qui prônent le maintien de l’unité entre l’Espagne et la Catalogne ne sont pas parvenus à l’unité. Les branches locales du PP (le PPC conservateur) et du PSOE (le PSC social-démocrate) se présentent isolées, et sont très affaiblies avec environ 10% des intentions de vote chacun. En effet, le parti Ciudadanos (C’s), créé en 2005 en réaction aux velléités indépendantistes d’une partie de l’opinion catalane et surfant sur sa récente percée au niveau national, a largement mordu sur l’électorat unioniste. Il devrait encore nettement progresser cette année, avec 12% à 15% dans les derniers sondages contre 7,6% aux élections régionales de 2012.

Au final, même s’il est divisé entre plusieurs listes concurrentes, le camp indépendantiste bénéficie de la dynamique autour de la liste JxSI, alors qu’aucun parti ne prend réellement l’ascendant chez les unionistes. Même si les sondages montrent que les Catalans sont très partagés sur l’avenir de leur région, ces élections régionales devraient aboutir à la formation d’une nette majorité indépendantiste, réunissant les élus de la JxSI, de CSQEP et de la CUP.

Cet évènement aura probablement un impact majeur sur la campagne électorale qui a lieu dans toute l’Espagne en vue des élections législatives de décembre, dans un contexte de modification profonde de l’offre politique. La réaction des partis traditionnels et des partis émergents, forcés de contenter à la fois l’électorat espagnol unioniste et les citoyens catalans, sera particulièrement intéressante à suivre.

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Ces deux élections sont peu encourageantes pour la gauche radicale. En Grèce, le recentrage de SYRIZA suite à son acceptation du traité européen et au départ de ses éléments les plus radicaux semble conduire le parti d’Alexis Tsipras à remplacer le PASOK moribond comme principal parti de centre-gauche. En Catalogne, la question indépendantiste fait passer au second plan les enjeux économiques, conduisant CSQEP, l’alliance réunie autour de Podemos, à des scores peu flatteurs dans les sondages face à JxSI, un rassemblement beaucoup plus ouvert idéologiquement et beaucoup plus centré sur l’indépendantisme. Le prochain article centré sur la situation au Portugal et en Espagne devrait conforter cette tendance.

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