Québec : L’heure des choix ?

Québec : L’heure des choix ?

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Beltrande Bakoula

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Beltrande Bakoula travaille depuis plusieurs années en institut d’études, à l’Opinion. Elle y est actuellement responsable des études qualitatives.

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Québec : l’heure des choix ?

« Ce soir un nouvel épisode de notre histoire commence. Je souhaite que ce soit l’occasion pour nous tous de retrouver notre fierté comme peuple ». C’est par ses mots que Pauline Marois, fraîchement élue Première ministre du Québec a arrangé la foule venue écouter son discours d’investiture.  L’évènement ne repose pas tant sur le fait que pour la première fois une femme accède à la tête de de la Belle province mais sur  l’attentat qui a assombrit la fête et achevé de rendre amère une victoire déjà fragilisée par une majorité trop courte appelant sans aucun doute à un jeu d’alliance complexe.  Richard Henry Bain, l’auteur de l’incendie et de la fusillade qui a fait un mort, est-il fou, a-t-il  agit par dépit face aux difficultés de sa petite entreprise ou s’agit-il d’une vraie revendication politique ? Au moment de son arrestation, il aurait lancé à plusieurs reprises «  Les Anglais se réveillent ».  Car là semble se situer l’un des enjeux de cette élection provinciale : la question de l’indépendance du Québec après la victoire du PQ (Parti Québécois), parti indépendantiste, dirigé par Pauline Marois.

 

La victoire du PQ, désir d’indépendance…

Le 4 septembre dernier, après presque 10 ans de règne du PQL, le Parti Québécois accédait au pouvoir. Avec 32% des voix et seulement 54 sièges sur les 125 en jeu, la victoire du PQ est ténue mais laisse clairement entrevoir une remise sur le devant de la scène de la question de la souveraineté de la Belle province.

Si l’indépendance du Québec n’a pas été au cœur de la campagne menée par le PQ ou les autres partis séparatistes, elle est néanmoins apparue plus qu’en filigrane dans le programme du parti vainqueur, qui avait fait du  renforcement de la langue française, notamment dans les « cégeps » (établissements intermédiaires entre lycée et université), un de ses chevaux de bataille. Et, si aucune promesse concernant la tenue d’un référendum n’a été faite par l’alors simple chef de file du PQ, les propos tenus  par la Première ministre lors de son discours d’investiture ont été clairs : «En tant que nation, nous voulons prendre nous-mêmes les décisions qui nous concernent. J’ai la conviction que l’avenir du Québec, c’est de devenir un pays souverain», a-t-elle déclaré. Le décor est posé.

Parmi la population, la tentation sécessionniste semble bien présente. Dans les rues, quelques jours après le scrutin, la question n’est pas encore sur toutes les lèvres, mais apparaît néanmoins comme une possibilité. Ainsi, pour Julie, une jeune Québécoise rencontrée à Montréal, l’indépendance du Québec  est une perspective réjouissante. Au cœur de ce désir qu’elle exprime en son nom et, pense-t-elle, en celui de tant d’autres de ses compatriotes, l’envie de préserver le caractère francophone de la province face à la crainte d’une domination ressentie comme de plus en plus palpable de la langue anglaise, et surtout la volonté de se détacher d’un pouvoir fédéral qui ne semble pas rendre ni reconnaître à sa juste valeur les apports (surtout en monnaie sonnante et trébuchante) de la Belle province à la Fédération. En effet, d’après un sondage de l’institut Léger Marketing réalisé en mars 2012, près de 6 Québécois sur 10 (59%) estiment que leur province ne reçoit pas sa  juste part au sein de la fédération canadienne[1].

Sur-taxation, exploitation des ressources avec faible compensation, etc., la liste des griefs  contre le gouvernement fédéral est longue, et, toujours d’après ce sondage de l’institut canadien, pour un Québécois sur deux (49%), la province se porterait mieux ou aussi bien en étant séparé du reste du Canada[2].

Pour autant, la parole n’est pas le passage à l’acte… Les Québécois sont-ils prêts à sauter le pas? Apparemment non. Du moins semblent-t-ils très partagés. Interrogés en mai 2011, 42%[3] des Québécois francophones  se déclaraient prêts à voter pour la souveraineté du Québec si un référendum avait lieu dans l’immédiat,  et la même proportion voterait contre. Mais qu’en serait-il réellement une fois dans l’isoloir ? Si les deux référendums initiés par le PQ, en 1980 et 1995 se sont soldés par un échec, on a pu observer un resserrement très net entre le « non » et le « oui » entre les deux consultations, ce dernier ayant gagné plus de 9 points en quinze ans (40% pour le « oui » en 1980, 49.42% en 1995), le « non » ne l’emportant que de justesse  (« non « 50.58%, « oui » 49.42%) lors du dernier référendum.

Néanmoins, un prochain référendum ne semble pas à l’ordre du jour, le gouvernement péquiste ne bénéficiant pas de la majorité nécessaire pour amorcer une nouvelle consultation.

…ou envie d’alternance ?

Surtout, si l’envie semble présente, la question de la souveraineté du Québec n’est pas la priorité pour les habitants de la province. « Je sais que beaucoup de Québécois sont séparatistes au Québec. Et, beaucoup de jeunes aussi. Par contre, beaucoup de monde, comme moi d’ailleurs, pensent que ce n’est pas le temps de parler de souveraineté. Il faut redresser la province d’abord » note Julie.

Après un « Printemps érable » sans précédent, et dont le risque qu’il ne connaisse encore des soubresauts cet automne n’est pas à exclure,  ce sont les questions sociales qui ont été au cœur des préoccupations. Frais de scolarité, lutte contre la corruption, santé, emploi, croissance économique décrite comme « atone » par les Services économiques RBC, sont autant de sujets sur lesquels les Québécois s’interrogent et attendent des réponses.

Et, autant de points sur lesquels le désormais ancien Premier ministre Jean Charest n’a pas fait ses preuves, voire qu’il a dégradé en presque 10 ans d’hégémonie du PQL sur la scène politique québécoise. Interrogés en août peu avant l’élection, 71% des Québécois se déclaraient insatisfaits de la politique menée par le gouvernement du PQL depuis sa réélection en 2008,  et jusqu’à 44% « très insatisfaits »[4]. Insatisfaction envers le PQL qui s’est logiquement cristallisé sur la figure de son leader, non seulement déchu de son titre de premier ministre mais aussi et surtout battu de plus de 2000 voix dans son fief de Sherbrooke.

La victoire du PQ, s’explique donc autant par un désir d’indépendance que par la volonté d’amorcer un tournant social-démocrate après une décennie de politique libérale.

Les enjeux économiques et sociaux semblent en tout cas prendre le pas sur les questions identitaires  au niveau fédéral, à en noter la chute continue du score du Bloc québécois aux élections fédérales – partisans de la souveraineté du Québec – passant de  14.40% des suffrages en 2004 à seulement 6% en 2011, au profit du NPD (Nouveau Parti Démocrate) aujourd’hui parti de l’opposition officielle à la Chambres des communes,  qui aux dires de jeunes Québécois incarne davantage « une vraie gauche ».

 

Des relations Québec / Canada en danger ?

Reste que, cette élection n’est pas sans poser à nouveau sur la table la question des relations entre les francophones et les anglo-saxons au sein de la province et a fortiori celles entre le Québec et le reste du Canada.

La phrase lancée par l’auteur de la fusillade du 4 septembre résonne-t-elle comme une prophétie ? Une menace ? Paroles de fou ? Que pensent les Anglo-saxons de la possibilité d’une indépendance du Québec entrouverte par la victoire du PQ à « La plus dangereuse élection de ces [dernières décennies] » comme le titrait le magazine anglo-canadien Maclean’s avant l’élection ?

« Je pense que si le Québec se sépare, beaucoup d’anglo-saxon vont quitter et aller habiter au Canada » s’inquiète la jeune Montréalaise que nous avons rencontré, parlant  déjà du Québec et du Canada comme deux nations différentes. Mais ce sentiment d’inquiétude ne semble pas partagé par les anglophones, du moins ceux ne vivant pas au Québec. D’après un sondage Ipsos Reid cité par l’AFP[5], près de la moitié des Canadiens (49%)  vivant hors de la province francophone estiment que « ce ne serait pas un drame si le Québec se séparait du Canada ».

Mais l’indépendance n’est pas (encore) à l’ordre du jour. En revanche ce qui semble se jouer dès aujourd’hui est la place, la reconnaissance de la Belle province au sein de la fédération canadienne, entre le « grand frère » anglo-saxon et le « petit frère » francophone. En début d’année, dans l’éventualité d’un référendum proposant plusieurs  options sur  l’avenir du  Québec, 39%  des Québécois  déclaraient préférer que le Québec ait  plus de pouvoir  tout en  demeurant dans  le Canada contre 30%  se prononçant pour la  souveraineté du  Québec, d’après un sondage Léger Marketing[6].

Dans ce contexte, la victoire du PQ peut être lue comme un signal d’alarme face à un embrasement évitable des relations entre « Canadiens » et « Québécois », l’occasion pour la province francophone d’acquérir plus de poids sur la scène politique nationale. « Là, peut-être que le Québec sera un peu plus considéré par les partis plus anglais », conclu doctement notre correspondante montréalaise.


[1] Sondage Léger Marketing. Etude par Internet auprès de 2 509 personnes de 18 ans et plus, réparties dans toutes les régions du Canada, du 28 février au 5 mars 2012.

[2] Ibid

[3] Sondage Leger Marketing pour le devoir. Etude par internet auprès de 1000 personnes de 18 ans et plus réparties dans toutes les régions du Québec, du 9 au 11 mai 2011

[4] Sondage Léger Marketing. Etude réalisée par Internet auprès de 1 589 personnes de 18 ans et plus, réparties dans toutes les régions du Québec, du 6 au 8 août 2012.LM, août 2012.

[5] AFP 29/06/2012

[6] Sondage Léger Marketing. Etude réalisée par Internet auprès de 1 001 personnes de 18 ans et plus, réparties dans toutes les régions du Québec, du 23 au 25 janvier 2012.Janv 2012

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