Ce que les Européens pensent de la concurrence

Ce que les Européens pensent de la concurrence

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Pierre Jougla

Biographie

Diplômé de l’IEP de Bordeaux et de l’Université de sciences politiques de Cardiff, Pierre Jougla travaille aujourd'hui au sein du département Politique d’un institut de sondage.

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Certains observateurs précisent que le fait même que les bénéfices de la concurrence soient soumis à débat est une particularité française. Il est vrai que les gouvernements français, champions des pratiques protectionnistes lorsqu’ils sont à droite, ou à l’inverse des privatisations lorsqu’ils sont à gauche, troublent quelque peu la lecture que l’on peut avoir de l’impact du vote sur la politique de la concurrence mise en place en France. Mais quoiqu’il en soit, la concurrence demeure un sujet de société, qui doit être appréhendé sans préjugé. L’Eurobaromètre s’est penché sur la perception qu’ont les Européens de la concurrence pour la Direction Générale de la Commission européenne. Le terrain de cette enquête a été réalisé entre le 16 et le 20 novembre 2009, auprès de plus de 25 000 citoyens sélectionnés au hasard, âgés de 15 ans et plus, interrogés dans les 27 États membres.

 

La concurrence oui, mais pas n’importe comment

Premier enseignement de cette enquête, les citoyens européens, en tant que consommateurs, sont largement convaincus des bienfaits de la concurrence sur l’offre des entreprises. 82% pensent en effet que la concurrence permet aux consommateurs d’obtenir de « meilleurs prix » et « plus de choix » (dont un sur deux agréent tout à fait). En ce sens, les fondamentaux de la théorie économique semblent bien assimilés par nos concitoyens européens.

Pour autant, et cette fois d’un point de vue moins consumériste, ils tiennent à assortir la concurrence d’un certain nombre de règles ou de garde-fous, au premier rang desquels la protection des « petites entreprises » (ce qui rappelle le Small Business Act américain), qui pour 81% « ont besoin d’être protégées de la concurrence des grandes entreprises » (dont 51% agréent tout à fait). De même, sept Européens sur dix considèrent que « contrôler la concurrence entre les entreprises au niveau national et européen offre des avantages aux consommateurs et à la société dans [leur] pays » (71%), qu’ »un accord sur les prix entre les entreprises ne devrait pas être autorisé » (70%) et que « les fusions entre grandes entreprises faussent la concurrence (69%). »

Enfin, si deux tiers des Européens considèrent que les aides d’Etat constituent une distorsion de concurrence (67% jugent que l’ »aide financière des gouvernements aux entreprises peut donner à ces entreprises un avantage déloyal sur leurs concurrents », ils sont néanmoins partagés sur l’attitude à adopter face à ces comportements : 47% pensent que « les entreprises qui bénéficient d’une aide financière de leurs gouvernements ne devraient pas être autorisées à concourir à un niveau européen », contre 37% et 18% qui ne se considèrent pas habilités à répondre ou ne s’expriment pas.

Ainsi se dessinerait l’opinion européenne en 2009 : la concurrence est susceptible de faire baisser les prix et d’entraîner une diversification de l’offre, mais elle doit être contrôlée, pour ne pas favoriser les grandes entreprises au détriment des petites et des consommateurs, à la faveur de fusions ou d’ententes sur les prix.

 

Des Français plus sceptiques vis-à-vis des bienfaits de la concurrence

Mais une lecture par pays et par degré d’accord aux proposition sus-citées impose de tempérer cette définition : les différences sont grandes entre par exemple les Irlandais dont 92% pensent en 2009 que la concurrence permet une « baisse des prix » et « plus de choix » et 86% pensent qu’il faut « protéger les petites entreprises » (les trois mentions qui recueillent le plus fort taux d’agrément) et les Belges : respectivement 65%, 63% et 68% (là aussi les trois mentions recueillant les plus hauts scores).

Autre exemple : la France. Seuls 37% des Français sont tout à fait d’accord avec la proposition qui veut que la concurrence entre les entreprises permet de « meilleurs prix » pour les consommateurs (une des plus faibles proportions parmi les 27), pour 50% en moyenne en Europe, et 79% à Chypre et 76% en Grèce. Même phénomène sur la question de la diversification de l’offre : les Français sont moins enthousiastes que la moyenne des Européens. Dans la moyenne en ce qui concerne les bienfaits du contrôle de la concurrence au niveau national et européen et sur l’interdiction des accords sur les prix, il sont en revanche nettement plus enclins à penser que « les fusions entre grandes entreprises faussent la concurrence » (74% pour 69% en moyenne dans l’Union), que « les petites entreprises ont besoin d’être protégées » (89% pour 81%) et sont moins rétifs aux aides d’Etat (61% pensent qu’elles peuvent donner un avantage déloyal sur les concurrents pour 67% en moyenne). Tout se passe donc comme si les Français attendaient moins de la concurrence et en redoutaient davantage les conséquences négatives que leurs concitoyens européens en moyenne.

 

L’énergie, LE secteur où la concurrence fait défaut

Interrogés sur les deux secteurs dans lesquels le manque de concurrence provoque le plus de problèmes pour les consommateurs, 44% des Européens citent l’énergie (gaz et électricité) – un marché sur lequel on rappellera que la concurrence est effective en France depuis 2007 pour les particuliers et 2004 pour les entreprises.

Suivent les produits pharmaceutiques (25%), les télécommunications et Internet (21%), les services de transport (chemins de fer, compagnies aériennes – 19%), les services financiers (banque, assurance – 18%) et enfin la distribution alimentaire (16%). On notera que 21% ne s’expriment pas à ce sujet.

De grandes diversités géographiques sont là aussi observables, notamment dans le domaine de l’énergie. Le manque de concurrence dans le secteur énergétique semble en effet poser le plus de problèmes à Malte et en Lettonie : plus de deux-tiers des répondants l’y ont cité, pour moins d’un quart en Italie et au Danemark. En France, cette proportion est d’un tiers (33%) ; Outre-Rhin, elle est de 60%.

Les disparités sont moins fortes dans les autres secteurs, n’atteignant des différentiels “que” de 30 points entre les pays qui s’en plaignent le plus et ceux qui s’en plaignent le moins (près de 50 points en ce qui concerne l’énergie). On notera cependant que les Français citent particulièrement les télécoms (30% pour 21% en moyenne) et la distribution alimentaire (32% – devant tous les autres pays – pour 16% en moyenne).

In fine, l’énergie est le secteur le plus critiqué dans l’ensemble des 27 pays membres, hormis deux exceptions notables : l’Irlande et le Danemark, où une majorité relative a choisi le secteur des produits pharmaceutiques comme étant celui où un manque de concurrence provoque le plus de problèmes pour les consommateurs. On notera enfin que le domaine des télécoms et d’Internet fait partie des trois secteurs les plus cités dans 14 pays européens.

 

Un manque de concurrence synonyme de prix trop élevés

Interrogés sur les problèmes qu’ils ont rencontrés dans les secteurs dont ils ont dit qu’ils manquaient de concurrence, au moins trois quarts des répondants tombent d’accord : les prix y sont trop élevés (74% pour les télécoms, jusqu’à 80% pour la distribution). La difficulté ou l’impossibilité de changer de fournisseur est le deuxième principal problème cité, qui concerne notamment les services de transport (48% – on rappellera que si le transport aérien et le fret ferroviaire sont ouverts à la concurrence depuis des années, le transport ferroviaire des personnes doit l’être en 2010), l’énergie (46%) et les produits pharmaceutiques (43%). C’est donc bien à une question de fluidité de l’offre que font face les Européens ; à preuve, une grande partie d’entre eux considèrent aussi qu’il y a trop peu de choix ou pas de choix du tout dans ces domaines (47% dans les transports, 41% dans l’énergie, 37% dans les produits pharmaceutiques).

La problématique de la diversité de l’offre est aussi présente dans les services financiers et les télécoms (42% pensent qu’il est difficile de changer de fournisseur, 36% qu’il y a trop peu de choix) ainsi que dans la distribution alimentaire (34% et 30% respectivement), mais dans ces trois secteurs elle est devancée ou talonnée par la question de la qualité : 43% pensent que la qualité des services financiers n’est pas suffisante, de même que 38% pour les télécoms et la distribution alimentaire.

 

Les Européens pour une concurrence saine et durable

Il semble au final que les Européens sont de plutôt fins connaisseurs en économie, qui soulignent de nombre d’entorses faites à l’idéal d’une concurrence qui servirait les intérêts des consommateurs : atomicité des acteurs, libre entrée sur le marché (qui suppose l’absence de protectionnisme), transparence de l’information (qui induit impossibilité des ententes sur les prix). Mais ils réfléchissent aussi en citoyens : conscients du rôle fondamental des petites et moyennes entreprises en Europe, ils souhaitent leur protection, et ne rejettent pas, loin de là, l’intervention étatique ou européenne pour garantir que les règles soient respectées.

 

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