revenu universel : nouvelle terre de conquête sociale ?

revenu universel : nouvelle terre de conquête sociale ?

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Camiel Estany

Analyste Délits d'Opinion

Biographie

Diplômé du CELSA et d'un master de Sciences Politiques,  Camiel Estany est consultant au sein du cabinet ELABE

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Quel est le point commun entre Milton Friedman, Benoit Hamon, Christine Boutin et Mark Zuckerberg ? Ces quatre personnalités se sont toutes positionnées en faveur du revenu universel, démontrant que cette idée s’impose comme un enjeu majeur de débat sur l’ensemble du spectre politique. Si le revenu universel a été fortement médiatisé lors de la campagne pour l’élection présidentielle de 2017 du candidat Benoit Hamon, l’idée fait son chemin, si bien que des expérimentations devraient avoir lieu dans les années qui viennent en France.

Le 6 juin, 13 départements français (Gironde, Seine-Saint-Denis, Ariège et Landes entre autres) ont présenté une étude de faisabilité afin de tester le revenu universel sur un échantillon de 20 000 personnes. Si plusieurs scénarios sont à l’étude, le revenu proposé serait compris entre 461 et 725 euros. Cette initiative illustre l’actualité des débats sur le revenu universel, qui est pourtant une notion structurante de la pensée politique depuis déjà plusieurs centaines d’années.

Le revenu universel, une notion de la renaissance qui retrouve sa modernité

Dans son essence, le revenu universel peut être défini comme « un droit inaliénable, inconditionnel, cumulable avec d’autres revenus, distribué par une communauté politique à tous ses membres, de la naissance à la mort, sur base individuelle, sans contrôle des ressources ni exigence de contrepartie, dont le montant et le financement sont ajustés démocratiquement » (d’après la définition du Mouvement Français pour un Revenu de Base). À travers cette définition, on voit apparaitre les grandes caractéristiques du revenu universel qui le distinguent des autres aides d’État. Ainsi, le revenu universel doit être inconditionnel donc sans contrepartie, inaliénable, c’est-à-dire qu’il constitue un droit fondamental, et cumulable, permettant de l’additionner aux autres sources de revenu. 

Loin d’être neuve, l’idée date de 1516 avec la publication de L’Utopie de Thomas More qui imagine un régime politique où chacun bénéficierait des moyens de sa subsistance, indépendamment du travail qu’il effectue. Cependant, la formalisation de la notion nous provient de Thomas Paine qui, dans La Justice Agraire (1797), préconise l’instauration d’un fonds alimenté par les propriétaires terriens permettant de verser à chaque individu un revenu minimum à sa majorité. Depuis, l’idée a été débattue à de multiples occasions, de la Révolution française aux débats parlementaires de la IIIème République.

Si la notion regagne en popularité ces dernières années, c’est qu’elle semble être une réponse possible aux enjeux qui touchent les économies des pays les plus développés. Une des questions fondamentales a été posée par le candidat Benoit Hamon : l’automatisation du travail et la fin du plein emploi. Alors que le cabinet McKinsey affirme en avril 2017 que 40% des emplois français peuvent être automatisés et que le pays n’a pas connu le plein emploi depuis plus de 20 ans, le revenu universel paraît être une solution viable face aux modifications profondes que connaît le marché du travail. De plus, certains économistes estiment qu’il est anormal que de nombreuses activités non-marchandes ne soient pas rémunérées, alors même qu’elles créent de la valeur, comme les travaux domestiques, le bénévolat ou encore l’aide aux personnes âgées. Enfin, se pose la question de l’efficacité des politiques sociales. Selon le think-tank libéral Génération Libre, 400 milliards d’euros sont dédiés chaque année aux politiques sociales, alors même que 14% de la population et 20% des enfants sont sous le seuil de pauvreté selon l’INSEE. À cela s’ajoute le taux de non-recours qui, pour le RSA, s’élève à 36% selon un rapport de l’Assemblée nationale. C’est ce constat général, actant la fin plein emploi, la nécessité de rémunérer l’ensemble des activités et l’échec des politiques de lutte contre la pauvreté, qui mène à remettre au goût du jour une notion politique historique.

Néanmoins, si le revenu universel permet d’appréhender certains des grands enjeux de notre époque, sa mise en œuvre se heurte à la question du financement. C’est sur cette problématique que se sont cristallisés les débats lors de l’élection présidentielle, tant le financement de cette mesure pourrait potentiellement couter plusieurs centaines de milliards d’euros dans un contexte de réduction des finances publiques.

 

Un soutien dans l’opinion qui s’érode depuis l’élection mais qui révèle des biais psychologiques importants

Ainsi, dans l’étude « Les Français et le libéralisme » de juin 2018, l’IFOP pose la question du revenu de base et trouve que 55% des Français interrogés y sont opposés. Cependant, en observant les vagues précédentes en 2015 et 2016, c’est respectivement 60% et 56% des Français qui y étaient favorables. Le soutien à cette mesure a donc connu une forte érosion, en particulier depuis l’élection présidentielle de 2017 où ce dispositif s’est retrouvé décrédibilisé médiatiquement. C’est d’ailleurs la question du coût qui provoque le plus d’opposition avec 73% des Français interrogés qui estiment que le revenu universel est utopique car son coût serait bien trop important. Malgré tout, 47% des Français concèdent qu’il assurerait la subsistance de toute une partie de la population et qu’il permettrait aux individus de mieux maîtriser leur vie.

L’étude de la démographie est là aussi forte en enseignements. On observe ainsi, selon la même étude, une forte dimension générationnelle : là où les plus de 35 ans y sont favorables à 43%, les moins de 35 ans se situent à 50%, avec même pour les 18 à 24 ans un soutien à 57%. De même, les populations les plus fragiles y sont sensiblement plus favorables, comme l’illustre le soutien des chômeurs (61%), des ouvriers (53%) et des travailleurs indépendants (53%). Enfin sans grande surprise, la majeure partie du soutien au dispositif vient de l’électorat de gauche. C’est la France Insoumise et le PS, avec respectivement 73% et 60% de personnes favorables, qui semblent les plus séduits par le dispositif. La République en Marche en est loin avec seulement 38% d’interrogés favorables et la droite ferme le classement avec 27% en moyenne (26% chez les sympathisants LR et 29% chez Debout la France). A noter que le revenu universel est relativement populaire chez les interrogés qui ne se sentent proches d’aucune formation politique, à hauteur de 46%, et dans une moindre mesure auprès des sympathisants du FN avec 38%.

Cependant, l’un des enseignements les plus frappants se trouve dans une enquête réalisée par Odoxa en novembre 2016. Lorsque l’institut demande aux personnes interrogées si elles pensent que le revenu universel encouragera les Français à ne plus travailler, elles répondent à 64% « oui ». En revanche, lorsque cette même question s’adresse à eux, les interrogés sont 85% à répondre qu’ils continueraient à travailler pour gagner plus d’argent et avoir une occupation. Ce résultat illustre parfaitement une schizophrénie de la société française, où chacun a tendance à se méfier des autres, alors même que ces derniers ne sont pas si différents. On voit alors émerger, avant même de penser à mettre en place un revenu de base, la nécessité d’un travail ambitieux de revalorisation médiatique et politique des personnes bénéficiant des aides sociales.

Afin de comprendre la manière dont se structure l’opinion et les différentes dynamiques qui l’anime, il faut revenir aux différentes écoles de pensée cohabitant au sein de la notion de revenu universel. On comprend alors mieux les divergences idéologiques et politiques qui clivent la société française sur la question.

 

Des divergences philosophiques profondes qui perdurent au sein du champ politique

Depuis sa fondation, la notion de revenu universel a connu de nombreuses controverses philosophiques qui en font un objet malléable, différent selon les objectifs de ses partisans. Ainsi, trois visions philosophiques différentes s’affrontent :

  • Le revenu universel comme outil d’émancipation : la thèse de Thomas More, aujourd’hui soutenue par André Gortz ou Philippe Van Parijs, vise à faire du revenu universel un moyen de libérer les individus de la contrainte du travail et de la propriété, en les rémunérant pour leur apport à la vie sociale et économique du pays ;
  • Le revenu universel comme droit immanent: défendu par Thomas Paine et John Rawls, leur pensée cherche à rétablir l’injustice d’un bien commun (la Terre et la société) dont les richesses se trouvent « accaparées » par une minorité d’individus. Afin de rétablir une « égalité réelle des chances », il faut mettre en place un revenu minimum permettant à chacun de prendre part dans la société et les biens communs ;
  • Le revenu universel comme « filet de sécurité » : cette pensée nous provient de l’économiste Milton Friedman qui dans son ouvrage Capitalisme et liberté préconise un revenu minimum, permettant aux individus de prendre des risques et surtout de combattre la pauvreté en tant que telle, et non ses causes ou ses conséquences.

Au vu de ces différences idéologiques majeures, il n’est pas étonnant que le sujet soit fortement clivant dans le champ politique actuel. On remarque cependant que ce clivage ne suit pas la ligne de fracture entre la gauche et la droite, mais plutôt que deux versions concurrentes coexistent, la première libérale et la seconde sociale-démocrate.

Le revenu universel tel qu’il est défendu par le think-tank libéral Génération Libre, mais aussi comme il était proposé par François Fillon lors de la campagne présidentielle, consiste à remplacer une majeure partie des aides sociales par une allocation unique. Les minima sociaux, des allocations ou encore des indemnités seraient ainsi remplacés par un revenu unique, solde de tout compte. Ce faisant, le dispositif permettrait de fortement alléger le contrôle de l’État sur les individus, lesquels pourraient alors être plus libres dans leurs choix propres. Cette allocation serait conçue comme relativement basse de manière à ne pas décourager les individus à travailler.

De l’autre côté du prisme politique, le revenu universel est imaginé comme un dispositif d’émancipation de l’individu, lui assurant l’intégralité de sa subsistance. Ce dernier peut alors se libérer du rapport au travail et concevoir d’autres types d’activité, comme une implication associative ou une démarche artistique, qui produisent une valeur non-marchande. Dans cette conception du revenu universel, celui-ci ne se substitue pas aux autres aides d’État, mais devient un droit additionnel au bénéfice des individus.

 

On voit alors que lorsqu’on parle de revenu universel, un certain nombre de questions sont essentielles pour cerner le débat. Parle-t-on d’une vision libérale dans l’optique de diminuer le contrôle et les dépenses de l’Etat ou bien d’une vision sociale-démocrate qui vise à émanciper les individus du salariat ? Considère-t-on les aides sociales d’Etat comme une aumône charitable ou comme un droit fondamental ? Doit-on traiter les symptômes de la pauvreté ou la combattre directement ? En l’absence de ces questions, le débat politique ne pourra se cristalliser que sur des éléments techniques sans jamais interroger la vision de société qui accompagne un dispositif de cette ampleur. C’est pourtant cela qui est le plus passionnant autour du revenu universel, le fait qu’il nous oblige à interroger beaucoup d’impensés de nos sociétés.

 

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