« Les entreprises à mission » : vers une refondation de l’entreprise

« Les entreprises à mission » : vers une refondation de l’entreprise

Photo du profil de Camiel Estany

Camiel Estany

Analyste Délits d'Opinion

Biographie

Diplômé du CELSA et d'un master de Sciences Politiques,  Camiel Estany est consultant au sein du cabinet ELABE

Tous les articles de cet expert

 

« La seule responsabilité sociétale des entreprises est d’accroître ses profits ». Par cette phrase, l’économiste libéral Milton Friedman s’inscrit dans la pensée héritée d’Adam Smith, affirmant que la seule recherche du profit, bénéficiera finalement à tous. En 1972, seulement deux ans après Friedman, Antoine Riboud, PDG de Danone, prononce face au CNPF (devenu le MEDEF) son désormais célèbre discours de Marseille. Il y affirme notamment que « la croissance engendre des nuisances à la fois collectives et individuelles. Elle a souvent sacrifié l’environnement et les conditions de travail à des critères d’efficacité économique » et que « la responsabilité de l’entreprise ne s’arrête pas au seuil des usines ou des bureaux. Son action se fait sentir dans la collectivité toute entière et influe sur la qualité de la vie de chaque citoyen. ». On constate aujourd’hui que cette seconde perspective, d’une entreprise socialement responsable, prend le pas sur la vision traditionnelle et libérale de l’entreprise.

 

Les chefs d’entreprises favorables aux « entreprises à mission »

Alors que la loi PACTE, portée par Bruno Le Maire est censée être un des chantiers majeurs de l’année 2018, une mesure-phare semble déjà remporter l’adhésion d’une grande partie des chefs d’entreprises français. Ainsi, un sondage Viavoice-HEC et réalisé par Prophil en février 2018 affirme que 68% des dirigeants d’entreprises françaises seraient pour la création d’un nouveau statut d’entreprise : les « entreprises à mission » (mission-led company en anglais). Ce nouveau statut consiste à s’éloigner du modèle de l’entreprise uniquement fondé sur le profit et à lui adjoindre une mission contraignante (sociale, sociétale, scientifique ou environnementale) définie dans son objet social. Par exemple, la mission établie par la CAMIF est de « Proposer des produits et services pour la maison, conçus au bénéficie de l’Homme et de la planète. Mobiliser notre écosystème (consommateurs, collaborateurs, fournisseurs, actionnaires, acteurs du territoire), collaborer et agir pour inventer de nouveaux modèles de consommation, de production et d’organisation. ».

Ce modèle, situé entre le capitalisme traditionnel et l’économie sociale et solidaire, est encore plus populaire auprès des jeunes dirigeants d’entreprises. En effet, selon une étude du même cabinet réalisée auprès des membres du Centre des Jeunes Dirigeants d’entreprises (CJD), 80% de ces membres se reconnaîtraient dans la notion « d’entreprise à mission » et considéreraient qu’elle va plus loin que la simple RSE (Responsabilité Sociétale des Entreprises).

Certains patrons n’ont pas attendu que la problématique soit sur le devant de la scène pour s’y intéresser de près. On peut penser à Antoine Frérot, PDG de Veolia (et président du think-tank Institut de l’Entreprise), à Jean-Dominique Sénard, PDG de Michelin (et auteur d’un futur rapport sur le sujet avec Nicole Notat), ou encore la tête de proue du mouvement, Emmanuel Faber, PDG de Danone. Ce dernier a d’ailleurs fait sensation en mai 2017 lorsque, après le rachat du géant américain WhiteWave pour 12,5 milliards de dollars, il l’a enregistré sous le statut des entreprises à bénéfice public (équivalent américain des entreprises à mission). En cela, il a fait de WhiteWave la plus grande entreprise au monde enregistrée sous ce statut, permettant de concilier capitalisme et intérêt général.

Outre un statut juridique spécifique, des initiatives complémentaires existent déjà. Par exemple le label international B Corp, fondé par l’ONG B Lab, remplit ce rôle d’auto-contrainte sans modifier les statuts de l’entreprise. En France, des entreprises comme la CAMIF, Nature et Découvertes ou Ulule sont labellisées B Corp, et dans le monde, ce sont 2400 entreprises dans plus de 50 pays qui l’ont déjà adopté, dont des entreprises majeures comme Ben & Jerry’s ou Patagonia.

 

Un mouvement de fond qui agite l’entreprise

Au-delà des chefs d’entreprises, cette tendance est une vague de fond pour laquelle les Français ont une perception très positive. Une étude extensive réalisée par le cabinet ELABE pour l’Institut de l’Entreprise interroge justement cette perception des Français vis-à-vis de l’entreprise. Ils seraient ainsi 88% à être favorables à l’intégration dans le Code Civil d’un statut associant l’entreprise et l’intérêt général, dont 57% à y être très favorables. Plus largement, les Français interrogés estiment à 67% que l’entreprise doit partager plus équitablement les profits entre dirigeants, salariés et actionnaires, à 48% qu’elle doit se fixer des objectifs chiffrés en matière de protection de l’environnement et enfin à 37% qu’elle doit mieux prendre en compte les intérêts des territoires dans lesquels elle opère.

Cette conscience des Français qu’une révolution des entreprises est nécessaire s’inscrit dans des habitudes de consommation qui évoluent et favorisent un modèle entrepreneurial plus responsable. Une étude IFOP pour WWF réalisée en octobre 2017 montrait que parmi les Français interrogés, 70% envisagent de changer, ou ont déjà changé, leurs habitudes de consommation vers des produits plus responsables (bio, locaux, labellisés etc.).

Aux regards des enjeux globaux auxquels nous devons faire face, la transformation de l’entreprise est plus que jamais une nécessité. D’un côté, l’ampleur et l’impact des capitaux privés et des entreprises est sans précédent dans l’histoire, et de l’autre, nous devons collectivement faire face à des enjeux majeurs tels que le réchauffement climatique ou les crises migratoires. Ce double constat impose une refondation de l’entreprise vers une vision plus responsable, plus inclusive et plus durable.

Partager ce contenu :

Laisser un commentaire