La démocratie c’était mieux avant ?

La démocratie c’était mieux avant ?

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Camiel Estany

Analyste Délits d'Opinion

Biographie

Diplômé du CELSA et d'un master de Sciences Politiques,  Camiel Estany est consultant au sein du cabinet ELABE

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En 1989, alors que la perspective d’un conflit entre l’Est et l’Ouest semblait s’évanouir au loin, le professeur de sciences politiques américain Francis Fukuyama publiait un célèbre article intitulé « La Fin de l’Histoire ». Il y proclamait « l’universalisation de la démocratie libérale occidentale comme forme finale de tout gouvernement humain ». Selon lui, l’idéologie occidentale de la démocratie libérale avait triomphé et ce n’est pas la chute du mur et l’effondrement de l’URSS qui lui donnèrent tort.

Cependant, la situation a largement évolué depuis, si bien que d’autres régimes concurrencent aujourd’hui le système démocratique tel qu’il est pratiqué dans les pays occidentaux. Deux systèmes politiques totalement opposés émergent dans les dernières études sur le sujet : la démocratie directe et la technocratie.

 

La démocratie représentative reste considérée comme le meilleur régime mais pâtit d’une perte de confiance

En octobre 2017, le Pew Research Center, un institut de sondage américain, a mené une étude mondiale sur la confiance et l’adhésion à différents systèmes politiques qui permet d’établir un diagnostic de l’état de la démocratie à travers le monde. A travers les 38 pays interrogés, la démocratie représentative est le régime largement plébiscité avec 78 % d’adhésion parmi la totalité des répondants.

À partir de ces résultats, le Pew Research Center a développé un index d’adhésion à la démocratie en classant les répondant en trois catégories :

  • les fervents démocrates qui n’envisagent aucun autre régime ;
  • les démocrates peu engagés qui préfèrent la démocratie tout en envisageant d’autres régimes ;
  • les antidémocrates.

De cette classification émerge le constat que la démocratie est solidement ancrée parmi les pays occidentaux : 80 % d’adhésion en Europe, 82 % en Asie ou encore 78 % en Afrique. Mais c’est la part des fervents démocrates qui illustre le mieux l’attachement à la démocratie représentative avec 48 % en Allemagne, 44 % aux États-Unis, 36 % au Royaume-Uni et 35 % en France. Cependant, au niveau mondial cette adhésion est loin d’être uniforme avec une moyenne de seulement 23 % de démocrates convaincus. À ce titre on pourrait citer la Hongrie avec 18 % de forte adhésion, 8 % en Inde ou encore 7 % en Russie.

Mais si l’adhésion est importante, la majorité des populations interrogées s’estime insatisfaite de la manière dont la démocratie fonctionne, comme l’illustre la médiane de 52% d’insatisfaits au niveau mondial. Ainsi, en France environ 65 % des Français ne sont pas satisfaits du fonctionnement actuel ; ce nombre s’élève à 74 % en Espagne et 67 % en Italie. De manière générale, c’est au Moyen-Orient et en Amérique du Sud que l’insatisfaction est la plus élevée avec pour ce dernier continent une médiane de 73% d’insatisfaits. Cette insatisfaction se nourrit d’une défiance envers le gouvernement qui s’exprime très clairement en France et dans les pays d’Europe du Sud. Seulement 20 % des Français font confiance à leur gouvernement pour faire les bons choix pour le pays ; ce chiffre n’est que de 17 % en Espagne et 13 % en Grèce.

En définitive, si la démocratie représentative reste le meilleur des régimes pour la majorité de la population interrogée, l’insatisfaction et le manque de confiance envers les gouvernements interrogent sa capacité à perdurer et à offrir un horizon positif.

 

Conjointement émergent deux régimes concurrents : la démocratie directe et le technocratisme

Deux régimes alternatifs à la démocratie représentative se développent ainsi au sein de l’opinion publique mondiale. On observe que ces deux régimes, la démocratie directe et la technocratie, viennent chacun sacraliser des formes de prises de décision opposées. Alors que la première est caractérisée par une « décision politique » choisie parmi d’autres grâce à l’assentiment de la majorité, la technocratie constitue le triomphe d’une « vérité technique » grâce à une connaissance supposée parfaite.

La démocratie directe est particulièrement plébiscitée avec 66% d’opinion favorable parmi les personnes interrogées dans le monde. Les pays européens sont des plus favorables avec en premier lieu la Grèce avec 78 % des interrogés en faveur, la France et l’Allemagne se situent à 74 % tandis que le Royaume-Uni (peut-être échaudé par le Brexit) n’y est favorable qu’à 56 %. Mais c’est la Turquie, le Liban et le Kenya qui dominent le classement avec respectivement 84 %, 83 % et 80 %. Ces pays sont aussi ceux où la part de fervents défenseurs de la démocratie directe sont les plus nombreux, à hauteur d’environ 50 %.

L’opinion vis-à-vis de la technocratie est quant à elle plus mitigée avec au niveau mondial avec 49 % des interrogés qui y sont favorables. Les pays d’Europe et d’Amérique du Nord en sont les plus éloignés avec une médiane de 43 % qui y est favorable. Au contraire, les pays d’Asie du Sud-Est (Vietnam, Philippines, Indonésie, Japon etc.) ont une opinion positive à 59 % en moyenne et la Russie y est favorable à 66 %. Mais le plus étonnant est sans nul doute le fait que les jeunes (18-29 ans) dans les pays les plus riches sont particulièrement attirés par la technocratie. Aux Etats-Unis il y a un différentiel de 10 points avec 46 % des jeunes qui estiment qu’un gouvernement d’experts non-élus serait préférable contre 36 % des plus de 50 ans. Ce différentiel est encore plus grand en Australie (19 points), au Japon (18 points) et au Royaume-Uni (14 points).

 

Interroger la démocratie représentative à la croisée des chemins

Nous pouvons tirer d’une telle étude un certain nombre d’enseignements et d’interrogations pour le futur de la démocratie.

Le premier constat est rassurant pour les démocrates : la population mondiale interrogée plébiscite le modèle démocratique, qu’il soit représentatif ou direct. Cela est d’autant plus vrai dans les pays où la population estime que la démocratie fonctionne bien et dans les pays les plus riches.

D’autre part, la place qu’occupe la technocratie dans le classement nous informe du sentiment de déconnexion grandissant entre les populations et les classes dirigeantes ; ces derniers devenant des techniciens du gouvernement. À ce titre, la place accrue du statut d’expert dans la sphère médiatique et la complexification de l’économie doivent participer à la popularité d’un régime tel que la technocratie, qui signe la mort de la politique. On peut s’interroger si les raisons de la volonté de certaines populations à être gouvernées par une gouvernement technocratique n’est pas liée à un constat d’incompétence politique, de corruption des élites ou d’une faible histoire démocratique.

Enfin, c’est le constat du non-fonctionnement de la démocratie qui doit le plus interroger. L’impuissance et le mauvais fonctionnement est constaté dans la majorité des démocraties représentatives. Ce ressentiment des populations doit agir comme le signal d’une nécessaire évolution du modèle démocratique.

À l’heure où la Hongrie de Victor Orban se fait la championne de la démocratie illibérale en Europe, d’autres modèles peuvent être explorés en Europe pour répondre au mécontentement. À ce titre, la « démocratie liquide » théorisée par le philosophe Zygmund Bauman permettrait de rallier les défenseurs de la démocratie représentative et de la démocratie directe. Celui-ci propose de permettre aux citoyens de choisir entre le fait de voter directement les décisions politiques ou de déléguer son vote à l’individu de son choix, transformant ainsi radicalement l’engagement démocratique du citoyen. Ce dernier peut alors décider de déléguer à un expert ses choix sur certains sujets, tout en se saisissant de l’ensemble de ses pouvoirs de citoyen sur d’autres questions. Utilisée aujourd’hui par les partis pirates en Allemagne, aux Pays-Bas ou en Italie, cette proposition de refondation n’en est qu’une parmi d’autres. Mais si comme l’a dit Winston Churchill « la démocratie est le pire des systèmes, à l’exception de tous les autres », autant chercher le meilleur du pire des régimes.

 

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