Débat sur les sondages : « Si les sondeurs font de la science, ils doivent le prouver ! »

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Jean-Pierre Sueur

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Président de la Commission des lois au Sébat

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Suite à notre dossier sur la régulation des sondages ; Délits d’Opinion a rencontré Jean-Pierre SUEUR, Sénateur (GS) du Loiret et rapporteur du rapport sur les sondages visant à mieux garantir la sincérité du débat politique et électoral.

Délits d’Opinion : Que vous inspirent les vives réactions des instituts de sondages depuis le vote de la proposition de loi le 14 février dernier ?

Jean-Pierre SUEUR : Tout d’abord, j’observe que les points de vue des instituts et de leurs responsables sont assez divers ; ils ne parlent pas tous de la même chose, ne mettent pas en avant les mêmes points. Leurs points de vue évoluent en fonction du débat qui se poursuit. Bien sûr, je m’étonne que certaines responsables s’énervent ou développent un sentiment d’hostilité alors que ce sont des spécialistes de l’opinion et de la communication : ils savent donc que ces comportements sont contre-productifs.

Il y a bon nombre de représentants d’instituts avec qui j’ai des débats sereins, ils n’ont clairement pas tous la même attitude et n’évoquent pas tous les mêmes points. Je ne constate pas d’homogénéité de point de vue et de comportement sur les différents sujets abordés par la proposition de loi. Par exemple, lorsque nous avons, avec Hugues Portelli, parlé aux instituts il y a un an, pour la première fois de la publication des marges d’erreur, ils étaient très réservés et affirmaient tous en cœur qu’il ne pouvait y avoir de calcul de marge d’erreur avec la méthode des quotas.

Or, lors de nos discussions avec des statisticiens, il est apparu qu’il était pourtant possible de définir avec précision une marge d’erreur avec la méthode des quotas. Par la suite, lorsque nous les avons revus en vue de la préparation de la proposition de loi, aucun institut n’a finalement évoqué avec nous cette question de marge d’erreur. Je constate d’ailleurs aujourd’hui que les instituts publient la marge d’erreur, c’était le cas dans le dernier sondage publié par France Soir et sur la seconde vague Harris Interactive dans le Parisien. J’ai en fait l’impression que cette idée fait son chemin : ça n’a pas de sens de publier des chiffres absolus alors qu’il existe une marge d’erreur.

Délits d’Opinion : Un des principaux débats concerne la possibilité de gratifier les sondés :

Jean-Pierre SUEUR : Sur ce point, je constate également une évolution. Il a été révélé par Mediapart que le sondage de Louis Harris a été fait avec un panel qui participait à une tombola leur permettant de gagner 7.000 €. Or, j’ai participé à la dernière émission de Thomas Hugues Medias et durant cette émission, Gaël Sliman de BVA a estimé qu’il pouvait évoluer sur la question et qu’il n’avait pas de religion actée. Sur ce point également les positions sont très nuancées. De même je constate qu’aucun institut n’a remis en cause l’obligation de publier le nom du mandataire.

Délits d’Opinion : Il existe en revanche une opposition forte à la publication des chiffres bruts

Jean-Pierre SUEUR : Sur ce point notre position est claire : ou on dit que l’action des sondeurs relèves des sciences sociales ou ça ne relève pas de la science. Dans ce dernier cas, nous les supplions de ne publier aucun chiffre. Or la publication de chiffres laisse penser à un caractère scientifique qui assure la crédibilité de leur démarche.

Je précise quand même que nous n’avons jamais demandé que les bruts soient publiés dans les journaux. Nous avons demandé qu’ils soient transmis 24h avant la publication des redressés à la Commission des sondages et qu’ils soient en ligne sur le site et donc accessibles à tous. Ainsi les politologues, journalistes et concurrents peuvent s’y référer.

Pour quelles raisons ? Pour une raison qui va s’imposer : le sondage Harris dont on a parlé pendant huit jours portait sur des chiffres qu’on ne connaît pas : quels étaient les chiffres bruts ? Je sais qu’il y a eu un redressement, j’aimerais savoir sur quels critères a pu être redressé le chiffre de Marine Le Pen. Avec Jean-Marie nous avions des points de comparaison : nous connaissions le delta et disposions d’un référentiel à partir des données des précédentes élections. Dès lors ça ne me choque pas que les chiffres associés à Jean-Marie le Pen soient redressés, à partir de ce que l’expérience nous enseigne, bien au contraire, mais nous ne disposons pas du même recul et référentiel avec Marine. Avec Marine, nous évoluons dans un grand flou : on ne peut pas faire le même redressement et la même correction qu’avec son père puisque l’on ne connaît pas le taux de rédhibition à déclarer qu’on vote Marine. Peut-être y a-t-il plus de gens qui déclarent voter pour elle que ne pouvaient le faire à l’époque les électeurs de son père ? On ne le sait pas. Il n’y a actuellement aucune étude, aucun cas effectif pour Marine or les critères de redressement sont évidemment très importants.

Au final quand je cumule la marge d’erreur et le redressement on ne peut pas conclure à un classement comme le fait Harris Interactive, or l’effet politique est d’affirmer que Marine dépasse tout le monde alors même que les chiffres ne le permettent pas. Il doit donc y avoir un débat public. Depuis huit jours tout le monde parle d’éléments dont on ne connait pas les données.

Quand les sondeurs disent « On fait de la science », il faut le prouver J’ai moi-même écrit des analyses factorielles sur le langage des enfants dans des revues scientifiques : j‘ai publié les résultats, si vous n’étiez pas d’accord vous aviez tout sur la table pour me critiquer.

L’argument utilisé par les responsables d’instituts est parfois le suivent « Au restaurant, vous ne demandez pas au chef de donner ses recettes » je répondrai « mais le chef ne fait pas de la science ».

J’entends également la critique “Vous dites cela parce que Marine est en tête ». C’est bien évidemment faux puisque ce que je dis s’applique à tous les sondages et que nos travaux ont commencé il y a maintenant plus d’un an. A cette époque, nous avons constaté qu’il était impossible de créer une commission d’enquête sur les sondages or nous estimions qu’il y avait un problème général à traiter sur les sondages. Ce travail a démarré avec un rapport, le jour-même nous avons déposé une proposition de loi. Nous avons réécouté les sondeurs, statisticiens et divers spécialistes et j’ai fait mon rapport dans lequel j’ai préconisé 23 amendements, certains d’ailleurs sur propositions des instituts.

A titre d’exemple, la publication de l’ensemble des questions permettrait de clarifier certains points de débats, comme récemment sur les deux sondages de DSK apparemment contradictoires, mais dont au final on ne connaît même pas les questions ! Il faudrait disposer de l’ensemble des questions et réponses non-publiées car on ne peut juger de la valeur des chiffres annoncées qu’en travaillant sur les autres questions. Je pense notamment à l’effet de halo : lorsque vous posez trois questions, si vous les posez dans un ordre différent, vous aurez des réponses différentes dans chaque question, vous obtiendrez donc des chiffres différents. Il faudrait donc publier l’ensemble des questions posées et leur ordre précis.

Les sondeurs rétorquaient en invoquant le manque de place dans les principaux médias. Nous avons ainsi modifié la loi dans ce sens en leur permettant de publier ces éléments sur le net, ce qui permet à tous de prendre ces éléments en compte.

Délits d’Opinion : Le Gouvernement a exprimé son opposition au texte et l’embouteillage législatif à l’Assemblée Nationale ne laissent que peu de place au passage de ce texte. En outre, la forte période électorale qui s’annonce ne devrait pas faciliter les choses. Êtes-vous optimiste quant à la suite législative de cette proposition de loi ?

Jean-Pierre SUEUR : Je constate que la commission des lois a inscrit le texte à l’Assemblée Nationale et va désigner un rapporteur, ce qui montre que le point de vue que nous défendons avec Hugues Portelli depuis trois semaines produit son effet. Le groupe UMP aurait ainsi changé d’avis.

Dans un premier temps, le bureau du groupe socialiste avait déclaré que si le Gouvernement n’inscrivait pas ce texte, nous l’inscririons sur notre temps, comme nous le permet le règlement de l’Assemblée Nationale. Puis François Sauvadet, Président du groupe du Nouveau Centre à l’Assemblée nationale, a exprimé son accord pour l’étude de ce texte. Finalement Jean-Luc Warsmann, Président de la Commission des lois a fini par inscrire ce texte, je ne peux que m’en féliciter.

Concernant la position du Gouvernement, nous avions reçu le Ministre de l’Intérieur et de la Justice qui nous avaient affirmé leur accord : ils se sont finalement exprimés contre ce texte. Dans le contexte actuel de fort débat sur les sondages, il est impossible pour le Gouvernement de tenir la ligne sur ce point alors même que le texte a été adopté à l’unanimité au Sénat. C’est donc un revirement dont je me réjouis : nous allons d’ailleurs suivre tout cela avec beaucoup d’attention.

Propos recueillis par Olivier.

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