"vers un grand parti de centre libéral et réformiste" ?

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Emmanuel Rivière

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Directeur de Kantar Public France Enseignant à Paris I et à Sciences Po Paris

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Après les régionales, Emmanuel Rivière, directeur de la business Team Stratégie d’Opinion chez TNS Sofres, décrypte les résultats et évoque la recomposition possible du paysage politique français.

1. Ces résultats sont-ils une déception pour la droite ? Et parmi les prétendants à la primaire, quels sont les potentiels vainqueurs ?

Emmanuel Rivière : Nous savons qu’une victoire aux régionales peut aboutir à un quasi grand chelem, c’était même la norme, à l’exception de 1998. Le grand chelem semblait plus atteignable encore avec la réduction à 13 du nombre de régions métropolitaines. Mais dimanche ce sont 5 régions qui ont échappé à la droite, et sans le retrait des listes socialistes en PACA et Nord-Pas-de-Calais-Picardie et l’appel à voter pour la liste Richert dans l’est, le bilan des Républicains pourtant alliés à l’UDI et au Modem aurait pu se limiter à 5 voire 4 régions sur 13. Il est difficile de ne pas considérer ce résultat comme décevant, car l’ensemble de la séquence électorale a montré que l’alliance LR-UDI, qui aurait en principe vocation à incarner l’alternance vis-à-vis de la gauche au pouvoir, n’était pas identifiée par les électeurs comme le principal parti d’opposition.

Pour autant, le gain de 7 régions et notamment de l’Ile de France donne un répit à Nicolas Sarkozy et les victoires en Rhône-Alpes et en Pays de la Loire de candidats incarnant une droite dite « décomplexée » ne permet pas, tout comme en 2012 du reste, d’invalider la ligne droitière au profit de celle défendue par Alain Juppé. Les Républicains apparaissent globalement fragilisés par leurs fractures, ce qui n’est bon pour personne. La révélation de cette élection, c’est Xavier Bertrand qui a su tracer une perspective à partir du front républicain qui lui a offert la victoire. Mais il n’est plus candidat aux primaires.

2. Le FN est-il confronté à un plafond de verre ? Et son programme économique constitue-t-il un verrou à faire sauter pour ses dirigeants ?

Emmanuel Rivière : Il y a un plafond de verre qui limite la capacité du FN à dépasser le seuil de 50% à de petites circonscriptions électorales, communes, circonscriptions ou canton. Au-delà ça ne passe pas, et cela reste difficile même en triangulaire. Une explication réside dans le fait que le Front national ne dispose pas d’allié susceptible de lui apporter soutien et électeurs dans la perspective du second tour. Mais l’autre explication et sans doute la principale, est que le Front National reste un parti qui sent encore le soufre, et qui demeure malgré la rénovation mariniste le parti qui suscite le plus d’aversion. S’il est juste de parler de dédiabolisation du Front national, il est beaucoup trop tôt pour conclure à sa banalisation. Le Front national n’est pas un parti comme les autres et d’une certaine manière n’aspire pas à l’être, car c’est aussi ce qui fait son succès. Ses propositions économiques sont certes peu partagées y compris par ses propres sympathisants, mais il ne faut pas surestimer leur poids dans cette élection. D’une part tous les électeurs ne sont pas au fait des options économiques d’un parti qui se fait surtout connaître pour ses positions sur l’immigration, la sécurité, l’Europe, le rapport à l’Islam. En outre l’enjeu des régionales était hélas trop peu identifié pour qu’on puisse imaginer les Français inquiets de voir le FN y appliquer son programme économique. Mais dans le cadre des échéances de 2017, cela pourrait en effet dissuader des électeurs de droite de se laisser tenter. Cela fait partie des enjeux stratégiques pour un parti qui est aujourd’hui vraiment décidé à conquérir le pouvoir, tout comme celui des alliances possible et du changement de nom.

3. Qui s’est déplacé dans les urnes ce dimanche, et peut-on parler d’une mobilisation pour faire barrage au Front National ?

Emmanuel Rivière : Il y a eu mobilisation sur le Front national, mais pas uniquement contre lui. Le score du Front national ne progresse pas en pourcentage entre les deux tours, mais il ne recule pas non plus, ce qui signifie que parmi ces nouveaux électeurs qui ont voté au second tour il y en a la même proportion qui a choisi le Front national qu’au premier tour. Ce qui est fascinant c’est que le FN soit à ce point au centre des débats électoraux et depuis si longtemps, au moins trois ans. Le scrutin des régionales s’est transformé en référendum sur l’accession du Front national à un pouvoir local. Mais le fait que ce quasi référendum ait été perdu par le FN ne doit pas donner l’illusion aux deux autres formations qu’elles ont été choisies par adhésion. Beaucoup d’électeurs se sont contenté de prendre l’un des bulletins non-FN qui traînaient sur la table, quand ils avaient le choix. Cette centralité du FN dans les débats préelectoraux et la couverture médiatique des élections explique vraisemblablement la hausse tendancielle de la participation lors des derniers scrutins, car le FN ramène vers les urnes des électeurs autrefois désabusés, et certainement son succès.

4. La tripartition est-elle en germe ? Et cette dernière peut-elle s’accompagner demain d’un rassemblement des forces gouvernementales modérées pour faire barrage à l’extrême droite ?

Emmanuel Rivière : La tripartition est plus qu’en germe, elle est installée. C’est une situation bancale car en général dans les système politiques où prévalaient le tripartisme il y avait toujours deux partis pour s’entendre contre le dernier : LibDems et Tories en Grande-Bretagne, FDP et CDU en Allemagne, etc. Ici nulle question d’alliance. Mais il ne s’agit pas pour autant de trois blocs équidistants : à gauche, ni les socialistes ni les autres partis n’ont vocation à s’allier avec la droite ou le FN. Mais ils préfèrent les Républicains et l’UDI au Front national, et leurs électeurs partagent cette préférence, comme ils l’ont montré dans le Nord-Pas-de-Calais-Picardie et en PACA. Les Républicains prônent un « ni ni » contesté au sein de l’appareil et qu’on ne retrouve que chez la moitié de leurs sympathisants : un quart d’entre eux préfèrent en effet le FN à la gauche, un autre quart exprimant le choix inverse. Quant au FN, ses dirigeants vouent les Républicains et le PS aux mêmes gémonies, mais on oublie que les sympathisants FN sont dans leur grande majorité favorables à un accord avec LR. Il y aurait une logique à ce que le tripartisme s’installe durablement car il correspondrait à des choix clairs sur les questions qui font sens pour les Français : une aspiration à changer de système à gauche, un centre libéral et réformiste, et une droite souverainiste et ethnocentriste. Mais trois obstacles s’opposent à cette clarification de notre système : l’absence d’aggiornamento du PS, l’opprobre qui affecte encore le FN, et la prééminence du scrutin présidentiel qui entretient une logique binaire.

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