« Tout se passe comme si les attentats avaient modifié la façon dont les Français perçoivent leur pays »

« Tout se passe comme si les attentats avaient modifié la façon dont les Français perçoivent leur pays »

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Julie Gaillot

Directrice adjointe du Pôle Society à l'institut CSA

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L’Institut CSA publie aujourd’hui la deuxième édition de l’étude « Français ce qui vous rassemble est-il plus fort que ce qui vous divise » qui explore l’état du lien social en France fin 2015. A partir de trois points de mesure dans le temps (octobre 2013, octobre 2015 et fin novembre 2015, après les attentats), l’étude s’intéresse à ce qui fédère et constitue le vivre ensemble pour les Français. Julie Gaillot, co-directrice du Pôle Society chez CSA répond à nos questions.

Délits d’Opinion : Vous avez réalisé deux vagues d’enquêtes, une avant les attentats du 13 novembre et une autre après pour savoir si les Français avaient le sentiment que ce qui les rassemble est plus fort que ce qui les divise. Quel est l’impact des attentats sur ce sentiment? Quels sont les changements principaux que vous avez pu observer ?

Tout se passe comme si les attentats avaient modifié (provisoirement ?) la façon dont les Français se perçoivent et perçoivent leur pays, c’est en quelques sortes une autre image d’eux-mêmes qu’ils voient dans le miroir. A la suite de ces événements, émerge le besoin de croire « en une certaine idée de la France » et de se rassembler autour des valeurs qui justement ont été attaquées en novembre dernier : liberté, égalité, fraternité. On voit d’ailleurs que le sentiment d’une France en déclin diminue fortement (moins 11 points en un mois, et moins 25 points en deux ans).

Cela étant, même si ce besoin de rassemblement est très fort, la tentation du repli reste également très élevée : identité française menacée, laïcité en danger, et l’immigration au cœur des préoccupations. Cette tentation du repli, durablement installée, profondément ancrée, et largement partagée, est aujourd’hui exacerbée par le sentiment que l’on vit dans un pays en guerre, un sentiment partagé par 80% des Français, et qui transcende tous les clivages, qu’ils soient générationnels, socio-économiques ou politiques. Dans ce contexte, se fait jour un besoin de protection accru vis-à-vis du monde extérieur (50% des Français pensent que la France devrait davantage se protéger par rapport au monde d’aujourd’hui, soit une hausse de 9 points en un mois). Au nom de leur sécurité, les Français sont prêts à renoncer à une partie de leurs libertés, notamment celle de circuler au sein de l’espace Schengen (à 72%), ou encore à la protection de leurs données personnelles sur internet (54%, +22 par rapport au mois de juillet dernier). Mais une nette majorité ne souhaite pas que l’on touche à leur liberté de circulation au quotidien (62%), ni au respect de leur vie privée (65%) ou encore à leur liberté d’expression (76%). Cela étant, même sur ces trois derniers items, la part de ceux qui se déclarent prêts à y renoncer en échange de la garantie de leur sécurité est en nette hausse depuis juillet dernier.

Délits d’Opinion : Après les attentats, les critiques sur la politique d’accueil des migrants et des réfugiés ont été nombreuses. La place de l’immigration parmi les principales préoccupations des Français a-t-elle changé ?

En fait cette préoccupation a gagné 7 points en deux ans, dont 4 points en l’espace d’à peine un mois, et se situe aujourd’hui au 3e rang des préoccupations des Français (26%), derrière l’emploi (29%) et la lutte contre le terrorisme (44%), et juste avant l’insécurité (23%). Les inégalités sociales arrivent bien loin derrière avec 16% de citations. Notons qu’en tendance, sur les deux dernières années, les préoccupations sécuritaires ont tendance à prendre l’ascendant sur les préoccupations économiques et sociales.

Pour revenir sur la question de l’immigration, dans un contexte où les Français ont aujourd’hui le sentiment que l’identité française est en danger (70%, soit une hausse de 3 points en un mois), l’immigration est vécue par beaucoup comme une menace. Mais nombreux aussi sont ceux qui font entendre aujourd’hui leur voix pour alerter sur les dangers de la stigmatisation de l’ensemble des musulmans de France.  

Délits d’Opinion : Ces changements que vous décrivez s’inscrivent-ils selon vous dans la durée ? On se souvient que l’unité nationale de janvier était vite retombée. Qu’en est-il cette fois-ci ? 

Nous posons en effet notre indicateur rassemble / divise à échéance régulière. En novembre 2013, 57% des Français pensaient que ce qui les divisait était plus fort que ce qui les rassemblait. Puis, après les attentats de janvier 2015, les résultats s’étaient inversés : 67% pour le rassemblement, mais quelques mois plus tard, l’effet rassemblement était retombé à 46%. Aujourd’hui, après les attentats de novembre, 73% des français estiment que ce qui les rassemble est plus fort que ce qui les divise, soit une hausse de 27 points en à peine un mois.

Alors en effet, on peut s’interroger sur la durabilité de cette tendance. Il faut bien voir que cette dernière mesure, qui date de fin novembre 2015 a été réalisée à chaud, sous la coup de l’émotion, et les tendances qui s’en dégagent demandent à être confirmées ou infirmées dans les mois à venir.

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