Pourquoi nous sommes inégaux face au bonheur

Pourquoi nous sommes inégaux face au bonheur

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Guillaume Petit

Directeur d'études chez TNS Sofres

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Tns Sofres a réalisé une enquête pour Psychologies Magazines sur les Français et le bonheur. Guillaume Petit nous dévoile les principaux résultats de l’enquête, révélant au passage que les français sont plutôt doués pour le bonheur.

Délits d’Opinion : Chercher à définir et quantifier le degré de bonheur d’une population est un projet plutôt ambitieux. Sur quelle méthodologie vous-êtes vous appuyé ?

Guillaume Petit : Bien sûr, mesurer le niveau de bonheur est forcément réducteur, s’agissant d’une notion philosophique aussi complexe et subjective sur laquelle on ne finit pas de s’interroger depuis l’Antiquité. On sait en outre qu’il n’existe pas de bonheur en tant que tel, mais plutôt des instants de bonheur, pour reprendre Voltaire. Cela étant dit, même si l’on parle d’un concept qui nous échappe et que l’on ne peut appréhender précisément, celui-ci n’en a pas moins un effet sur le réel en influant sur notre perception de la réalité et nos comportements. Et ce qu’il y a de plus intéressant n’est pas forcément la mesure du niveau de bonheur en tant que telle, mais plutôt son évolution dans le temps, les comparaisons possibles entre pays ou la mise en lumière des variables qui influent sur le niveau de bonheur.

bonheurDans le cadre de notre étude avec Psychologies Magazine, nous nous sommes appuyés sur les travaux de recherches d’un psychométricien, Ed Diener, pour qui la notion de bien-être se mesure via trois dimensions : la satisfaction dans la vie (autrement dit le jugement d’ensemble d’une personne sur sa vie), au travers de 5 questions différentes, la présence d’émotions positives sur un intervalle de temps et enfin l’absence d’émotions négatives sur un même intervalle de temps. C’est d’ailleurs une approche qui a retenu l’attention de la commission Stiglitz. Cette méthode présente en outre le fait d’être pratique dans le cadre d’une interrogation d’un échantillon de grande taille (1000 individus) et de bénéficier de standards de comparaisons au niveau international.

Délits d’Opinion :  Quels sont les résultats ? Les français sont-ils plutôt heureux ?

Guillaume Petit : Les Français obtiennent un score de satisfaction de vie dans la moyenne des pays développés, à savoir un score de 21 points sur l’échelle de Diener (qui va de 5 à 35) ; ils sont en moyenne « assez satisfaits ». De manière plus précise, 57% sont dans la catégorie des « satisfaits », 38% dans celle des « insatisfaits » et 5% dans la catégorie des « neutres ».

Délits d’Opinion : Dans votre étude, vous avez ensuite cherché à définir les différents facteurs contribuant au degré de bonheur déclaré par les individus. Quelles sont donc les grandes variables ?

Guillaume Petit : Effectivement, en plus des questions de mesure du bonheur, notre questionnaire comprenait plus de 60 questions relatives à la situation personnelle, aux opinions et attitudes de chaque individu : avez-vous des enfants ? Pensez-vous vivre toute votre vie avec la même personne ? Quels sont vos revenus ? Avez-vous l’impression qu’il y a des inégalités en France ? Croyez-vous en Dieu ? Etc.

Avec l’ensemble des résultats collectés, nous avons réalisé une analyse statistique pour cerner les dimensions les plus corrélées au niveau de bonheur. Trois dimensions contribuent principalement au bonheur : le sentiment de contrôle/la perception de soi dans la société, le niveau de vie et le fait d’être en couple.

Délits d’Opinion : Que recoupe cette notion de « sentiment de contrôle » ?

Guillaume Petit : Pour faire simple et parodier Coluche, on pourrait dire que dans la vie il y deux catégories d’individus : ceux qui pensent avoir le contrôle de ce qui leur arrive (50% des Français), et ceux qui ont le sentiment de n’avoir aucun pouvoir sur les choses (50% également). Les premiers ont ce qu’on appelle en psychologie sociale un locus (« lieu ») de contrôle interne et les seconds un locus de contrôle externe. Grosso modo, lorsqu’ils sont en retard, les premiers auront tendance à dire que c’est de leur faute, et les seconds invoqueront les embouteillages. Mais ce qui est valable lorsqu’on rencontre une difficulté ou un échec l’est aussi dans le cas d’un succès : les individus à locus de contrôle interne s’attribueront les mérites d’une réussite alors que les autres parleront de chance. Donc, d’une manière générale, les premiers se donnent plus d’importance et s’auto-valorisent davantage que les seconds. Notre étude montre que cette dimension est prépondérante dans la capacité au bonheur. Elle est en outre très liée à la perception de soi dans la société : les individus à locus interne perçoivent généralement leur situation personnelle comme meilleure que celle des autres Français.

Délits d’Opinion :  A l’inverse, la famille, les enfants et les amis ne semblent pas aussi déterminants que nous pourrions conventionnellement le croire. Comment l’expliquez-vous ?

Guillaume Petit : S’il suffisait d’avoir des enfants pour être heureux, cela se saurait ! Avoir des enfants peut influer sur le niveau de bonheur les premières années, mais le naturel reprend vite le dessus. Avoir des enfants signifie aussi des responsabilités, des contraintes et du stress supplémentaires. Idem pour la famille (parents, frères et sœurs) : la construction du bonheur semble se faire indépendamment d’elle. Mais attention, dire que la famille ne rend pas forcément heureux ne signifie pas qu’elle ne peut pas rendre malheureux ; notre étude montre aussi que le vécu de drames douloureux (comme le divorce) impacte notre niveau de bonheur.Les amis, enfin. Il est souvent montré dans les études sur le bonheur que les gens les plus heureux sont aussi les plus sociables, ceux qui s’investissent dans un réseau associatif, etc.

C’est vrai, mais il ne suffit pas d’additionner les amis ou les connaissances pour être heureux. Cela renvoie en fait à des choses plus profondes, et notamment, encore, au sentiment de contrôle : ceux qui « croient » en eux-mêmes sont moins pusillanimes, prennent davantage d’initiatives, multiplient les contacts, les sorties… et donc les amis.

Délits d’Opinion :  On pourrait presque esquisser un portrait robot d’une personne heureuse… ?

Guillaume Petit : A part le fait d’avoir de bons revenus et d’être en couple, il est difficile de décrire socialement l’heureux type. Ce ne sont pas plus les jeunes que les vieux, les hommes que les femmes, les ruraux que les urbains… Encore une fois, cela tient davantage à son caractère personnel : croyez en vous-même si vous voulez être heureux !

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