« La Révolution française n’est pas achevée »

« La Révolution française n’est pas achevée »

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Pouria Amirshahi

Député du parti socialiste, Président de l'IRIS

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Député de la 9ème circonscription des Français établis à l’étranger (Afrique du Nord et de l’Ouest), Pouria Amirshahi est l’un des principaux chefs de fil des « Frondeurs ». Il analyse pour Délits d’Opinion pourquoi, selon lui, la gauche s’est reniée et relie le triomphe du libéralisme à la soumission des élites au « tout-anglais ».

Délits d’opinion : Défaite culturelle de la gauche, dites-vous. Illustrée dernièrement par la loi Macron ou la loi sur le Renseignement. Comment l’expliquer ?

Pouria Amirshahi : Elle résulte de la déferlante libérale et sécuritaire, initiée dans les années 1980 par Reagan et Thatcher. L’organisation du monde est, depuis, guidée par la finance, un productivisme aliénant et mène à un modèle de développement qui ne pourra de toute façon pas tenir longtemps.

Face à cette bascule libérale, la gauche s’est retrouvée partout désarmée, même si le Forum Social mondial a constitué un point de résistance. Les communistes ont plongé avec les années 90 et les sociaux démocrates sont passés de sociaux-libéraux à…des libéraux. Ils sont désormais gagnés par les mots sécuritaires et ses dirigeants actuels ont épousé bien des thèses qu’ils sont censés combattre…

Mais ne nous trompons pas : dans le monde entier, sur les 5 continents, les sociétés se réveillent…

DO : Y a-t-il également des raisons sociologiques à l’abandon par les élites de gauche de leurs idéaux ?

PA : Certains se sont convertis, de fait, au système dominant parce qu’ils sont dans une logique de carrière. Ils ont réalisé un vrai hold-up sur la gauche. Il existe pourtant déjà un parti qui défend ces idées : Les Républicains ex-UMP. Mon combat n’est pas d’être le plus à gauche possible. Mais je constate qu’il y a eu une idéologie qui a gagné culturellement sur toute une série de sujets. Sur la sécurité à l’intérieur, sur la guerre à l’extérieur, ou encore sur la libéralisation du marché du travail. Cette logorrhée a gangréné les esprits. Ca vaut aussi pour la République. On devrait affirmer la République métissée, on doit assumer la France telle qu’elle est et non une France fantasmée par une petite minorité du passé.

DO : Selon un sondage Ifop, 49% des ouvriers a voté pour le FN aux dernières élections départementales. Pourquoi Marine Le Pen est-elle davantage que la gauche en pointe chez les catégories populaires ?

PA : Les résultats élevés du FN résultent avant tout d’un glissement de l’électorat de droite vers le vote frontiste, conjugué à une abstention de l’électorat de gauche. Cette hausse du FN résulte directement du renoncement à l’œuvre depuis trop longtemps, dont les conséquences sont un déclassement social et une perte de souveraineté des citoyens.

DO : Pourquoi n’a-t-on pas connu en France des mouvements du type « Indignados » ?

PA : La France n’a certes pas connu les « Indignados ». Mais le pays fourmille pourtant de luttes et d’inventions sociales, culturelles, économiques, agricoles. Le pays bouillonne de partout. Le risque est réel que, pour se « défendre » et faire valoir ses intérêts de vie et parfois de survie, ce qui est légitime, chaque « secteur » ou « corporation » se repliant sur soi finisse par se tourner contre les autres. C’est la guerre de ceux d’en bas entre eux pendant que ceux d’en haut continuent, aveugles et sûrs d’eux…

Rien ne fédère encore ces mouvements parce que le désarroi règne. L’enjeu consiste à les mettre en perspective. Il s’agit de reformuler un projet national tourné vers le progrès commun, le long terme, et démocratiquement délibéré.

DO : Comment sort-on de ce blocage ?

PA : Il faut comprendre que nos partis sont épuisés et que le système économique est à bout de souffle. La vie politique ressemble avant tout à une scène de théâtre. La droite est d’accord avec la loi Macron, mais elle vote contre. Pendant la campagne, on tient des discours de lutte contre la finance et de réorientation de l’Europe, mais, une fois élu, rien n’est fait dans ce sens. Que se passe-t-il quand les rendez-vous électoraux ne servent à rien ? C’est la tentation des forces autoritaristes, qui sont à l’affût, qui grandit. C’est un vrai risque, et pas uniquement « chez les autres », mais ici même, en Europe. C’est la raison pour laquelle certains responsables politiques usent de postures d’autorité… de « fermeté » comme on entend souvent. Le poison est là…

Il faut sortir de cette situation par autre chose que des discours d’atermoiement. D’où l’idée du mouvement commun, basé sur deux principes : d’une part, mettre en commun des femmes et des hommes de bonne volonté venus de tous les horizons, voulant tracer un chemin pour construire la France d’après ; d’autre part, poser la question du commun, des biens communs, de la démocratie. Quel est le sens de nos sociétés ? Nous devons nous interroger sur ce qu’il y a de commun à tous : l’eau, les entreprises ? Ce mouvement commun n’est pas un parti de plus : il doit justement déborder les partis. Et je sens une disponibilité profonde dans la société civile : un mouvement progressiste qui se défait de « l’esprit de lourdeur », comme disait Camus. Les gens doivent reprendre possession ce qu’on leur a pris : le pouvoir politique et économique. Leur souveraineté. La Révolution française n’est pas achevée…

DO : D’où la Fronde que vous avez initiée…

PA : Disons que c’est le début de l’émancipation parlementaire, tous les pouvoirs ne peuvent rester concentrés. C’est inédit sous la Vème République. Pour vous dire, même les étudiants en Droit traitent des Frondeurs en droit constitutionnel…

Nous vivons dans le pays démocratique qui concentre le plus les pouvoirs, ici, dans le pays même de Montesquieu. Il faut séparer les pouvoirs. L’esprit de la Vème République fait qu’un homme peut décider de tout, même de l’inverse de ce qui est promis, attendu ou nécessaire. Or, l’influence des possédants (qu’incarne par exemple M. Gattaz) a été plus forte dans les choix de l’executif que celle… des électeurs !

Il fallait dire non. Il s’agit en réalité d’une question de respect pour les citoyens qui votent pour vous. Et nous resterons des parlementaires libres. Mais il faut sortir de la seule discorde – chacun la voit – pour aller désormais de l’avant et construire la France d’après.

Parmi vos chevaux de bataille figure également la Francophonie… Pour vous, l’abandon du Français par les élites est au triomphe du libéralisme.

PA : Comme il y a une interpénétration des cultures, il est normal et même heureux que des mots entrent dans notre langage, c’est la beauté du Monde. Et l’anglais sommaire est aujourd’hui très utilisé, comme le français, le persan ou l’arabe le grec ou le latin ont pénétré d’autres cultures. Mais nous assistons en France à autre chose : une fraction de nos élites se place elle-même en situation de servitude. Et les abandons insupportables face à l’anglais font rire et désolent tous les étrangers. Tous les jours, on le voit avec une floraison de nouveaux termes ou de noms de marques en anglais (Carrefour Market, etc.). C’est une victoire idéologique, celle de la domination libérale, dont les partisans utilisent des mots du dominant, que l’on veut séduire par mimétisme du maître admiré…

Il n’y a rien de pire que de voir ceux qui peuvent changer la donne ne rien faire. Pire : ce sont ces mêmes élites qui accélèrent le mouvement d’asservissement… Personne ne les y oblige. Pourquoi ITélé crée-t-il une « Newsroom » ? Y’a-t-il un seul téléspectateur qui va regarder cette émission pour son titre ? Non. On se croit moderne en étant contre soi-même, en décrétant sans le dire notre langue comme vestige… C’est pourtant notre langue commune ! Ce sont des Français qui infligent à toute la population des anglicismes.

Propos recueillis par Frédéric Pennel

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