« Pour emporter les JO 2024, il faudra d’abord gagner la bataille de l’opinion »

« Pour emporter les JO 2024, il faudra d’abord gagner la bataille de l’opinion »

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Armand de Rendinger

Consultant international (Sport & Olympisme)

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A quelques jours de la déclaration officielle de candidature de la ville de Paris pour les Jeux olympiques d’été 2024, Armand de Rendinger, spécialiste de l’olympisme, revient pour Délits d’Opinion sur l’importance de l’opinion publique dans cette élection.

Délits d’Opinion : Alors que Paris s’apprête à se déclarer candidate, on note un degré d’adhésion encore modéré au sein de la population. Comment l’expliquez-vous et est-ce inquiétant ?

Armand de Rendinger :« Le processus de déclaration de candidature répond à un schéma commun mais il est intéressant de noter qu’à chaque élection on trouve des mécaniques différentes. Le dénominateur commun demeure le caractère politique de l’annonce et donc le rapport à l’opinion publique. Invariablement l’ascendant du politique tend à se renforcer après une phase d’élaboration par le monde sportif.

A l’occasion des JO de 1992, le CNOSF avait conservé la main jusqu’au bout mais il avait fait connaitre une décision ambiguë en se prononçant sur une double candidature : Albertville pour les JO d’hiver, Paris pour ceux d’été. Pour les JO de 2008 l’annonce a été faite par le maire de Paris Jean Tiberi à la surprise générale lors d’une interview radio. Enfin, pour les JO de 2012, l’activisme développé par Bertrand Delanoë pour trouver le nécessaire  consensus politique a eu pour conséquence de politiser à outrance la campagne et donc le projet.

Tous ces exemples apportent la preuve qu’il est toujours très difficile de tenir le pouvoir politique à l’écart. L’importance des Jeux Olympiques, son impact économique et diplomatique est trop fort pour espérer voir les responsables politiques s’en détourner.

Pour la candidature de Paris aux JO de 2024 la situation a été une nouvelle fois inédite. Depuis le printemps 2014 le CNOSF et le CFSI ont étudié la faisabilité du dossier en mobilisant largement toutes les parties prenantes et surtout le monde sportif. La remise du rapport n’a cependant pas donné lieu à une annonce mais l’initiative a été laissée à la Mairie de Paris, laquelle avait indiqué il y a quelques mois ses réticences. C’est pourquoi il a fallu plusieurs mois pour aboutir à la double date du 23 juin et du 14 juillet 2015. Cette campagne démontre à nouveau que malgré des méthodes différentes, la décision finale revient au politique ; lequel est donc en première ligne face à l’opinion. Dans ce contexte, l’avis des Français ou des Franciliens peut apparaitre plus mitigé, car davantage lié aux aspects  politiques.

Enfin, un dernier point semble en mesure d’expliquer ce manque de soutien chez les Français : en travaillant sur le dossier entre spécialistes et sans faire un long et préalable travail de pédagogie sur l’intérêt des JO, les porteurs du projet n’ont pas donné les clefs de compréhension aux Français. C’est pourquoi l’entreprise de mobilisation peut apparaitre plus difficile et bien tardive en France, alors qu’il en va autrement aux Etats-Unis ou en Allemagne ».

 

Délits d’Opinion : Depuis plusieurs mois la candidature de Boston semble fragilisée par les opposants au projet. Comment expliquez-vous cette défiance ? Le risque d’un retrait de la course aux JO de 2024 est-il réel pour Boston et les Etats-Unis ?

Armand de Rendinger :« Les Américains et les Allemands ne sont pas confrontés à la même problématique sur l’explication du bien-fondé des Jeux Olympiques. Le travail sur l’esprit olympique, l’intérêt économique ou l’éthique des JO semblent bien ancrés au sein de la population de ces deux pays. Leurs préoccupations sont différentes et la perception du projet par l’opinion publique n’est donc pas comparable en tant que tel.

Aux Etats-Unis la quête des JO s’explique par un calcul pragmatique. Avoir les Jeux c’est une nécessité pour la première puissance économique et diplomatique, mais aussi pour les entreprises américaines, les médias et de nombreux acteurs du sport international.

Le choix de Boston face à Los Angeles a été une surprise même si la proximité avec l’Europe et l’idée d’un renouveau ont pu peser.Pour les habitants de Boston le projet des JO est pertinent uniquement s’il est 100% privé quand bien même les installations seraient ensuite réutilisées par la ville.

A ce jour le front auquel font face les organisateurs rassemble donc les opposants au projet olympique, mais aussi les défenseurs d’un renouveau de l’olympisme, libéré de ses vieux modèles. A ce titre, les récents scandales autour de la FIFA ont accru l’intensité dramatique et donc la pression de l’opinion publique sur les organisateurs. Ce double défi pose donc la question d’un maintien de Boston d’ici le 15 septembre, date de dépôt officiel des candidatures.

L’évocation des enjeux au niveau de l’opinion publique fait clairement apparaitre que les différentes villes candidates doivent répondre à des questionnements différents. En France l’objectif est de démontrer que les JO ont un intérêt pour la « génération 2024 » et que cet évènement peut être un investissement rentable. En Allemagne la question est de savoir si les JO peuvent être durables et s’intégrer dans l’environnement existant. Aux Etats-Unis, l’enjeu des JO est celui de la rentabilité économique, d’un renouveau éthique du mouvement olympique et du développement du rôle incontournable que souhaite jouer l’USOC sur la scène internationale de l’olympisme ».

 

Délits d’Opinion : Comment le CIO apprécie-t-il le niveau de soutien au sein des pays candidats ?

Armand de Rendinger :« Jusqu’à l’élection de T. Bach à la présidence du CIO en 2013, la question de la mobilisation au sein des pays n’était pas un facteur décisif. Pour les JO de 2012 la mobilisation était ainsi supérieure à Madrid qu’à Paris, à Paris qu’à Londres… A cette époque, les enquêtes réalisées par le CIO en interne visaient davantage à prévenir les risques éventuels en cas d’attribution.

Les deux dernières années ont changé la donne. La crise de l’olympisme semble toucher de nombreux pays et la compétition pour les JO de 2022 a été un fiasco pour le CIO avec seulement deux finalistes (Almaty et Pékin). C’est pourquoi le CIO s’est fortement mobilisé pour les JO de 2024 et de 2028 afin « d’offrir » une élection riche avec des candidatures solides, en particulier européennes.

Concernant le cas français, on a pu noter plusieurs relances de la part du CIO. En effet, plusieurs fois T. Bach a renouvelé ses encouragements à voir une candidature française pour cette compétition. Un refus de dernière minute pour des considérations politiques aurait considérablement affaibli le CIO dans sa quête pour ré enchanter l’idéal olympique. La question du soutien est donc un élément clef pour le CIO dans le contexte actuel où les instances du sport international sont visées et donc très scrutées dans leurs décisions.

Enfin, les campagnes récentes pour les JO intègrent un nouvel élément clef : celui des réseaux sociaux. Cet outil formidable de mobilisation  et d’une puissance encore insoupçonnée réclame  aussi une exigence de transparence. Cette nouvelle donne implique que chacun des pays soit irréprochable et en capacité de répondre aux soubresauts de l’opinion offline et online. C’est pourquoi le CIO regardera avec beaucoup d’intérêt l’état de l’opinion dans les études, sur Internet et la manière dont les organisateurs gèrent les situations notamment de crise que chaque candidature connaîtra inexorablement ».

 

Délits d’Opinion : Compte-tenu du caractère politique de la décision pour les JO de 2024, qui du mouvement sportif  ou des leaders politiques est en capacité de gagner la bataille de l’opinion ?

Armand de Rendinger :« Il est indéniable que le mouvement sportif français, donc l’équipe qui porte le projet Paris 2024, a beaucoup appris des échecs précédents et que son poids s’est renforcé. Pour autant et dans le contexte actuel, une décision de candidature et le rassemblement de la population semblent voués à revenir au monde politique, lequel s’adresse aux électeurs.

Il existe selon moi 3 acteurs clefs pour faire gagner Paris : l’Etat qui doit apporter sa garantie sans politiser et instrumentaliser le projet, le CNOSF doit s’imposer comme l’organe d’information et de mobilisation numéro un, et enfin la jeunesse, cette génération 2024, qui doit illustrer l’ambition pour en faire un projet d’avenir. Ce dernier élément est crucial si l’on veut donner un sens à ce projet et si l’on a l’objectif de démontrer que Paris  a la capacité de se réinventer autour d’un projet innovant et inédit, développé par et pour les jeunes ».

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