Politiques : enquête au coeur de l’utra-violence

Politiques : enquête au coeur de l’utra-violence

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Henri Vernet

Rédacteur en chef-adjoint au Parisien

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Henri Vernet est rédacteur en chef adjoint au Parisien. Fin connaisseur des arcanes du pouvoir, il a co-rédigé avec Renaud Dély, « Frères ennemis ». Ce livre dresse le portrait corrosif d’une classe politique ultra-violente et obsédée par la conquête de pouvoir personnelle.  Délits d’Opinion l’a rencontré : 

Quelle est la genèse de « Frères ennemis » que vous avez écrit avec Renaud Dély ?

Henri Vernet :  Il y a quatre ans déjà, nous avions écrit un livre intitulé « tous les coups sont permis ». Nous voulions montrer que derrière le mythe de l’œuvre collective, la politique était en réalité un sport de combat extrêmement individualiste.

Comment expliquez-vous la violence croissante qui sévit actuellement dans ce monde politique, et que vous décrivez dans ce nouvel ouvrage ?

Henri Vernet : Il y a d’abord la disparition des idéologies. Les affrontements ne portent plus ni sur les programmes, ni sur les méthodes. C’est valable entre les partis. C’est encore plus vrai au sein des familles politiques.

La seconde raison, c’est l’accélération du temps. Avec le quinquennat notamment, mais également via la généralisation des primaires, à peine l’élection terminée que déjà les nouvelles élections se profilent. Les chaînes en continu, le buzz des réseaux sociaux créent un système médiatique qui ne s’arrête jamais. Une phrase peut tout embraser. Et bien-sûr, ce qui fait florès, c’est la formule choc qui va bousculer, qui va attaquer l’autre. Récemment, j’ai été frappé de voir François Fillon utiliser les mots « d’enfumeur » en parlant du Président. A la base, il voulait utiliser le terme « d’impudent ». Mais son entourage l’en a dissuadé, car ce mot ne parlait pas aux gens, n’avait que peu de chances d’être repris. Que quelqu’un d’aussi pondéré que Fillon aille sur ce terrain traduit la brutalité croissante du monde politique.

L’interpénétration totale entre vie publique et vie privée est enfin une autre explication de cette violence accrue. Avec Hollande et les frasques de l’affaire Trierweiler, une nouvelle étape a été franchie. Un comble pour celui qui se faisait le théoricien de la séparation entre public et privé.

Vous dites que les primaires renforcent les batailles ad hominem. Mais n’ont-elle pas au moins la vertu de les encadrer ?

Henri Vernet : Il y a les deux aspects. L’objectif premier des primaires est d’éliminer les autres. Or, on l’a dit, le champ programmatique est sensiblement le même au sein de la droite républicaine. On a beau dire que Fillon mène un programme à la Thatcher, que Juppé est plutôt sur l’identité heureuse et que Sarkozy épouse les idées du moment, il y a en réalité l’épaisseur d’un trait entre leurs programmes. Les différences en matière d’idées étant trop ténues, elles poussent à la surenchère verbale contre l’autre.

Mais au moins, on se bat avec des règles. Je vais prendre un exemple éclairant : la réunion qui au sein de l’UMP a acté de l’éviction de Copé en 2012. On a la confession de Copé, qui parle d’une véritable « mise à mort », et des autres participants. Et tous ont reconnu que ce fut un moment de violence hallucinante car il n’y avait précisément pas de règles. Aucune procédure n’avait été pensée pour canaliser les uns ou les autres. Donc pour revenir aux
primaires, oui le fait d’édicter des règles permet à minima d’encadrer la violence. Mais cela

ne garantit pas l’absence de coups bas en coulisses…

Est-ce que le profil psychologique des politiques a changé ?

Henri Vernet :Etre en politique nécessite de savoir encaisser et dégainer.
NKM l’exprime d’ailleurs très bien en affirmant : « je suis une tueuse, et pour y arriver, j’aurai besoin de tuer ». De même, Sarkozy, avait fait cette confidence : « je suis celui qui sait le plus encaisser la douleur ». Et je pense que c’est vrai. Il démontre une aptitude incroyable pour prendre les coups et les retourner contre ses ennemis.

Mais cette violence n’a t-elle pas toujours existé ?

Henri Vernet : Jusqu’à la période Mitterrand ou Chirac, il y avait de la violence, mais elle était organisée. Il y avait le chef de clan, des lieutenants, un système pyramidal. Et les lieutenants étaient au service du chef. Aujourd’hui, c’est fini. Dès que vous êtes élu député, vous vous imaginez tout de suite un destin présidentiel. Donc, vous n’avez qu’un objectif, c’est de dézinguer.

A droite tout particulièrement, il y a maintenant un dogme établi selon lequel la fidélité ne paye pas. Est ancrée dans la tête des nouveaux politiques que seule la rupture fonctionne. Et il est amusant de voir Sarkozy s’indigner contre les quadra Le Maire ou Bertrand qui osent se présenter contre lui, alors qu’il a montré la voie en trahissant d’abord Chirac pour Balladur, avant de contester à nouveau Chirac à la fin de son mandat. Lequel Chirac avait en son temps trahi Chaban puis Giscard.

A droite, donc la figure du traitre est presque une figure imposée.

Et à gauche ?

Henri Vernet : La même violence existe. Toute une génération amenée au pouvoir par Hollande – Arnaud Montebourg, Benoît Hamon, Delphine Batho ou Cécile Duflot – s’est brûlée les ailes pour des questions d’ego. Cette âpreté au combat, ce non-respect total de la hiérarchie et de Hollande a été très marqué. Montebourg le dit lui-même dans le livre : « toute ma vie aura été un combat contre Hollande ».

Il reproche, tout comme Peillon, une grande légèreté de Hollande. L’ancien ministre de l’Education Nationale cite notamment l’épisode des 60 000 postes dans l ‘éducation. Hollande lance le sujet sur un plateau, puis dit à Peillon dans les coulisses : « tu t’arranges pour voir comment on peut faire ca ».

Au fond, cette génération partage un mépris pour Hollande, ce qui accroit encore la violence.
En revanche, il me semble que les frondeurs s’opposent pour des raisons plus politiques. Ceux qui sont derrière Christian Paul notamment, représentent davantage un courant traditionnel à gauche, celle d’une aile davantage tribunicienne, qui a toujours un problème avec l’exercice du pouvoir et qui veut plus de redistribution sociale.

Face à un tel déchainement de violences ad hominem, la question se pose : où est passé l’intérêt général ?

Henri Vernet : Certains politiques nous disent que l’intérêt général survit dans les ministères, au plus haut sommet de l’Etat. Mais je ne suis pas convaincu par cette théorie : Nicolas Sarkozy donnait et recevait beaucoup de violence et c’est le cas également pour François Hollande.

Or, cette violence devient insupportable aux yeux des citoyens quand par ailleurs les résultats font défaut. Tant d’énergie déployée pour des petites guerres personnelles et si peu pour les vrais sujets : le décalage peut crisper nos concitoyens.

Et pourtant une femme comme Marine Le Pen, qui baigne dans un univers d’extrême violence, semble précisément en bénéficier. Comment l’expliquez-vous ?

Henri Vernet : On est effectivement surpris que les guerres fratricides au sein du FN, marquent si peu l’opinion. De même les affaires financières, ou les dernières révélations sur le Parlement européen, n’ont pas semblé impacter le parti.

En réalité, quand on regarde dans l’histoire, la violence est inhérente à l’histoire de ce parti d’extrême-droite : pensons à Gollnisch, Mégret et tant d’autres qui ont été éliminés, dessoudés. Bref, l’histoire du FN n’est qu’une suite d’élimination et de trahisons, mais qui ne marquent pas les esprits.

Au fond, tout cela n’handicape pas le FN qui semble être d’abord en opposition contre un système. Cela montre à quel point le désir de renverser la table est fort chez les gens.

La violence que vous décrivez n’est-elle pas inhérente aux sphères du pouvoir ?

Henri Vernet : On a tous en tête le syndrome Iznogoud et le désir, très humain au fond, « d’être calife à la place du calife ». La violence elle est propre aux systèmes de pouvoir, elle existe dans les entreprises. Mais elle est encore plus forte en politique. Pour lutter contre ces guerres intestines, il est indispensable de renouveler la vie politique. La classe politique d’aujourd’hui, à gauche comme à droite, se déchire depuis 20, 30, 40 ans. Juppé, Fillon ou Sarkozy, ce sont des haines recuites depuis des années. Cela nous ramène  dans les années 80, dans la guerre Balladur-Chirac. Il est incroyable qu’en 2015, d’une certaine façon, on rejoue le match.

Comment renouveler concrètement le personnel politque ?

Henri Vernet : En Angleterre, il est flagrant de noter que les perdants s’en vont. A l’issue des dernières élections, Ed Milibrand, mais également Nick Clegg du parti libéral, ou Nigel Farage, leader de l’IKIP, ont annoncé leur démission. Cela favorise le renouvellement.

En France, il y a une forme de paralysie car on ne renouvelle pas assez la politique. C’est d’autant plus dommage que de jeunes pousses talentueuses ont émergé lors des dernières départementales ou municipales.

Pensez-vous que l’élection du FN dans certaines régions pourrait créer un électrochoc parmi les partis ?

Pour le FN, ce serait l’étape ultime de la dédiabolisation. Dans les maires FN conquises on constate d’ailleurs une stratégie assez marquée pour rassurer les populations. De même, en combinant une gestion très mesurée et quelques coups d’éclat dans les régions conquises, le FN pourrait finir de se banaliser. Ce serait une étape majeure dans la perspective de 2017.

Quelle serait en janvier 2016 la réaction des grands partis si le FN venait à conquérir une région? Une recomposition ne serait alors pas impossible. Et l’idée d’un Gouvernement d’Union Nationale pourrait remonter à la surface, elle est en tout cas souhaitée – à croire les sondages – par une majorité de Français qui en ont marre des bisbilles des politiques.

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