Les trois enjeux économiques oubliés de la présidentielle

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Christopher Dembik

Responsable de la recherche macroéconomique de Saxo Bank

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A l’occasion du prochain Zinc de Délits d’Opinion qui se tiendra le 16 novembre sur le thème des primaires, Délits d’Opinion a demandé à son partenaire Saxo Banque de dresser les contours d’une croissance recouvrée en 2017. Christopher Dembik, responsable de la macroéconomie chez Saxo Bank s’est prêté à l’exercice :  

Depuis 2012, la France connait une croissance trop faible pour permettre une baisse durable du taux de chômage. Pourtant, l’économie n’a jamais été aussi peu au cœur des débats des primaires et de l’élection présidentielle. A cet égard, trois chantiers majeurs se profilent pour le prochain président : la mise en œuvre d’une politique industrielle digne de ce nom, la sauvegarde des secteurs d’activité stratégiques et la promotion d’une politique d’immigration choisie.

Une vraie politique industrielle

Il ne peut pas y avoir d’Etat-stratège sans vraie politique industrielle. Les derniers exemples en date (Alstom et STX) sont la preuve de l’incapacité de l’Etat à définir et à mettre en place une politique industrielle ambitieuse. Cela consiste à définir les grandes orientations stratégiques du pays, à sélectionner les secteurs d’activité à privilégier et à formaliser l’interventionnisme industriel. De nos jours, la politique industrielle se résume au soutien apporté à quelques fleurons technologiques, mais qui ne sont tous pas au meilleur de leur forme, à l’instar d’Areva, et à une focalisation à outrance sur le numérique et son porte-drapeau, la French Tech. L’Etat français se rêve en Etat-stratège mais son rôle se cantonne en réalité à celui d’Etat-pompier qui est condamné à réagir dans l’urgence aux évènements et est incapable d’anticiper les changements technologiques et économiques. L’absence de réflexion de long terme à ce propos se mesure à la faiblesse du budget accordé à la recherche fondamentale. Alors que l’Allemagne y consacre près de 2,7 milliards d’euros par an, en France, il peine à dépasser 600 millions d’euros. C’est pourtant le rôle de l’Etat d’assurer le coût de la recherche fondamentale qui va permettre des gains de productivité et, donc, accroître la croissance sur le long terme. Le secteur privé n’est pas en mesure et n’a pas vocation à supporter ce risque.

Un protectionnisme raisonné

En outre, une politique industrielle efficace doit s’appuyer sur un protectionnisme raisonné. La protection des industries naissantes, qu’on appelle le protectionnisme éducateur, a toujours fait partie de la panoplie des pouvoirs publics afin de développer des secteurs d’activité compétitifs. Cependant, l’Etat a trop rarement compris la nécessité d’également protéger les secteurs d’activité stratégiques, dont on peut avoir une définition assez large, des transferts de technologie. De plus en plus de pays, en particulier en Europe Centrale et Orientale, prennent conscience de la nécessité de freiner l’appétit des investisseurs prédateurs venus d’Asie. Le réveil est plus lent en France. Pourtant, notre pays possède déjà un arsenal législatif en la matière, le décret Montebourg sur les investissements stratégiques, dont il ne fait pas suffisamment usage. Il n’est pas question de fermer les frontières aux investisseurs étrangers mais de ne pas brader nos entreprises et de se garder les moyens d’intervenir si nécessaire, comme le fait l’Allemagne. Ainsi, outre-Rhin, une loi de 2009 permet au ministère de l’Economie de vérifier et d’interdire toute les investissements étrangers (hors UE) dans tous les secteurs de l’économie dès lors qu’il s’agit d’une prise de participation supérieure à 25%. La France, et plus largement l’UE, ne doivent pas pêcher par naïveté. Nos principaux concurrents, les Etats-Unis et la Chine, n’ont aucun état d’âme à faire preuve de protectionnisme. A en croire les instances européennes, nous serions condamnés à être les seuls à respecter les règles du libre-échange.

Une immigration professionnelle choisie

Enfin, le prochain président devra prendre position sur la question de l’immigration professionnelle. La progression  lors des élections du Front national a fait de l’immigration un thème majeur mais celui-ci est, finalement, rarement abordé sous l’angle économique. C’est un débat dépassionné qu’il doit y avoir en France à ce propos. Le transfert d’activités intensives en main d’œuvre vers les pays émergents est inexorable et oblige à un recentrage économique de notre pays sur ce qu’on appelle, de manière un peu grandiloquente, l’économie de la connaissance. A ce jour, si la France continue de bénéficier d’une certaine attractivité et n’est pas pénalisée par une fuite des cerveaux, elle ne capitalise pas pleinement sur l’attrait de ses universités et l’excellence de ses centres de recherche pour attirer le capital humain à haut potentiel. Ainsi, l’immigration professionnelle n’a représenté que 10% des permis de séjour délivrés un 2012. Le risque est de prendre du retard dans l’innovation par défaut de main d’œuvre suffisamment qualifiée. Le processus a d’ailleurs déjà commencé comme l’indique le décrochage ces dernières années de la France dans le Global Talent Competitiveness Index publié par l’INSEAD. Notre pays doit faire le choix de l’immigration choisie ce qui suppose de créer des conditions plus favorables à l’arrivée des travailleurs hautement qualifiés, en s’inspirant du visa H1B délivré par les Etats-Unis, et en incitant davantage les étudiants étrangers en France susceptibles d’apporter une contribution économique substantielle à rester sur le territoire.

Le déclin de la France n’est pas inéluctable. C’est souvent la méconnaissance des vrais enjeux économiques par les responsables politiques qui expliquent nos mauvaises performances économiques.

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