Les enjeux électoraux de la réforme de la carte militaire

Les enjeux électoraux de la réforme de la carte militaire

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Jérôme Fourquet

Directeur du département Opinion et Stratégies d'Entreprises de l'Ifop

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style= »float: left; » title= »militaires » src= »http://www.delitsdopinion.com/wp-content/uploads/2008/07/militaires-300×300.jpg » alt= » » width= »150″ height= »150″ />La réorganisation de la carte militaire a beaucoup fait parler d’elle et sous la pression des élus locaux concernés et de leur population l’annonce des fermetures de bases et de garnisons a été plusieurs fois reportée. Signe de la nature particulière de ce dossier, c’est le Premier ministre et non pas le Ministre de la Défense qui annoncera la liste des sites concernés. La sensibilité de cette restructuration tient à plusieurs facteurs.

En premier lieu, la réforme de la carte militaire va toucher des communes, qui pour une part non négligeable d’entre elles sont situées dans des régions soit enclavées (Barcelonnette, Briançon ou Bourg-Saint-Maurice dans les Alpes par exemple) soit en proie à des difficultés économiques et à un taux de chômage élevé (c’est le cas de bon nombre de garnisons du quart nord-est de la France). Il s’agit souvent de surcroît de communes relativement peu peuplées qui bénéficient de retombées économiques significatives de la présence militaire sur leur sol. Cette configuration particulière n’a pas échappé aux Français puisque l’opinion publique se montrait dans un récent sondage très attachée (66% ) au maintien d’une présence d’unités dans de nombreuses communes. A l’inverse, seul un tiers des Français soutenaient le regroupement des unités dans un nombre restreint de villes de façon à réduire le coût de fonctionnement des armées.
Le fait que cette réforme de la carte militaire intervienne après celle de la carte judiciaire, qui s’est elle-même traduite par la fermeture de tribunaux dans plusieurs dizaines de communes, et alors que l’on négocie en parallèle la refonte de la carte hospitalière a mis en émoi les élus locaux et accrédite dans de nombreux territoires la thèse d’un désengagement de la présence de l’Etat et de la disparition des services publics. Ceci constitue le deuxième élément qui confère à ce dossier son caractère particulièrement sensible.
Les récents propos du chef de l’Etat suite au drame de Carcassonne et l’annonce plus globale de la restructuration du format de nos armées, avec à la clé la suppression de plus de 54 000 postes et l’abandon de certains programmes d’armement, ont également contribué à tendre la situation et cristalliser le mécontentement autour de la question des fermetures des bases et casernes.

Mais la dimension politique et électorale n’est pas non plus absente de ce dossier. La plupart des villes de garnison votent à droite de longue date et les militaires (contrairement à d’autres corps de fonctionnaires eux aussi touchés par des réductions d’effectifs) sont une clientèle électorale traditionnelle de la majorité actuelle. Ce phénomène a d’ailleurs été des plus visibles lors de la dernière élection présidentielle. Si l’on prend par exemple l’indicateur de la probabilité de voter pour les différents candidats tel que mesuré dans les quatre vagues pré-électorales du Baromètre Politique Français, réalisé par l’Ifop pour le Cevipof et le Ministère de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy est le candidat pour qui le potentiel électoral était le plus élevé parmi les militaires et policiers , et également celui pour qui le différentiel entre le grand public et les membres des forces de sécurité était le plus fort (+ 17 points).

La probabilité de voter pour différents candidats à la présidentielle de 2007 parmi les militaires et policiers et auprès du grand public

Illustration du tropisme droitier de ces professions, Jean-Marie Le Pen bénéficiait également d’une prime en terme de potentiel électoral alors que François Bayrou et Ségolène Royal disposaient d’une probabilité de vote inférieure (-11 points pour la candidate socialiste) dans ces milieux.

Si l’on analyse maintenant les résultats électoraux dans les villes de garnison , il semble que Nicolas Sarkozy soit particulièrement bien parvenu à convaincre les électeurs de nombreuses villes aujourd’hui menacées de perdre leurs militaires. Il a sans doute rallié beaucoup de voix militaires mais également celles d’habitants de ces petites communes où la présence militaire et la tradition patriotique concourent à créer localement un climat d’opinion assez spécifique. Comme on peut le voir dans le tableau suivant, il y améliore ainsi très significativement le score obtenu en 2002 par Jacques Chirac.

Résultats électoraux aux premiers tours de la présidentielle de 2002 et 2007 dans certaines villes de garnison concernées par la disparition d’unités

Et dans la plupart des cas, cette forte progression du candidat de la droite s’est opérée en bonne partie (mais pas uniquement) au détriment de Jean-Marie Le Pen, dont le score a souvent davantage reculé dans ces communes que sur l’ensemble du territoire (-6,4 points en France).

Les résultats sont encore plus spectaculaires au second tour puisque Nicolas Sarkozy franchit le seuil des 60 % des suffrages dans plusieurs communes. Tout se passe donc comme si les bons résultats du premier tour avaient été amplifiés au second par des reports massifs provenant notamment de l’électorat frontiste assez représenté, bien qu’en recul, dans ces communes.

Le score de Nicolas Sarkozy au second tour de la présidentielle dans certaines villes de garnison

Ces dernières, aujourd’hui menacées par des fermetures d’unités, avaient donc dans leur majorité adhéré au programme et au discours de campagne du candidat Sarkozy, et sans doute davantage que pour Jacques Chirac lors des précédents scrutins. L’annonce d’éventuelles fermetures sera donc vécue comme un véritable traumatisme et risque de nourrir un sentiment d’abandon et de « trahison ». Les mesures d’accompagnement qui seront proposées pour ces territoires excentrés ou peu dynamiques devront donc être à la hauteur de la déception provoquée sans quoi le ressentiment de ces électeurs (militaires et habitants) pourrait de nouveau se manifester… Rappelons en effet qu’avant de voter massivement en faveur de Nicolas Sarkozy, elles avaient souvent été séduites par le vote frontiste et que le score du « non » au référendum de 2005 y avait été des plus vigoureux. Hormis l’attribution d’aides et de compensations financières, la composition de la liste définitive des villes concernées et le choix « d’épargner » telle commune plutôt que telle autre constituera sans doute aussi un autre moyen à la disposition du gouvernement pour tenter de gérer au mieux les conséquences électorales de cette douloureuse réforme.

Jérôme Fourquet
Directeur Adjoint du département Opinion et Stratégies d’entreprise
Ifop

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