Le maire, « Robinson Crusoé » de la politique française

Le maire, « Robinson Crusoé » de la politique française

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Camiel Estany

Analyste Délits d'Opinion

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Biographie

Diplômé du CELSA et d'un master de Sciences Politiques à Paris-Dauphine, Camiel Estany est consultant au sein du cabinet et institut de sondage ELABE.

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Cet article est issu du rapport Délits d’Opinion « Municipales 2020 : Tous perdants » à retrouver en intégralité ici.

La place du maire dans la paysage institutionnel et l’imaginaire collectif des Français est sans commune mesure. Figure d’une politique idéalisée, qui s’intéresserait au vrai quotidien des gens, il incarne une forme d’engagement dans la cité (à proprement parler) qui, sans être exempt d’intérêts particuliers, force le respect des habitants. Le maire, quel que soit son statut, est toujours visible, toujours présent sur la place du marché ou ailleurs. Cette proximité physique et symbolique n’a pas de prix dans une démocratie et explique en partie la confiance renouvelée des Français envers la fonction. C’est justement à ce niveau que s’esquissent des nouveaux modes de décision, de participation et d’engagement.

Ce mandat n’est pas pour autant facile. Ces dernières années la pression sur les maires à être la pierre angulaire de la démocratie française s’accentue à la fois par le bas et par le haut. D’un côté, les élus locaux doivent faire face à des revendications citoyennes de plus en plus fortes.  De l’autre côté, l’État central fait peser ses exigences et ses contraintes, notamment financières, sur les communes et les collectivités territoriales dans leur ensemble.

Si bien qu’une vraie crise des vocations est en train de s’opérer au niveau local : la moitié des maires en exercice ne souhaite pas se représenter et le nombre de maires démissionnaires est en hausse de 55 % par rapport à la précédente mandature. Au-delà des chiffres, c’est un sentiment d’abandon qui persiste, d’autant que les relations avec les citoyens au niveau local se durcissent. En août 2019, la mort du maire de Signe dans le Var percuté par une camionnette en tentant d’empêcher un dépôt sauvage a suscité une vive émotion parmi les élus locaux. Ces derniers ont témoigné à cette occasion de leur lassitude face aux incivilités et difficultés auxquelles ils sont exposés dans leur mandat

Comment expliquer ce fossé avec d’un côté, des Français qui plébiscitent leur maire régulièrement érigés en modèle de la démocratie, et de l’autre, des maires qui ne veulent plus de leur mandat ?

Un niveau de confiance unique 

Lorsqu’on interroge les Français sur la confiance qu’ils ont en leurs élus, c’est une histoire de la localité et de la proximité qui se révèle. Le maire émarge à 71 % de confiance en 2019 [1] loin devant les conseillers départementaux (55 %) et les conseillers régionaux (49 %). Les élus nationaux occupent les dernières places : 40 % de confiance envers les députés et 37 % pour les sénateurs. Il est d’ailleurs intéressant de noter que plus la taille de la commune est importante, moins la confiance envers la mairie est grande : elle passe de 77 % pour les communes de moins de 2 000 habitants à 63 % dans les communes de plus de 200 000 habitants.

Ce niveau d’attachement est une constante de la vie politique française, a minima depuis que les études récurrentes permettent de le mesurer (le premier baromètre de la confiance dans les institutions politiques du CEVIPOF date de 2009). Ce baromètre révèle par ailleurs que l’attachement des Français à leur commune est devancé seulement par leur attachement à la France et arrive devant l’attachement pour sa région, son département et l’Europe.

La confiance accordée aux représentants politiques

Source : Ipsos CEVIPOF AMF : Enquête Municipales – Juin 2019

Qu’est-ce qu’un bon maire ? 

Cette idylle politique interroge : qu’est-ce qu’un bon maire et quels sont les facteurs de la confiance que leur attribuent les Français ? La réponse tient principalement dans l’image de proximité que les Français ont de leur maire et des traits positifs qui y sont associés. Ainsi, plus de six Français sur dix considèrent que leur maire doit être honnête – dont 40 % estiment que c’est le plus important – 45 % pensent qu’il doit tenir ses promesses et enfin 34 % estiment qu’il est important qu’il soit proche des « gens comme [eux] ». Ce dernier item monte à 42 % dans les communes de moins de 2 000 habitants, illustrant le besoin de proximité. Au contraire, l’orientation politique du maire est citée comme source de confiance par seulement 7 % des Français (mais 13 % dans les communes de plus de 200 000 habitants).

Il semble que ces pré-requis aient été remplis par la majorité des équipes municipales en exercice. 60 % des Français estiment que le travail du maire en exercice a été “bon” et 11 % affirment même qu’il a été excellent ! [2]. C’est donc assez logiquement qu’ils souhaitent voir à 58 % leur maire réélu en 2020 [3] ; en particulier dans les plus petites communes avec 65 % au sein des communes de moins de 2 000 habitants et “seulement” 45 % dans les villes de plus de 200 000 habitants.

Des élus en première ligne et soumis à la pression du national

Pour autant, cette confiance inébranlable dans la fonction des édiles locaux ne doit pas cacher le profond malaise qui s’instaure. Martial Foucault, professeur à Sciences Po et Directeur du CEVIPOF, explique parfaitement ce phénomène dans son récent essai Maires au bord de la crise de nerfs. La démocratie locale peut-elle survivre ? [4]. 

Au plus proche des enjeux et revendications des Français, les maires sont constamment pris à parti sur les enjeux nationaux. L’auteur les compare ainsi “aux compressions du sculpteur César : pris en tenaille entre un État central omniprésent, des nouvelles intercommunalités de plus en plus omnipotentes et des citoyens de plus en plus exigeants” [5]. Impuissants face à la dégradation, voire suppression, des services publics, ils sont les représentants de fait d’une politique nationale estimée comme déconnectée des enjeux territoriaux.

Une enquête menée auprès de 600 maires en 2019 [6] illustre bien ce malaise. Si près de 9 maires sur 10 sont satisfaits d’exercer leur mandat, il n’empêche que près de la même proportion estime que c’est une fonction difficile à exercer aujourd’hui (28 % de très difficile). Les élus sont ainsi partagés entre, d’une part la fierté et la volonté de bien exercer leur fonction et d’autre part la lassitude face à sa complexité. C’est particulièrement le cas des maires de petites communes (moins de 30 000 habitants), sur lesquelles la pression financière, les faibles compensations et le manque de moyens humains sont les plus importants.

C’est justement le manque de moyens financiers qui explique avant tout la difficulté du mandat selon eux. Cette forte pression budgétaire de l’État s’est accentuée depuis la crise de 2008 et grève les finances locales. Des opérations comme #BalanceTonMaire sur Twitter contre les 5 680 maires qui ont augmenté́ le taux de leur taxe d’habitation illustrent – outre le lien douteux avec #BalanceTonPorc – la ligne de crête à laquelle les maires doivent s’astreindre.

Il faut aussi mentionner la diminution du pouvoir des maires, beaucoup de prérogatives étant passées aux échelons intercommunaux et métropolitains du fait des dernières lois de décentralisation. Alors que la gratification est avant tout symbolique dans les petites communes, certains maires vivent mal “l’ingérence” d’autres structures publiques dans ce qui était autrefois leur pré carré.

Enfin, le niveau d’exigence des citoyens vis-à-vis de l’action municipale est perçu par 7 maires sur 10 comme une difficulté importante. Cette exigence s’exprime avant tout par la volonté de maintien coûte que coûte des services publics locaux, sur lesquels les maires n’ont qu’un pouvoir relatif. Maintenir une classe ouverte, un bureau de poste ou encore une gare sont autant de victoires essentielles pour la commune, mais difficiles à obtenir.

On voit là poindre la grande difficulté de la fonction. Le maire est tout à la fois garant des services publics locaux, de la sécurité, de l’éducation, des infrastructures, de la qualité de vie et du chômage dans sa commune. Qu’importe si cela est de leur ressort ou non. Soumis à l’influence de l’État, de la région voire même des grandes entreprises, les citoyens continuent d’attendre de lui des solutions qu’il n’est pas toujours en mesure d’apporter. Pourtant, les Français lui font confiance, une confiance qui illustre tout à la fois leurs espérances et leurs exigences.

 

L’ŒIL DE DO

La position des maires peut paraître paradoxale : élus les plus plébiscités de la République, ils sont aujourd’hui nombreux à ne pas désirer se représenter, voire à vouloir démissionner. Pourtant, la tension qui s’exprime à travers eux est la même que celle des échelons nationaux voire supranationaux : la crise de la démocratie représentative. Ses formes, ses institutions, son calendrier sont mis à mal et notre système politique est pris entre des exigences contraires. Les fréquents appels à la souveraineté populaire (de la part des Gilets jaunes, comme de certains partis traditionnels) n’en sont qu’un des nombreux symptômes. La démocratie représentative est au milieu du gué et ses plus fidèles fantassins, les maires, sont en première ligne face aux citoyens.

 

 

[1] Ipsos CEVIPOF pour l’AMF (2019), Enquête sur les attentes municipales des Français

[2] Opinion Way (2019), Les Français, leur maire et les élections municipales de 2020”

[3] Ipsos CEVIPOF pour l’AMF (2019), Enquête sur les attentes municipales des Français

[4] Martial Foucault (2020), Maires au bord de la crise de nerfs. La démocratie locale peut-elle survivre ?, Paris, Éditions de L’Aube

[5] Municipales : comment expliquer le malaise des maires ?(2020, 12 février). Le Figaro

[6] IFOP pour le Groupe LR du Sénat (2019), L’état d’esprit des Maires à 18 mois des prochaines élections municipales

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