« Le cœur de cette crise n’est pas une crise économique »

« Le cœur de cette crise n’est pas une crise économique »

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Eric Heyer

Professeur à la SKEMA Busines School, Directeur Adjoint au Département Analyse et Prévision de l'OFCE

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L’économie reste au cœur de l’actualité. Après une interview en octobre dernier dont les analyses ont vu les événements leur donner raison, Délits d’Opinion retrouve Eric Heyer pour faire un tour d’horizon des derniers événements.

Délits d’Opinion : Lors de votre dernière intervention sur DO, vous aviez mis en évident l’incohérence de la logique qui consistait à aligner des plans de rigueur successifs visant à compenser la baisse de croissance anticipée, elle-même accélérée par les plans de rigueur.

Deux mois après, on voit que les perspectives de croissance sont effectivement annoncées en baisse et qu’un nouveau plan de rigueur sera probablement nécessaire en 2012, en particulier après la nouvelle note alarmiste de Moody’s publiée à l’encontre de la dette française.

Comment selon-vous peut-on sortir de cette logique du serpent qui se mord la queue ?

Eric HEYER : Avant de s’interroger sur l’éventuelle sortie il faut déjà comprendre comment on y est arrivé. On y est arrivé car depuis le mois de juillet on a acté qu’un pays pouvait faire faillite. Les marchés anticipent qu’un second , un troisième sera prochainement en faillite.

De fait il existe une hiérarchie. Tous les pays sont concernés : on a ouvert une brèche et parallèlement pas mis en place un dispositif pour sauver les pays. Le Fonds Européen de Stabilité Financière et la recapitalisation n’étaient pas d’envergure suffisante : le cap grec passé et c’est tout, ça ne va pas pas plus loin.

Pour éviter que les taux de refinancement n’augmentent pas trop, l’ensemble des pays entrent dans des plans de rigueur et des concours de beauté. C’est à ce moment qu’on entre dans la logique de serpent qui se mord la queue : plus de rigueur engendre moins de recettes donc des déficits supplémentaires.

Il faudrait un système qui serve de part-feu plus important : une recapitalisation plus forte des banques ou mettre un Fonds plus important. Dans ce deuxième cas la solution évidente c’est de passer par la BCE qui jouerait son rôle de prêteur en dernier ressort comme le font la Banque Centrale aux États-Unis, Royaume-Uni ou au Japon. Ça permet de régler de suite le problème sans même passer par des rachats. Il suffirait d’un grand discours d’intention de la BCE. Cette solution implique de renégocier les retraités, or on sait que l’Allemagne est contre.

Elle est contre principalement pour deux raisons : ça pourrait provoquer un peu d’inflation et ça provoquerait un aléa moral en mettant moins de pression sur les pays peu vertueux. Concernant l’inflation, l’impact devrait être faible. Concernant l’aléa, il y a deux possibilités : soit les Allemands lâchent car si la pression tombe sur la France et l’Italie, l’Allemagne ne pourra supporter à elle-seule l’effort de sauvetage, soit les pays non vertueux donnent des gages à l’Allemagne sur leurs efforts pérennes, y compris après une intervention de l’Allemagne. Ces gages passeraient par l’inscription dans la Constitution d’une règle budgétaire. Cette règle budgétaire ne serait pas à concevoir telle que l’imaginait le Gouvernement : celle-ci était naïve. Une bonne règle budgétaire impliquerait de distinguer les déficits conjoncturels et structurels : faire la différence entre un bon et un mauvais déficit. Cela implique de s’entendre sur ce qu’est une dépense structurelle. Les récentes tentatives de calcul de la part de l’OCDE des chiffres structurels ont été souvent révisées, ce qui montre bien toutes les difficultés de ce type de calcul.

Au final, l’objectif sera de rassurer l’Allemagne, tant que ces mesures ne seront pas mises en place, l’Allemagne et une partie de son opinion publique restera opposée.

Il faut bien voir que le cœur de cette crise n’est pas une crise économique : il n’y a pas de raison pour que les taux d’intérêt de la dette américaine et allemande soient au même niveau. Si c’est le cas aujourd’hui, ce n’est pas que pour des raisons économiques. De même on voit que la dette française est inférieure à celle américaine et pourtant les taux sont supérieurs en France. Il y a donc bien des raisons politiques derrière.

En dernier ressort, c’est la BCE qui doit faire l’effort. Même si on augmente le Fonds de stabilité il y aura toujours une limite sur laquelle les marchés pourront spéculer. La seule façon de rendre vraiment le fonds efficient nécessiterait de ne placer aucune limite : cette solution pourrait calmer les marchés.

Concernant la BCE, la proposition française de transférer le Fonds en banque était une bonne solution avec les deux réserves déjà mentionnées, les risques d’inflation et d’aléa moral. Une fois de plus, l’Allemagne résiste sur ce point.

Délits d’Opinion : Dans quelles mesures la volonté de la BCE d’en rester à son mandat et de ne pas intervenir comme prêteur en dernier ressort en achetant de manière illimitée de la dette souveraine vous paraît-elle justifiée et tenable ?

Eric HEYER : Cette volonté se justifie par les traités et par l’idée qu’on avait à l’époque d’une BCE indépendante qui n’agissaient pas sur les budgets. On n’avait pas réfléchi à l’époque à la possibilité d’une crise aussi violente. Cette indépendance était une des conditions pour que les Allemands entrent dans la danse européenne.

Le changement de mandat de la BCE constituerait en fait un premier pas vers un fédéralisme. Afin de permettre ce changement de statut, les États s’engageraient à être plus rigoureux. Si un État ne réagit pas en cas de difficulté, qui va le sanctionner et comment ? Il faudra donc un Gouvernement européen désigné de façon légitime pour mettre les États peu vertueux sous tutelle.

La logique est donc ici assez simple : pour que la Banque Centrale Européenne intervienne, il est nécessaire d’établir une règle budgétaire stricte. Or l’établissement de cette règle implique une initiative d’une instance légitime. Au final cette logique revient à créer les États-Unis d’Europe.

La différence entre le temps économique et le temps politique se fait ressentir actuellement : le politique ne réagit pas suffisamment rapidement pour les marchés.

Délits d’Opinion : Les différentes opinions publiques peuvent-elles s’exaspérer de ces plans de rigueur successifs ? François Hollande a annoncé un vaste plan de réductions de dépenses publiques : dans quelles mesures la ligne directrice relativement commune adoptée par l’UMP et le PS sur la volonté de réduite la dépense publique peut-elle profiter aux autres discours (FN / FdG) ?

Eric HEYER : On distingue aujourd’hui difficilement le PS de l’UMP : ils voient les mêmes contraintes et appliquent le même programme. On constate ainsi peu de différences, à l’instar du débat des primaires mettant en évidence peu de différences entre certains candidats. L’extrême gauche va taper sur le candidat socialiste et l’extrême droite va proposer autre chose.

D’un point de vue économique, quels sont les coûts en termes de croissance économique de ces plans de rigueur ? 50 milliards d’euros représentent une rigueur de 2.5 pt de PIB. Dans un contexte où la croissance maximum est de 1.2, on aboutit avec un multiplicateur de 1 à -1.3 pt de croissance. Quoiqu’il arrive, nous serons donc à nouveau en récession. Si les socialistes expliquent qu’il n’y a pas d’autres perspective, il n’est pas sûr que cela rassure vraiment les marchés. Nous entrons donc à nouveau dans cette stratégie de serpent qui se mord la queue. Aujourd’hui dans le débat actuel il n’y a pas d’alternative, il faut être raisonnable : ceux qui disent l’inverse ne sont pas raisonnables et sont déconsidérés.

Est-ce vrai qu’il n’y a pas d’autre solution raisonnable ? Le raisonnement n’est pas bouclé : dans le programme initial du PS l’idée était de faire 50 milliards d’euros d’économies en revenant notamment sur les niches fiscales à l’efficacité faible ou nulle. Sur les 50 milliards d’euros, 25 seraient affectés à la réduction des déficits. Les 25 autres iraient dans des mesures visant une plus forte croissance économique. Cette démarche était plus intelligente et plus structurée : une véritable politique économique se mettait en place. Les niches fiscales représentent 110 milliards d’euros, environ 1/3 seraient efficaces.

Aujourd’hui, on estime au contraire qu’il n’y a plus de marges de manœuvre et que la seule priorité était la réduction des déficits. Ce discours revient à dire « Ce sont les marchés qui nous dictent de faire ça ! ». Or il pourrait y avoir une stratégie alternative : en rester à une vision unique revient à se couper de toute politique économique, sauf à considérer que ces 50 milliards sont inefficaces et qu’on les supprime.

Délits d’Opinion : Le spread croissant entre taux auxquels se refinancent la France et l’Allemagne ne signifie-t-il pas que pour les marchés, de facto, la France a déjà perdu son triple A et que leur opinion va probablement induire un effet de prophétie autoréalisatrice ? Dans cette optique, n’est-ce pas finalement l’opinion des marchés qui va condamner la France et la politique économique menée par le Gouvernement actuel ?

Eric HEYER : On voit bien que le Gouvernement actuel s’accroche au triple A. En soi ce triple A est intéressant car il permet d’avoir des taux d’intérêt plus faibles. Au final des pays qui n’ont pas le triple A ont des taux inférieurs à d’autres qui l’ont. Quel intérêt économique de le conserver ? Ce n’est pas une fin en soi et le niveau de taux d’intérêt actuel montre que de fait on a perdu ce triple A.

Cette course au tripla A va-t-elle encore longtemps guider la politique économique ? Tous les pays se refinancent de plus en plus difficilement et essaient de montrer aux marchés qu’ils ont compris. Les décisions politiques sont prises à l’aune de cette crainte de perdre ce triple

Propos recueillis par Olivier.

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