« La situation économique est réellement difficile à appréhender »

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Guillaume Duval

Rédacteur en chef d'Alternatives économiques

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service-economie1Patrons séquestrés, dirigeants contraints à la démission, débats à n’en plus finir sur les niveaux de rémunérations en particulier et la redistribution des richesses en général : la fracture semble se creuser entre les Français et les chefs d’entreprises. Dans un pays où l’on a coutume de dire que la lutte des classes n’est pas tout à fait terminée, que la réussite personnelle est suspecte et où l’on aurait un rapport bizarre à l’argent, ces débats ne sont pas anodins.

Délits d’Opinion a rencontré Guillaume Duval, Rédacteur en Chef d’Alternatives Economiques.

Délits d’Opinion : Le baromètre de suivi d’image des grandes entreprises françaises enregistre son score le plus bas depuis la création de cet indicateur : pensez-vous qu’il existe un risque de fossé durable entre l’opinion publique et les entreprises et/ ou les entrepreneurs ?

Guillaume Duval : Entre les Français et les entreprises en général non je ne pense pas. Entre les Français et certaines grandes entreprises personnalisées par leurs dirigeants dont le comportement en terme de revenu a attiré l’attention de l’opinion publique, certainement. Il est probable que l’image de ces entreprises soit fortement et durablement affectée.

Les dirigeants de ces entreprises vont devoir rapidement prendre conscience qu’ils font partie de la même société que leurs employés et que ce type de comportements n’est plus tolérable. On ressent aujourd’hui une colère assez profonde, y compris dans des milieux habituellement modérés qui eux aussi expriment désormais leur exaspération.

Délits d’Opinion : On voit qu’une partie des Français se montre compréhensive à l’égard des séquestrations des patrons comment expliquez-vous cette compréhension et pensez-vous que ces pratiques peuvent encore se radicaliser ?

Guillaume Duval : Ces affaires de séquestration de patron sont un peu particulières. Elles touchent en effet principalement des filiales françaises d’entreprises étrangères, en particulier américaines. Elles traduisent l’exaspération des salariés qui n’ont pas d’interlocuteurs dans ces usines et qui ne peuvent donc pas négocier. Le plus souvent, ils sont en contact avec un responsable de site qui ne détient pas réellement le pouvoir de négociation. C’est ce qui explique également, je pense, la compréhension de la part des Français dans ces affaires un peu particulières.

Il n’est pas possible d’extrapoler réellement ce type de pratiques même s’il parait évident aujourd’hui que les patrons français ont fortement intérêt à changer d’attitude sur la question du niveau de leurs revenus.

Délits d’Opinion : Chaque semaine voit apparaître une nouvelle « affaire » de stock-options, de parachutes dorés et de rémunérations considérées comme abusives auprès du grand public.

Pensez-vous que le traitement médiatique de ces annonces constitue un vaste amalgame souvent déconnecté des réalités du monde de l’entreprise ou estimez-vous au contraire qu’elles dénoncent des pratiques peu justifiables économiquement et éthiquement, pratiques qui devront être modifiées en profondeur ?
Guillaume Duval : Il existe évidemment une forme d’amalgame entre toutes ces affaires mais celui-ci n’est pas tout à fait injustifié. Les modes et niveaux de rémunérations dénoncés ne sont pas seulement injustifiables socialement en période de crise mais ils ont également un impact très négatif d’un point de vue économique. En effet, les bonus et autre stock option qui constituent la plus grande part de ces revenus expliquent en partie la situation de crise actuelle puisqu’elles incitent les dirigeants à prendre des risques inconsidérés pour augmenter leur revenu à court terme. Ce type de comportements favorise l’apparition de bulles sur les marchés et entraîne des dérives dans la gestion des sociétés.
D’un point de vue social, ce type de comportement revient à nier qu’une entreprise constitue une collectivité où tout le monde doit profiter des gains réalisés. Si les employés de ces entreprises ont l’impression que leurs efforts ne profitent qu’à des dirigeants qui partiront avec la caisse, cela nuit à l’efficacité économique de l’entreprise.

Délits d’Opinion : Depuis plusieurs jours ont été publiées des prévisions relativement contradictoires sur la situation économique (on a vu notamment les prévisions du FMI beaucoup plus prudentes sur la situation du secteur bancaire aux Etats-Unis que les déclarations de Timothy GEITHNER, Secrétaire au Trésor américain, qui estimait que les banques américaines avaient suffisamment de fonds propres).
Comment expliquez vous ces variations et pensez vous qu’elles ne risquent pas de provoquer une certaine méfiance auprès des marchés ?

Guillaume Duval : La situation économique est réellement difficile à appréhender. L’évolution de l’économie repose en bonne partie sur la confiance et sur l’appréciation du futur des différents acteurs économiques. Un certain nombre d’acteurs, qu’il s’agisse des gouvernements ou du secteur financier, ont intérêt à ce que les gens soient optimistes. Le fait que leurs prévisions se montrent également optimistes n’est pas donc pas très étonnant. Les analyses d’un certain nombre d’acteurs vont dans un autre sens. La question est de savoir dans quelle mesure ces acteurs transforment la réalité en faveur de leur discours. On peut s’interroger en particulier sur la situation réelle du secteur bancaire. Le FMI a probablement raison de dénoncer l’excès d’optimisme sur ce dossier. Les difficultés des banques impliqueraient de remettre de l’argent public afin de les soutenir ce qui parait difficile à obtenir en termes politiques.

Enfin, l’absence de consensus dans les analyses et les perspectives économiques risque en effet de créer à terme un certain nombre de problèmes dans les décisions d’investissement des entreprises, qu’il s’agisse d’investissements financiers ou physiques.

Propos recueillis par Olivier

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