« La popularité d’Obama comporte en elle une incompréhension à risques entre les Etats-Unis et l’Europe »

« La popularité d’Obama comporte en elle une incompréhension à risques entre les Etats-Unis et l’Europe »

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François Clemenceau

Correspondant de la radio Europe 1, du Journal du Dimanche à Washington et animateur du blog Bureau Ovale

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Il y a un an l’Amérique élisait son 44e président. Barack Obama, président de crise mais avant tout président de l’espoir comme le démontre son prix Nobel reçu un an plus tard. François Clemenceau, correspondant de la radio Europe 1 et du Journal du Dimanche à Washington, animateur du blog Bureau Ovale, revient pour Délits d’Opinion sur le phénomène Obama et le fossé qui semble se creuser entre la perception qu’exprime l’opinion publique mondiale et la réalité du travail qu’accomplit le nouveau locataire de la Maison Blanche.

Auteur de l’ouvrage Vivre avec les Américains et de la préface du discours d’Obama intitulé De la race en Amérique, François Clemenceau souligne que ce que nous appelons la nouvelle Amérique vit une évolution et non une rupture par rapport à celle de  G. W. Bush que nous rejetions.

 

Délits d’Opinion : Il y a tout juste un mois, Barack Obama recevait le prix de Nobel de la Paix. Comment l’opinion américaine a-t-elle réagit à cette nouvelle distinction ?

François Clemenceau : La réaction de la population américaine a été double. Ce fut à la fois une immense fierté et une incompréhension quant à la réelle signification de cette récompense. Les Américains se sont très rapidement interrogés sur la validité de ce prix Nobel car pour beaucoup, les neuf mois en exercice du président Obama ne justifiaient pas une telle reconnaissance. La décision de l’Académie Nobel de décerner le prix à une personnalité dont on pense qu’elle agira à l’avenir pour la paix n’a pas été simple à comprendre, aux Etats-Unis comme partout dans le monde.

Le fait que ce prix apparaisse dès lors comme l’espoir d’une population mondiale en attente de miracles de la part de Barack Obama n’a pas été bien appréhendé par les citoyens américains qui, s’ils soutiennent le président, ne semblaient pas encore prêts à lui donner ce prix car sur le terrain il n’a pas toujours pas récolté  de titres de gloire en faveur de la paix.

Pourtant, malgré des réactions ambivalentes et parfois contradictoires, cet étonnement généralisé n’a pas occulté la fierté de beaucoup d’Américains qui ont salué, parfois avec beaucoup de ferveur, la désignation du premier d’entre eux comme symbole de la paix dans le monde.

  

Délits d’Opinion : Le peuple américain ne perçoit-il pas ce prix Nobel comme une « dés-américanisation » de son président ?

François Clemenceau : Son implication sur la scène internationale ne semble pas lui être reprochée par l’opinion publique américaine. C’est d’ailleurs assez intéressant car son absence du sol américain n’a pas toujours donné lieu à des victoires éclatantes. On l’a vu au Moyen-Orient avec la navette infructueuse du médiateur Mitchell ou plus récemment lorsque le Président est allé soutenir la candidature de Chicago à l’organisation des Jeux Olympiques. Certaines de ses sorties auraient d’ailleurs pu lui attirer les foudres de l’opinion mais il semble, d’après les sondages, que le peuple américain respecte son Commander in Chief, notamment pour avoir redressé si vite l’image de son pays à travers le monde.

Sur le plan intérieur, les Américains restent  très sensibles aux efforts quotidiens du Président et de son équipe pour prendre la parole, proposer des chantiers d’action et se rendre sur le terrain. C’est ce qui explique pourquoi les citoyens américains ne lui tiennent, à ce jour, pas vraiment rigueur de ses nombreux déplacements à l’étranger. D’ailleurs la visibilité que lui offre sa dimension internationale est telle que cela ne donne pas le sentiment d’une vacance du pouvoir lorsqu’il parle relations internationales.

Enfin, le nombre de sujets urgents à traiter ne permet pas à l’opinion publique américaine d’exprimer un manque car pour les Américains, les affaires étrangères et la situation en Afghanistan partagent l’actualité avec la récession économique, la réforme du système de santé et la transformation du système éducatif. Obama est vraiment omniprésent sur la scène politique et médiatique.

  

Délits d’Opinion : Depuis son élection Barack Obama bénéficie d’une côte de popularité  relativement importante aux Etats-Unis. Quels sont les ressorts de cette popularité bien établie ?

François Clemenceau : Lorsque l’on étudie dans le détail la côte de popularité du président Obama, il est crucial de distinguer deux choses ; tout d’abord la côte de popularité globale et ensuite les résultats détaillés sur des sujets en particulier. Les Américains sont très nuancés dans leurs jugements car s’ils confessent avoir une bonne appréciation de leur président, ils sont nettement plus critiques sur certains sujets précis, singulièrement sur l’économie comme on vient de le voir au travers des élections aux postes de gouverneurs dans le New jersey et en Virginie remportées par les républicains.

Concernant sa cote de popularité on peut noter que malgré un décrochage relativement important (20 points perdus depuis mars 2009), il parvient néanmoins à se maintenir au-dessus de la barre psychologique des 50% d’opinions favorables. Au Etats-Unis, ce résultat après un an d’exercice s’inscrit dans la moyenne de ses prédécesseurs et cela malgré un contexte particulièrement difficile et donc très risqué. Ces résultats démontrent donc que le sentiment général lui est favorable et que les citoyens américains lui reconnaissent une véritable capacité de résistance, des qualités de leader indéniables et surtout une continuité depuis la campagne électorale.

Néanmoins, si les enquêtes d’opinion le créditent de bons scores pour ce qui est de la politique étrangère et des sujets de société, sa politique économique déçoit et il est d’ailleurs vivement critiqué à ce sujet. Les réponses face au chômage et les mesures proposées par le plan de relance ne donnent aujourd’hui plus satisfaction à une population qui vit la crise quotidiennement et ne perçoit pas de signes forts de redressements. D’un réel espoir né de la campagne d’Obama, la population américaine est maintenant dominée par le désenchantement.

 

Délits d’Opinion : Vingt ans après la chute du Mur de Berlin, l’Amérique est toujours orpheline de l’URSS. Est-ce que la place qu’à pris Obama au niveau mondial traduit le besoin d’une Amérique forte et que l’on admire après avoir rejeté l’Amérique de Bush?

François Clemenceau : Le constat qui peut être fait à la lecture des enquêtes d’opinion européennes et même mondiales témoigne d’une relative incompréhension de ce qu’est Obama et de ce qu’il semble en mesure de faire sur le terrain. En parlant d’une « nouvelle Amérique » avec Barack Obama par opposition à une hypothétique « vieille Amérique » avec Bush, l’Europe veut tourner une fois pour toute la page du néo-conservatisme. Pourtant, les différences entre l’Amérique de Bush et celle Obama ne sont pas encore concrètement aussi importantes que l’opinion mondiale le pense.

En réalité, l’Amérique n’a pas fondamentalement changé et si elle l’a fait, cela ne date pas de l’élection d’Obama comme je l’évoque dans mon ouvrage. L’Amérique s’est adaptée dès 2005-2006 et a su évoluer au fil du temps mais l’éloignement des réalités du terrain laisse penser aux européens que l’élection a tout remis en question. Nous Européens demeurons focalisés, à tort, sur l’image d’un Obama président noir, jeune, issu d’une minorité alors qu’il a dépassé depuis bien longtemps ce statut au Etats-Unis pour endosser le costume de chef de la première puissance économique et militaire du globe.

Le désir d’Obama était avant tout de modifier l’image des Etats-Unis et après un an d’exercice ce premier pari est remporté. Maintenant, à lui de transformer cette sympathie en actes concrets et ce sera beaucoup plus délicat. L’Europe exprime un besoin, presque gênant, de voir le nouveau président changer les Etats-Unis, les relations internationales et le monde. Ce souhait fait apparaître pourtant une contradiction, car si les peuples européens font part d’une envie de voir Obama entreprendre de nombreuses choses, leurs gouvernements ne se montrent pas particulièrement actifs aux côtés du nouveau président. On le constate sur les trois dossiers majeurs que sont  l’Afghanistan, le Réchauffement Climatique et la fermeture de Guantanamo.

L’anti-américanisme qui a dominé la fin de la période Bush semble avoir disparu des opinions publiques européennes, mais pour autant les gouvernements européens tardent à accompagner l’Amérique dans son processus de changement. Or, ce qu’Obama est en train de réaliser prendra du temps et il aura besoins de soutiens. Un an près son élection, le président ne tient pas à avoir de relations privilégiées avec nos gouvernements parce qu’il veut vraiment apparaitre comme un président mondial et plus seulement occidental et celui que les européens adulent tant est peut être en train de démontrer que l’Europe ne compte plus autant qu’avant.

Ainsi, la popularité mondiale d’Obama, si elle a été un formidable atout et un espoir pour beaucoup, porte en elle les risques d’une incompréhension à risques entre les gouvernants d’Europe, leurs citoyens et les Etats Unis.

 

Propos recueillis par Raphaël Leclerc

 

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