« La France en dépression se fragmente socialement et se recentre idéologiquement »

« La France en dépression se fragmente socialement et se recentre idéologiquement »

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Stéphane Rozès

Biographie

Président de Cap, maître de conférence à l'IEP de Paris et à HEC

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Délits d’Opinion a rencontré Stéphane Rozes, afin de l’interroger sur sa vision de la société française actuelle.

Délits d’Opinion : Quelle est votre vision concernant l’éclatement ou la fragmentation de la société française ?

Stéphane ROZES : Le paradoxe de la fragmentation de la société française, c’est qu’elle se fragmente à la fois socialement, générationellement et territorialement, alors que le pays se recentre idéologiquement sur la vision du souhaitable. De Marine le Pen à Jean-Luc Mélenchon, tout le monde utilise dorénavant les mêmes termes : République, Nation, Citoyenneté. Bien entendu, chacun va y mettre un contenu différent et chacun va mobiliser des moyens distincts pour y parvenir, mais la bataille politique se fait dorénavant au nom des mêmes principes.

Lorsqu’on compare la situation actuelle avec celle qui a prévalu jusque dans les années 70 ou 80, on observe que la dispute idéologique était beaucoup plus vive. Pour être caricatural, il y avait d’un côté les anticapitalistes : socialistes, communistes, trotskistes et autogestionnaires ; et de l’autre ceux qui se présentaient comme les défenseurs de la liberté face au totalitarisme soviétique : gaullistes, démocrates-chrétiens ou libéraux.

Cela nous amène, pour rendre compte de ce paradoxe apparent, à nous interroger sur ce qui tient ensemble une société, pour faire face au réel, autrement dit ce que l’on peut appeler son Imaginaire.

Le sujet premier qui agit les individus et groupes sociaux porte sur les mécanismes qui leur permettent de s’approprier le réel. Ce que j’appelle l’Imaginaire. En France, c’est le politique qui permet de faire tenir ensemble la diversité sociale et d’origine qui nous est consubstantielle, au travers d’une dispute commune. Pour cela, nous devons nous projeter dans l’espace, le temps, une incarnation ou un projet politique.

Quand c’est le cas, pourvu d’une projection commune dans l’avenir, la France peut se disputer et fragmenter idéologiquement, car chez nous le commun préexiste à la dispute. Elle est donc dans une dynamique économique, sociale et territoriale qui permet de résorber les inégalités.

Pour que se déploie de façon harmonieuse notre dispute politique commune, pour assembler des Français si divers, la France doit se projeter dans l’espace, le temps, un projet ou une incarnation politique. Or le pays ne voit plus, depuis le milieu des années 90, le capitalisme financier comme portant un avenir meilleur. Et depuis 2005, il ne voit plus l’Europe comme la France en grand avec le « Non » au Traité constitutionnel européen, et nos élites je semble pas porter un projet car elles semblent dire au pays que c’est l’extérieur qui conduit son destin, d’où son repli, la méfiance de chacun et en même temps l’aspiration maintenue au commun en témoigne les sondages d’opinion par exemples sur les personnalités les plus populaires illustrant notre diversité ou le plébiscite de la République.

C’est parce que la France ne peut pas se projeter dans l’avenir, l’espace ou un projet ou une incarnation politique, qu’elle régresse économiquement, peine à investir pour le futur et à se réformer, devient conservatrice politiquement et se fragmente socialement. Cela entraîne un repli sur soi qui n’est pas un antagonisme idéologique collectif mais plutôt une suspicion à l’égard de l’Autre, à l’égard de la différence. Il existe donc une volonté de retrouver du commun, mais chacun s’arroge le droit de le définir à sa façon. Cette difficulté à se projeter dans un avenir mutuel contribue à une attitude victimaire dans laquelle chacun se dit victime d’une situation ou descendant d’ancêtres victimes de quelque chose : la colonisation, la Shoah ou l’esclavage par exemple. Ces évènements justifient un repli sur sa corporation, sa communauté, sa religion ou son origine, comme justification de sa place dans le présent, le fait d’être victime devenant une créance sur la société quand l’apport positif pour l’avenir de la Nation ne donne plus constance.

Le diagnostic même de la fragmentation nécessite au préalable de distinguer plusieurs choses : les situations objectives, les représentations du pays et ce qu’en disent les représentants des dites-communautés, ou qui s’en arrogent le titre, les représentants politiques et les intellectuels.

La panne, la dépression et le pessimisme record de la France proviennent de l’écart entre ce qui agit la Société et les représentations idéologico-médiatiques qu’en ont les décideurs. Cet écart vient du fait que pour les Français, c’est le haut – l’esprit – séparé du corps qui fait ce dernier. Autrement dit, ceux qui ont la charge de décider ou d’analyser pensent que ce sont eux qui font le débat politique et intellectuel, alors que c’est le contraire : c’est le pays qui fait le paysage politico-médiatique et intellectuel. Il subsiste toujours un écart dans le temps entre ce qui agit le pays, ce qui agit le corps national, et la façon dont l’esprit politique, l’esprit intellectuel, le haut, la classe politico-médiatique, se représentent les choses.

De cet écart viennent des erreurs d’analyse sur le diagnostic même de ce que vit la société depuis de nombreuses années. En outre, les décideurs – l’esprit – pensent possible de pouvoir dire au corps national que pour survivre, il faut s’adapter à l’extérieur, soit l’inverse de ce qui fait la capacité des Français à se projeter et se mettre en mouvement. Cela génère notre dépression. Cette dépression ne veut pas dire qu’il y a une absence d’énergie. Elle signifie plutôt que l’énergie du pays n’arrive pas à se canaliser et s’organiser de manière à ce que les Français aient des choses à faire ensemble. La dépression vient de l’incapacité des Français à se projeter dans l’avenir, de sorte que le commun encastre la dispute sociale et idéologique.

Délits d’Opinion : Dans ce cadre, quelle marge de manœuvre existe-t-il actuellement pour retrouver des valeurs communes et fédérer le pays autour d’un programme ou d’un candidat ?

Stéphane ROZES : Je crois que le sujet n’est pas tant les valeurs que la vision. Les valeurs sont des définitions ontologiques : elles existent depuis la Révolution française, c’est la liberté, l’égalité, la fraternité et la laïcité. Elles rassemblent 90% des Français. Chacun, bien sûr, va ensuite placer le curseur différemment mais ce qui manque au pays, c’est avant tout une vision.

Qu’est-ce qu’une vision ? Ce que nos gouvernants, représentant de nos concitoyens, souhaitent que soit la France dans les années qui viennent … Une capacité de dire où on veut aller.Pour cela, il faut comprendre ce qui agit la France.Pour savoir où on va , il faut savoir qui on est.

Pour mettre les Français en mouvement, il faut que ceux-ci puissent se projeter.

Ce qui a fait la victoire de François Hollande, c’est qu’il semblait serein et réaliste. Il semblait être en mesure de résoudre la contradiction apparente de Nicolas Sarkozy qui prononçait des discours sur la France et ses valeurs, puis une fois ses discours terminés, avait une attitude de « sauveur » qui suggérait que pour survivre, le pays devait s’amputer de son modèle social ou d’une partie des Français. François Hollande arrive et apparaît comme quelqu’un de serein et réaliste, notamment par rapport aux autres figures de la gauche. Les Français se disent alors : « il est peut-être capable de résoudre nos problèmes, on peut peut-être survivre sans renoncer à notre modèle mais en le réformant ». La montée d’Alain Juppé en ce moment est de même nature. L’interrogation du pays est la suivante : « doit-on renoncer à ce que l’on est pour survivre ? ». C’est une question existentielle.

A partir du moment où l’Europe n’est plus la France en grand, le sujet devient le rapport de la France avec le monde extérieur. L’Europe est devenue une Europe de procédures, une Europe du « comment ? », or la France est un pays du « pourquoi ? », des finalités et de la vision.

Normalement nos dirigeants devraient être à même de comprendre la grave crise européenne et de proposer des solutions à partir d’une vision européenne, à partir de ce qui agit ses peuples. Depuis des siècles, le génie européen consiste à construire des projets communs à partir d’une diversité culturelle des identités propres à chaque pays. Or, ce qu’est l’Union Européenne aujourd’hui est exactement le contraire, d’où le déclin européen et la montée des nationalismes. Ce qui constitue l’Europe d’aujourd’hui relève d’un mix entre le respect de l’imaginaire français de la prévalence du politique par le haut, ajouté à l’imaginaire allemand strict : des règles et des procédures juridiques et économiques pour élever les peuples. Ces conceptions conjointes produisent une illusion technocratique et mortifère qu’il suffirait de mener des politiques économiques et de respecter des normes juridiques uniques pour fusionner des peuples différents culturellement. Cette dangereuse naïveté a conduit l’Union Européenne au bord du gouffre, jusqu’au dernier événement en date, à la menace d’un « grexit ». Le nationalisme vient de ce que les peuples auraient à choisir, sans pression extérieure, entre leurs survies et identités. Les politiques européennes actuelles sont contraires au génie européen, d’où son déclin et le « chacun chez soi et pour soi ».

Délits d’Opinion : Quel homme, ou femme, politique vous paraît le plus à même d’apporter cette vision ?

Stéphane ROZES : Je pense que les trois personnes en situation de remporter la future présidentielle sont pour l’heure Marine le Pen, Alain Juppé et encore, je crois, François Hollande. J’exclus Nicolas Sarkozy car il n’a pas tiré les leçons sur ce qui lui était arrivé lors de sa campagne. Un peu comme Jospin pour la gauche en 2002, il a handicapé la droite pour comprendre ce qui s’était passé.

Le plus à même de battre François Hollande en 2017 est pour l’heure Alain Juppé, le candidat préféré du peuple de droite. La principale crainte qu’il peut avoir est qu’il ne remporte pas la primaire de son parti puisque ce type d’élection relève de la culture de la Gauche selon laquelle de la dispute jaillit la lumière. La primaire n’est pas la culture du peuple de droite pour qui le commun l’emporte sur la dispute. Il pourrait donc se passer en grand ce qui s’était passé en petit dans la bataille Fillon – Copé avec un écart entre les gens qui iront voter et ce qu’est le peuple de droite. J’entends par « peuple de droite » la droite profonde, c’est-à-dire, non pas la droite dure, mais le centre de gravité idéologique de la droite : une droite légitimiste, une droite respectueuse de son histoire, des institutions et de ses propres valeurs, une droite républicaine.Si la primaire se transforme en bataille de chiffonniers, l’électorat majoritairement pro-Juppé de la droite légitimiste, à mon avis, aura tendance à ne pas vouloir voter et donc Nicolas Sarkozy gagnera l’investiture de son parti pour la présidentielle. Il lui suffira pour cela de faire parasiter le climat de la primaire par ses deuxièmes ou troisièmes couteaux pour n’avoir au final qu’un million de votants, voire un million et demi. Ce ne sera pas suffisant pour Juppé.

Délits d’Opinion : Vous estimez que François Hollande peut être réélu. Avec quelle vision pour la France ?

Stéphane ROZES : Ayant travaillé professionnellement pour lui en 2012, figurant dans ses comptes de campagne, j’ai pu constater que coexiste deux dimensions chez François Hollande. Il existe une tension entre, d’une part, sa grande intelligence, j’entends ici sa plus grande compréhension d’analyse des rapports de force, des individus et des représentations ; et d’autre part, son tempérament de médiateur. Ce tempérament relève du « comment ? », alors que la France est un pays du « pourquoi ? ». Il pense que l’économie fait la société alors que c’est sans doute l’inverse qui est vrai. Donc l’idée qu’il fasse une fois à l’Elysée, un Récit de son action ne lui correspond pas spontanément. Son intelligence lui permet de comprendre en théorie les situations et à de rares exceptions d’en faire Récit, mais au quotidien, son tempérament fait qu’il ne va pas très loin dans la volonté d’expliciter les problèmes et de les dépasser par une vision : il se forcera au début, puis en fin de campagne il reviendra à son tempérament, ce qui explique selon moi sa mauvaise fin de campagne en 2012. Une fois à l’Elysée, plutôt que d’être au-dessus et devant les Français, médiateur, il préfère être au milieu d’eux.

François Hollande dispose néanmoins de plusieurs atouts. Le premier est qu’il n’a pas abaissé la fonction présidentielle, contrairement à N. Sarkozy, il l’a banalisée. Son second atout, contrairement à Nicolas Sarkozy, il n’est pas gêné par le fait de dire et de penser qu’il s’est trompé. Par ailleurs, il segmente dans son esprit l’espace et le temps et donc, il a son idée des moments et des séquences de l’avant-présidentielle. Enfin le dernier point est lié au mécanisme mental qui se passe chez les Français quand commence une élection présidentielle. Les Français font un « reset » de ce qui s’est passé auparavant. Ils n’oublient pas le bilan du Président sortant mais l’égalitarisme français fait qu’ils remettent tous les candidats sur la même ligne de départ. Si ce processus n’avait pas lieu, ce serait impossible pour François Hollande de penser une seconde qu’il a encore une chance.

François Hollande s’est mis lui-même sous la contrainte en s’imposant une obligation de résultat qui passe par la baisse du chômage. Si ça n’avait pas été cette contrainte, il en aurait choisie une autre. Dans la réalité, cela n’a en fait aucune importance, ni dans un sens, ni dans l’autre, car ce n’est pas l’économie qui fait la politique. Par exemple, Lionel Jospin a réellement fait baisser le chômage, mais comme ni lui, ni François Hollande d’ailleurs, n’avait inscrit ses chiffres dans le paysage mental des Français pour accueillir cette baisse, le sujet n’a pas été intégré. En effet, au moment où Lionel Jospin faisait substantiellement baisser le chômage, on constatait que les Français étaient toujours aussi nombreux qu’en 1995, soit 55%, à craindre un jour de devenir un jour eux-mêmes SDF ou chômeur de longue durée, c’est-à-dire exclus. Si c’était l’économie qui faisait la politique, on n’aurait pas mis des siècles à trouver des modalités politiques qui font que chez nous, la politique est au centre du dispositif. La France est ainsi le seul pays au monde où les Français pensent que le chômage est de la responsabilité des politiques. C’est le politique qui prévaut en tout dans notre pays.

Si François Hollande veut remporter l’élection de 2017, il devra comme les autres faire Récit, il devra parler de nous et de là où on va. Le sujet n’est pas François Hollande contre  Marine le Pen, le sujet c’est nous. Le sujet est « Qui décide ? Qui décide de notre destinée ? C’est nous ou ce sont les pressions extérieures ? ». De ce point de vue, le dernier documentaire sur les six mois du Président à l’Elysée est tout à fait négatif. On ne voit pas de lieu de décision, de sorte qu’on se dit que les décisions sont prises ailleurs ou que le Président n’estime pas les Français suffisamment adultes pour en voir les arcanes.

Dans nos représentations, les Français veulent tous préserver le modèle social, ils veulent tous survivre et faire survivre ce modèle, mais il faut le réformer. Donc tout est affaire de capacité à la fois à définir un équilibre entre compétitivité et modèle social, et d’autre part, de capacité à se dire qu’il est encore possible de sauver notre modèle social. La gauche dit qu’il peut encore être conservé, au risque de l’immobilisme et de l’extinction lente. La droite sarkozyste dit que l’essentiel est simplement de survivre, ce qui n’est possible qu’avec ceux qui le veulent vraiment, ceux qui le méritent. Alain Juppé se rapproche plus d’un modèle gaullien dans lequel le modèle social serait conservé et le pays réformé dans le même temps.

La dynamique électorale de Marine le Pen est qu’elle dit que le sujet n’est pas là, elle dit que c’est à nous seuls de décider de notre destin et non l’extérieur.

En tout état de cause, il y a forcément une articulation entre la sortie de la dépression française et la renaissance européenne. Mais pour penser la renaissance de l’Europe, il faut comprendre d’où vient la crise. Il faut proposer des solutions acceptables à nos partenaires européens. La France est le pays le plus dépendant à l’égard des représentations et de la réalité extérieure, et donc de l’Europe, tantôt salut tantôt bouc émissaire.

François Hollande devra expliquer pourquoi ce qu’il propose demain n’était pas possible hier et Alain Juppé pourquoi il serait le seul à pouvoir faire ce que la majorité précédente, sous Nicolas Sarkozy, n’a pas fait.

Et puis si Sarkozy gagnait la primaire de droite pourrait se dégager un espace pour une nouvelle personnalité politique émergente , le pays peinant à se retrouver dans un remake de 2012 Mélenchon-Hollande-Sarkozy-Marine Le Pen…Une présidentielle vise , gant que d’élire un Président de réactiver notre Imaginaire politique dont les candidats sont les acteurs. Cette réactivation ne peut être une répétition de représentation.

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