« Je ne pense pas qu’il y aura de modification dans la répartition capital / travail »

« Je ne pense pas qu’il y aura de modification dans la répartition capital / travail »

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Eric Heyer

Professeur à la SKEMA Busines School, Directeur Adjoint au Département Analyse et Prévision de l'OFCE

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L’actualité économique est toujours aussi riche. Afin d’éclairer un peu le débat et la nuée d’informations, Délits d’Opinion a interrogé Eric Heyer, Directeur adjoint de l’Observatoire Français des Conjonctures Economiques (OFCE).

Délits d’Opinion : Les Français expriment une opinion globalement négative concernant la politique économique du gouvernement : comprenez-vous et partagez-vous cette analyse ?

Eric Heyer : Oui, elle est compréhensible dans la mesure où la situation des ménages français s’est détériorée. Même si cela n’est pas complètement de la responsabilité du gouvernement, il est assez logique qu’ils expriment une part de mécontentement. En outre, celui-ci a malgré tout tardé à réagir à la situation, pour cette raison je partage donc en partie cette opinion négative. Nous sommes dans une crise sans précédent et nous connaissons une détérioration des conditions de vie des ménages. Il s’agit en fait de la première grande crise de la mondialisation et il est clair que le gouvernement n’a pas une grande part de responsabilité dans le déclenchement de cette crise. On peut quand même s’interroger : ses actions sont-elles suffisantes et suffisamment bien ciblées ?

Dans un second temps, il est également possible d’évoquer le maintien du paquet fiscal : cette mesure pouvait paraître intéressante dans un contexte de croissance et de prospérité mais elle n’a aucun sens dans une période de récession forte. Le résultat est que le Gouvernement n’a désormais plus de marges de manœuvre.

 

Délits d’Opinion :  Certains parlementaires ont exprimé publiquement la possibilité de revenir, de manière transitoire, sur le paquet fiscal ou d’augmenter le niveau d’imposition sur les tranches d’imposition les plus élevées : quelle est votre avis sur la question ?

Eric Heyer : Nous sommes dans une situation un peu inextricable. Nous connaissons un choc de demande avec une politique monétaire qui n’est plus efficace. La politique budgétaire devient le seul moyen d’action à court terme avec comme contrepartie la dérive des finances publiques. Les États atteignent des niveaux de dettes qui ne sont plus soutenables.

Dans ce cas, le remboursement de ces dettes doit inclure tout le monde : on ne peut pas dire que l’on va rembourser petit à petit mais que les plus riches ne participeront pas à cet effort en raison du bouclier fiscal qui limitera leur participation. Il faut bien que tout le monde y contribue : il va bien falloir augmenter les impôts de tous.

 

Délits d’Opinion :  On a vu de nombreuses « affaires » impliquant les modes de rémunération de patrons, considérées comme abusives auprès du grand public. On voit également des salariés qui n’hésitent plus à utiliser la force pour négocier des indemnités de départ, le tout jugé avec une certaine tolérance par l’opinion publique.

Pensez-vous que nous sommes à l’aube d’une modification radicale du rapport à l’entreprise et à la redistribution des profits (une modification du rapport capital / travail), qui engendrerait des conséquences importantes à l’échelle macroéconomiques dans les années à venir ou au contraire, ou voyez-vous cela comme une préoccupation « de mode », essentiellement due à la situation difficile actuelle ?

Eric Heyer : Les études ne montrent pas de diminution de la part des salaires sur la répartition capital / travail depuis 15 ans mais tout dépend du point de départ ou du point de référence dans la comparaison.

Par rapport aux 30 Glorieuses où la répartition était de 3/4 pour les salaires et 1/ 4 pour les profits, il y a clairement une différence. Depuis une vingtaine d’année on est plutôt sur du 2/3 – 1/3 sans modification radicale.

Le problème se situe plutôt à l’intérieur des différentes tranches de revenus où l’on trouve un partage des salaires qui n’est pas équitable. Globalement, il faut aller à l’intérieur du centile le plus riche pour voir des ménages dont les revenus ont considérablement augmenté. Cela ne représente qu’un nombre très restreint de ménages, peut-être 130 ou 160.000. Ils ont vécu une progression de revenus comparable à celle qu’on a connu dans les pays anglo-saxons durant les années de dérive de la déréglementation.

En revanche, si l’on compare les 20% des plus riches aux 20% les plus pauvres, l’écart est resté relativement stable avec un facteur 6 avant impôt et un facteur 3 après impôt. La conclusion est qu’il n’y a pas plus d’inégalité entre les masses.

Pour en revenir à votre question, je ne pense pas qu’il y aura de modification dans la répartition capital / travail, à ce titre il est même possible de se demander s’il ne s’agit pas d’une « crise pour rien » dans la mesure où les changements subséquents seront à la marge. On peut prendre comme exemple les banques américaines qui se dépêchent actuellement de rembourser leurs dettes pour reprendre le cours de leur activité antérieure. Tant qu’il n’y aura pas de système de régulation macro-prudentielle – en complément des systèmes micro-prudentiels – il est difficile de penser que les ajustements seront suffisants à éradiquer les erreurs passées.

 

Délits d’Opinion : L’OFCE a publié ses prévisions pour l’année 2009 et 2010 qui restent très mauvaises dans la zone euro. En outre, les niveaux de confiance affichés par les industriels et les ménages sont au plus bas malgré une consommation des ménages qui résiste.

Pensez-vous qu’un second plan de relance soit nécessaire pour essayer de redonner confiance ou doit-on préserver l’état des finances publiques, déjà bien mal en point particulièrement en France ?

Eric Heyer : C’est une véritable question. Dans l’absolu, il faut tout d’abord définir l’objectif qui prime : tout va dépendre de la hiérarchie.

Il y a deux possibilités, soit on considère que la croissance prime sur l’état des finances publiques, soit on considère que l’état des finances publiques prime sur la croissance à court terme. Si l’on considère que c’est la croissance qui prime, devant les finances publiques, la croissance à court terme sera privilégiée. Dans ce cas, seule une politique budgétaire peut être utilisée pour atteindre cet objectif. En état de choc de demande et de trappe à liquidité, la politique budgétaire devient le seul outil restant : c’est dans ce but que les Etats mettent en place des plans de relance. La France se distingue ici des pays européens par la relative faiblesse de son plan de relance (0.8% point de PIB contre 1.4% en moyenne en Europe, 3 points en Allemagne, 3.5 points en Espagne et 5.6 points aux Etats-Unis). Cela constitue un énorme décalage.

Dans cette optique, on pourrait penser que le plan de relance français n’est pas à la hauteur et qu’un second plan pourrait être nécessaire. Est-ce que cela va se faire ? Cette possibilité rend très problématique pour tous les pays de voter la prochaine loi budgétaire avec de grands déficits. Vont-ils pouvoir voter de nouveau des budgets avec des déficits si importants ?

Un deuxième plan de relance aurait certainement été nécessaire mais celui-ci n’aura vraisemblablement pas lieu. On peut même désormais craindre une certaine rigueur dans les dépenses.

Pour cette raison je suis assez pessimiste pour la croissance à venir puisqu’il peut y avoir des incidences négatives sur la croissance dans les trimestres à venir.

 

Propos recueillis par Olivier

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