Internautes, vie privée et anonymat : ne pas se tromper d’enjeux

Internautes, vie privée et anonymat : ne pas se tromper d’enjeux

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Marc-André Allard

Directeur général de Dragon Rouge – Études & planning stratégique Chargé de cours au CELSA

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photo_39Si les Français se disent majoritairement inquiets de l’usage qui peut être fait de leurs informations privées sur Internet, dans le détail, on observe que les catégories qui déclarent bien maîtriser les outils de diffusion d’informations en ligne sont aussi celles qui publient le plus facilement leurs informations personnelles. Il s’agit des cadres, des jeunes et des populations les plus connectées.

En plein débat sur l’anonymat des internautes, attisé par la proposition du sénateur Jean-Louis Masson d’obliger certains d’entre eux à divulguer leur identité réelle, c’est l’une des principales conclusions du premier Baromètre des Enjeux Numériques réalisé par TNS Sofres pour Microsoft.

Fait intéressant, l’étude montre également que ces internautes « avertis » restent relativement conservateurs quant à la diffusion de leurs coordonnées physiques : adresse physique, numéro de téléphone, tandis qu’ils se montrent beaucoup plus ouverts quant à la diffusion de données personnelles « à haute valeur commerciale » (car permettant le ciblage marketing), telles que l’âge, le sexe ou les goûts culturels.

TNS Sofres y voit une forme de contradiction, voire d’insouciance : « tout se passe donc comme si les internautes censés être les plus avertis étaient aussi ceux qui sont le moins au fait de certains risques associés (fichage commercial), ou ceux qui s’en soucient le moins ». Et d’ajouter que leur apparent manque de maîtrise sur ces données « à haute valeur commerciale » serait le reflet « d’une compréhension partielle des enjeux de la vie privée sur Internet. »

Et si cette conclusion était erronée ? Pourquoi mettre en doute la maîtrise dont ces internautes avertis déclarent faire preuve dès lors qu’il s’agit de choisir quel type d’information diffuser ? Ce comportement sélectif n’est-il pas plutôt un signe de maturité numérique, en particulier lorsqu’on le confronte aux comportements des catégories les moins averties qui, faute de maîtrise, choisissent généralement de ne rien diffuser sur Internet ?

Ce que TNS Sofres n’envisage pas dans ses hypothèses, c’est que cette gestion dissociée de l’information personnelle (protection des données physiques d’une part, plus large diffusion des autres données d’autre part) peut également être la résultante d’un choix mature et délibéré.

Produits, services marchands, boutiques sur le web, mais également sites médias, outils d’agrégation et de lecture de l’information, voire même sites administratifs et de service public, ou encore discussion avec des amis, des proches, une communauté partageant les mêmes goûts… : la personnalisation de l’expérience est au cœur de l’Internet d’aujourd’hui.

Il faut bien admettre que cela exige de l’internaute qu’il se dessaisisse d’informations très personnelles, qu’il renonce en partie à son anonymat. Mais s’il parvient à protéger son identité et sa sécurité physique d’une part, tout en se bâtissant une identité numérique dont il maîtrise les paramètres d’autre part, et qui lui apporte une richesse d’expérience unique, peut-on encore parler d’incohérence ou d’insouciance ?

Dès lors, il paraît donc logique qu’en choisissant de ne diffuser qu’une partie de leurs données personnelles, et en protégeant leurs coordonnées physiques, ces internautes avertis ne font en définitive rien d’autre que démontrer un fort niveau de maturité dans la pratique du Web. Et c’est précisément cette maturité qui fait que le sénateur Masson souhaite voir les bloggeurs traités en professionnels de l’information et soumis aux mêmes obligations : levée de leur anonymat, respect de règles déontologiques et juridiques, etc.

Recoupement pas si anodin que ça, le quotidien gratuit Direct Matin expliquait au sujet de la « Fête des voisins », dans son édition du 28 mai 2010, qu’elle était une façon de « tisser un lien convivial entre les habitants d’un même immeuble ou d’une même rue », pour « ne plus sombrer dans l’anonymat ».

Voici précisément l’enjeu pour les individus eux-mêmes : non pas seulement pallier un défaut de maîtrise généralisé, mais comment ne pas sombrer dans l’immensité du Net, afin d’y construire son espace de vie et d’expériences numériques bien à soi. Un enjeu qui nécessite outils, apprentissage et mises en garde. Du côté des pouvoirs publics, en revanche, l’enjeu est de prendre la mesure de cette maturité croissante, d’en estimer la part de dangerosité réelle, et de trancher le nœud gordien qui lie anonymat, libertés et lutte contre les comportements diffamatoires ou attentatoires à la sûreté de l’État.

Marc-André Allard

Directeur d’études

Brain Value – Études & planning stratégique

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