Frédéric Micheau « Les sondages peuvent servir une expression journalistique plus exigeante »

Frédéric Micheau « Les sondages peuvent servir une expression journalistique plus exigeante »

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Olivier Vanbelle

Co-fondateur Délits d’Opinion

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Biographie

Après des études à Sciences Po et à l’ENS de la rue d’Ulm, Olivier a travaillé au sein d'un institut de sondages. Il a ensuite évolué au sein de cabinets de conseil auprès du secteur public.

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Délits d’Opinion a rencontré Frédéric Micheau, Directeur des études d’opinion d’Opinion Way, pour la sortie de son livre La prophétie électorale

« Vous publiez La prophétie électorale, qui aurait pu s’appeler “Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur les sondages électoraux“, tant il est complet et aborde des thèmes variés autour des intentions de vote.

Délits d’Opinion : Pourquoi ce livre ?

Frédéric Micheau : Cet ouvrage, issu d’un cours portant sur « les sondages politiques » que j’assure à Sciences Po, vise à combler une lacune en forme de paradoxe. Depuis la fin des années soixante, les sondages sont l’objet de controverses. Ces polémiques récurrentes se caractérisent par l’ampleur des enjeux qu’elles soulèvent, qui concernent directement les fondements électoraux de la démocratie. Pourtant, aucune étude monographique n’a jamais été consacrée aux sondages d’intention de vote.

 

Délits d’Opinion : Vous mentionnez à plusieurs reprises la difficulté de cohérence pour les sondeurs, pris entre une prudence professionnelle et déontologique dans la capacité à prédire les résultats électoraux et les attentes générées par cette mesure de l’opinion, plus particulièrement auprès de clients attirés par cette « vertu anticipatrice » ? 

Comment concilier ces deux inclinations ?

Frédéric Micheau : A la différence des États-Unis, où l’usage prévisionnel des intentions de vote est pleinement assumé par les sondeurs, les instituts de sondage français sont pris dans une contradiction : la nécessité commerciale de continuer à vendre un outil investi par ses acheteurs de qualités prédictives entre en opposition avec le principe de précaution face au risque en cas d’erreur de prévision.

Cependant, une solution existe pour sortir de cette impasse et tenir un discours à la fois prudent et réaliste. Elle consiste à considérer que la capacité prévisionnelle de l’intention de vote est indexée sur la fermeté́ de la décision des électeurs : plus l’état de cristallisation du choix électoral est avancé, plus la qualité prévisionnelle des sondages est élevée. Cet argument nuancé reconnaît la spécificité de chaque scrutin et la nature évolutive de l’intention de vote, qui se transforme sous l’effet de la campagne électorale. Il permet de dépasser la binarité du choix entre l’acception de la prévision et son rejet.

Délits d’Opinion : Vous mentionnez également à plusieurs reprises un relatif appauvrissement du débat politique, auquel les sondages contribuent, en personnalisant les élections et en faisant prévaloir les résultats sondagiers sur le débat de fond ; ces remarques, critiques en creux du comportement des journalistes.

Croyez-vous possible aujourd’hui, avec l’avènement des chaînes infos en continu, la généralisation de twitter qui tire plutôt le niveau vers le bas, la paupérisation économique et intellectuelle du métier de journaliste, d’en revenir à un journalisme politique plus « noble », c’est-à-dire moins dans les commentaires des petites déclarations ou du dernier sondage, mais avec au contraire une hauteur de vue et pour tout dire une profondeur plus importante dans ses analyses ? Autrement dit, la France est-elle condamnée à se CNNiser ou se BFMiser ?

Frédéric Micheau : Il faut distinguer les sondages des usages qui en sont faits par les médias. Les chiffres peuvent être utilisés facilement pour la production d’un journalisme politique médiocre, dont les caractéristiques sont bien identifiées : la polarisation sur l’actualité immédiate ; l’insistance sur l’affrontement personnel au détriment de la confrontation des idées ; la présentation de l’élection sous la forme d’une compétition sportive (Horse-race journalism) ; la volonté de « décrypter » les stratégies de communication des candidats plutôt que leurs programmes ; etc.

Cependant, les sondages peuvent également servir une expression journalistique plus exigeante et plus précise, à l’instar du Data journalism américain. Les journalistes qui font l’effort de consulter le travail des instituts savent que la masse de données fournies par les sondages permet de dresser un panorama extrêmement fouillé des perceptions et des comportements de l’électeur, de façon statique et dynamique. J’ajoute que les sondages s’articulent parfaitement avec d’autres outils d’analyse et que la qualité de l’information politique produite gagne à mobiliser d’autres savoirs en complément de la seule mesure quantitative.

Bref, comme tous les outils, les sondages n’ont pas de valeur intrinsèque. Seule la façon dont ils sont utilisés leur confère du prix.

 

Délits d’Opinion : Vous mentionnez enfin les sempiternels débats au sujet des effets des sondages sur l’opinion. Estimez-vous ce débat légitime, voire constructif et pensez-vous que les règles de déontologie appliquées à la fois par les sondeurs et la Commission des sondages soient suffisantes ? Si non, quelles marges de manœuvre existe-t-il encore ?

Frédéric Micheau : Ce débat est hautement légitime car il concerne le processus de décision électorale. Mais il est conduit dans de mauvaises conditions. Il intervient presque exclusivement en période électorale. Cyclique, le débat est aussi circulaire. D’élection en élection, les actes d’accusation et les modalités de défense sont ratiocinés ad nauseam. La question est rarement abordée de façon dépassionnée, car elle est instrumentalisée par les différents protagonistes qui ne débattent pas sans arrière-pensées. Détaché́ du calendrier des élections, ce débat pourrait procéder plus sereinement.

Les règles de déontologie sont suffisantes, mais l’information sur la réalisation et l’utilisation de sondages peut encore être améliorées. A cet égard, la révélation des résultats bruts des intentions de vote permettrait de faire en sorte que la lecture des intentions de vote ne soit plus l’acte de foi sous-entendu par l’expression « croire aux sondages », mais bien une prise d’information rationnelle, qui peut faire l’objet d’un examen critique de la part d’un citoyen exerçant pleinement son libre-arbitre.

 

Délits d’Opinion : On entend régulièrement des acteurs politiques et des observateurs proposer d’interdire les sondages électoraux. Comment comprendre ces propositions ?

Frédéric Micheau : La persistance d’une volonté d’interdire la publication des intentions de vote traduit une méfiance profonde à l’encontre des sondages et une réelle difficulté à les envisager comme une information qui peut éclairer le choix des électeurs, et non plus comme le vecteur d’une influence néfaste, ou pire, comme le bras armé d’une manipulation politique souterraine.

Cependant, même quand elles sont considérées comme une information à part entière, les intentions de vote sont perçues comme un spoiler : elles dévoilent le dénouement de l’élection, ce qui vient gâcher (to spoil) l’intérêt des électeurs, comme la révélation de l’intrigue d’une œuvre gâte le plaisir de la découverte artistique. Ce reproche constitue peut-être l’objection la plus solide qui puisse être opposée aux sondages. En minimisant la glorieuse incertitude du vote, les intentions de vote enlèvent une part de la magie de l’élection. De ce point de vue, la prolifération des chiffres des sondages a produit une perte de substance dommageable pour la qualité́ intellectuelle et esthétique du débat électoral, transformé en « bataille de “chiffronniers”», selon l’expression de Régis Debray.

Interview réalisée par Olivier Vanbelle

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