François Purseigle : « Lorsqu’ils s’adressent aux agriculteurs, les candidats parlent aussi aux Français »

François Purseigle : « Lorsqu’ils s’adressent aux agriculteurs, les candidats parlent aussi aux Français »

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François Purseigle

Biographie

Chercheur associé au CEVIPOF et Maître de conférences en sociologie à l’Ecole nationale supérieure agronomique de Toulouse-Institut national polytechnique

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Quelques jours après avoir introduit le débat sur les agriculteurs et la politique, Délits d’Opinion poursuit la réflexion en sollicitant un spécialiste de la sociologie politique du monde agricole. François PURSEIGLE, chercheur associé au CEVIPOF et Maître de  conférences en sociologie à l’Ecole nationale supérieure agronomique de Toulouse-Institut national polytechnique, s’est prêté au jeu et a creusé le sujet pour Délits d’Opinion. 

 

Délits d’Opinion : Historiquement, quelle est la base de l’électorat agriculteur en France ?

François Purseigle : L’électorat agricole puise son identité politique au cœur de la Troisième République. Il est, en ce sens, un construit républicain. Le souhait politique de maintenir une présence paysanne forte sur l’ensemble du territoire national s’explique par le désir d’asseoir la République naissante et permet encore d’expliquer la place singulière qu’occupent les agriculteurs dans le paysage politique français. A la fin du 19ième siècle, aux yeux des Républicains le monde paysan  apparaissait comme un rempart au marxisme qui se diffusait alors en Europe et l’agriculteur apparaissait comme une figure plus stable que celle des ouvriers. « Faisons chausser aux paysans les sabots de la République. Lorsqu‘ils les auront chaussés, la République sera invincible » disait Gambetta.

C’est pour cette raison que le monde paysan a toujours eu une place à part  ainsi que le sentiment d’avoir un statut particulier. Il s’agit d’un groupe protégé et choyé par la République. Ceux que l’on pourrait appeler « les enfants gâtés de la République » sont plus qu’une minorité électorale car ils sont un sujet d’attention historiquement situé pour l’ensemble du monde politique. Plus largement, le grand public démontre un souci tout particulier au traitement politique des questions agricoles.

 

Délits d’Opinion : Quels ont été les moments clés qui ont décidé de l’orientation politique de cet électorat ?

François Purseigle : Durant l’entre deux-guerres, la nouvelle génération de paysans s’est formée à l’école d‘un catholicisme social et progressiste. En devenant, au sortir de la guerre, adulte et en prenant les reines des organisations, cette génération a exprimé un désir de changement et des souhaits de modernisation qui ont fait sens avec le mouvement politique prôné par le gaullisme et son discours modernisateur.

La conquête par les gaullistes de cet électorat renvoie à la rencontre qui a eu lieu d’un côté entre les équipes de Michel Debré, d’Edgar Pisani et de l’autre celles de Michel Debatisse. De Gaulle qui se méfiait des organisations paysannes en raison notamment de leur compromission avec le Régime de Vichy, a su trouver en ces jeunes agriculteurs des alliés de poids pour accompagner et soutenir son projet de modernisation du secteur agricole et du pays tout entier.

De plus, cette conquête a pu être renforcée par le fait que dès la signature du traité de Rome la politique agricole commune est apparue comme un fer de lance de la construction européenne.  

C’est donc la concomitance de ces différentes tendances profondes qui a permis un ancrage fort du monde paysan sur la droite de l’échiquier politique.  

 

Délits d’Opinion : En quoi cet électorat est-il stratégique pour les candidats alors que son poids électoral est en déclin ?

François Purseigle : Pour expliquer l’importance de cet électorat on peut évoquer des raisons culturelles qui renvoient à l’histoire de France, des raisons sociales liées aux enjeux portés par le secteur agricole et enfin des raisons politiques et électorales.

La démarche est double pour les politiques. En voulant montrer qu’ils demeurent attachés à cette population ils optent tout à la fois pour une opération de séduction à l’égard des agriculteurs mais également par effet de ricochet en direction de l’ensemble de la population qui, on l’a vu, porte un intérêt particulier au sort réservé aux populations agricoles. En effet, si les « attributs agricoles » c’est-à-dire le fait d’avoir un lien de proximité familiale ou économique avec la profession agricole se délitent en raison de l’effacement démographique des mondes agricoles, les Français demeurent attentifs au traitement des questions agricoles car la figure du paysan occupe une place particulière dans l’imagerie collective et politique.

De plus, les agriculteurs sont attendus autour de nouveaux défis tels celui de l’environnement ou l’alimentation. Sur ces questions, on a pu le voir dans des récentes enquêtes, les Français font confiance aux agriculteurs même si la mise en débat des questions agricoles se cristallise régulièrement autour de controverses.

   

Délits d’Opinion : Comment analysez-vous le soutien fort reçu par Nicolas Sarkozy chez les agriculteurs depuis 2007. Dans quelle mesure cet électorat est-il stratégique en vue de 2012.

François Purseigle : Depuis sa prise de fonction, le Président Sarkozy possède une cote de popularité très forte chez les agriculteurs ; environ 15 points au dessus de la moyenne nationale. Ce résultat confirme que cet électorat est bien ancré à droite. Cependant, il faut noter que les enquêtes d’opinions dédiées aux populations agricoles doivent être de plus en plus étudiées avec précaution car cette population diminue fortement et qu’il est difficile d’anticiper ses comportements électoraux qu’ils soient locaux ou nationaux. Ainsi, l’analyse du vote agricole passe moins par une simple analyse de sondages que par des interprétations relevant d’une écologie électorale plus fine. De plus, comme l’on évoqué d’autres chercheurs, il semble que le contexte social et territorial dans lequel évoluent les agriculteurs influence fortement leurs orientations politiques. Leur proximité avec des populations ouvrières ou de cadres conditionnent largement leurs votes.

Depuis 2007, le nombre de crises (sanitaires, environnementales, économiques) qui ont touché les différentes filières agricoles a fortement augmenté. Ce contexte a pu, à un moment, effriter la confiance envers le personnel politique et en particulier celui qui détenait le pouvoir.

En outre, ces professions ont toujours été sensibles à des discours basés sur l’affect tels ceux de Jacques Chirac. Or, Nicolas Sarkozy a choisi un autre cadre de référence pour s’adresser à eux. Il apporte des réponses sectorielles de manière plus pragmatique en s’adressant aux producteurs de différentes filières agricoles. Cette façon d’opérer a été vécue comme une rupture majeure pour cette population que les responsables politiques ont souvent traitée « à part » et de manière unifiante.

L’autre élément qui a pu déstabiliser les organisations agricoles concerne le traitement des questions agricoles. En effet, alors que Jacques Chirac confiait à l’appareil de représentation professionnelle la gestion des affaires agricoles, Nicolas Sarkozy s’est employé à aller directement à la rencontre des filières en difficultés quitte à contourner certains syndicats. Cependant, ce nouveau mode opératoire a également permis à l’exécutif de disposer d’un soutien fort auprès de cet électorat. C’est en prenant acte de l’éclatement de cette profession et en lui apportant des solutions précises qu’il a pu accomplir cette reconquête depuis un an. Le nombre de visites d’exploitations réalisées par Nicolas Sarkozy répond bien de cette logique d’une réponse ciblée au cas par cas.

 

Délits d’Opinion : La tendance forte qui semble soutenir le FN peut-elle attirer les agriculteurs ?

François Purseigle : Comme évoqué précédemment, il est particulièrement difficile de réaliser des enquêtes sur une population qui représente environ 2% de la population active française (420 000 chefs d’entreprises/exploitants). De plus, les intentions de vote à 14 mois du scrutin sont à analyser avec une extrême prudence.

Cependant, on peut avancer qu’historiquement, cette profession a toujours fait barrage à l’extrême droite. La France agricole notamment à l’Ouest ne s’est jamais reconnue dans les valeurs prônées par le FN. Excepté en 2002, où chez les agriculteurs comme dans l’ensemble des catégories socioprofessionnelles, le FN a progressé.

Depuis 2007, la question sociale semble être un axe autour duquel le discours du FN se renforce, améliorant ainsi le potentiel d’attractivité du parti dirigé par Marine Le Pen. Les prises de position du FN pendant la crise économique et depuis ont tendance à rassurer une population agricole plus fragile. Cette profession est plus que jamais confrontée à de profonds écarts de revenus, le nombre de récipiendaires du RSA ne cesse d’augmenter et chez certains agriculteurs l’angoisse de voir s’accélérer les mouvements de délocalisation de certaines activités agro-alimentaires ne cesse de croître. Cette profession se sent « déclassée ». De plus, la transformation de la structure de cet électorat tend à modifier certains repères. En effet, hier composé exclusivement d’actifs familiaux, l’électorat agricole est de plus en plus constituée de salariés ou de néo dont une majeure partie a déjà connu une première vie professionnelle et ne dispose pas du même héritage politique.

Ainsi, le discours de Marine Le Pen, sans être spécifique au monde agricole trouve un écho fort dans un monde agricole de plus en plus éclaté. En stigmatisant la mondialisation, le FN marque ainsi des points auprès d’une population dont les enquêtes indiquent que les agriculteurs sont plus partagés que les autres dans leur volonté d’ouverture sur le monde. La peur de l’ailleurs, de l’autre et des différences est encore très présente au sein de cette profession.

  

Délits d’Opinion : Face à ces deux forces politiques fortes chez les agriculteurs, comment la gauche peut-elle initier la conquête de cet électorat ?

François Purseigle : Il est certain que la gauche est en mesure de freiner la fuite vers l’extrême droite en se positionnant sur les thématiques sociales. Mais le PS demeure handicapé par un choix politique qui voudrait que l’agriculture soit toujours regardée par l’angle environnemental. Or, cette thématique ne fait pas valeur au sein du monde agricole.

On peut également noter que la gauche ne considère pas cette portion de la population comme une clientèle électorale majeure ; tout du moins, elle estime que les efforts qu’il faudrait déployer pour en conquérir une partie seraient trop important si on le rapportait aux bénéfices retirés. Sur ce point, la gauche semble oublier que si elle ne pourra l’emporter avec les agriculteurs, cette population pourrait lui faire perdre une élection.

Enfin, sur le plan du discours, la gauche s’adresse encore à une population homogène là où la droite à fait le choix d’adresser des messages et des réponses spécifiques à des filières. Ce constat est d’autant plus grave que l’émergence du pluralisme syndical n’a pas favorisé la gauche qui aujourd’hui se trouve sans réelles assises ni armes pour entamer une reconquête positive de cet électorat. 

 

 

Propos recueillis par Raphaël Leclerc

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