Et si les Français n’étaient pas aussi pessimistes qu’on le dit ?

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Fabienne Gomant

Directrice de clientèle au département Opinion et stratégies d'entreprise de l'Ifop

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Les études sur le moral des Français se suivent et se ressemblent. L’une après l’autre, elles pointent le fort pessimisme de nos concitoyens par rapport aux autres nations. Ce constat s’est largement imposé dans le débat public hexagonal et aujourd’hui, qu’ils le considèrent comme un trait de caractère franco-français ou une maladie passagère, nombre de politiques cherchent à « redonner confiance aux Français ». Pour mieux cerner ce spleen, l’Ifop a construit un « indice d’ambiance », couvrant onze dimensions* afin de restituer les multiples facettes de la vie quotidienne des Français et de leur perception de l’état de notre société.

Fabienne Gomant, directrice de clientèle au département Opinion et Stratégies d’entreprise de l’Ifop, répond aux questions de Délits d’opinion pour nous aider à mieux comprendre la nature du « pessimisme français ».

 

Délits d’opinion : Les Français sont généralement présentés comme l’un des peuples les plus pessimistes au monde. Pourtant, votre « indice d’ambiance » ne corrobore pas ce constat. Pourquoi ?

 

En effet, le premier indice « Comment va la France ? », réalisé par l’Ifop pour Hémisphère public et le Journal du Dimanche, s’établit à 5,7 sur 10, soit un score supérieur à la moyenne, qui révèle une atmosphère relativement bonne ou, du moins, pas si mauvaise qu’on a l’habitude de l’entendre. Habituellement, les études destinées à mesurer l’ambiance qui règne au sein de la population – comme par exemple le baromètre « L’état d’esprit des Français », réalisé par l’Ifop pour Dimanche Ouest-France depuis 1995 – recourent à des indicateurs généraux qui permettent rarement d’en identifier les ressorts de façon détaillée. En cela, l’indice « Comment va la France ? », de par la variété des dimensions évaluées, permet de véritablement analyser l’humeur des Français, en pointant ce qui va bien et ce qui va mal. Ainsi, la première mesure de ce nouvel indice d’ambiance permet de relativiser le pessimisme, voire le catastrophisme, que l’on associe (trop ?) rapidement à la population française.

 

Délits d’opinion : Votre étude confirme le décalage entre un fort pessimisme sur la situation économique et sociale du pays et des perceptions plus positives sur sa situation personnelle. Comment l’expliquez-vous ?

 

L’indice global agglomère des variables issues de l’ensemble des sphères qui entourent un individu au sein de la société, c’est-à-dire aussi bien des variables économiques (emploi et salaire, revenu et patrimoine, logement, etc.) que personnelles (bien-être, liens sociaux, etc.) et ce sont ces dernières qui concourent le plus au sentiment de bonne ambiance. Ainsi, les dimensions « bien-être » et « santé » apparaissent comme les principales ressources (6,5/10 pour chacune d’entre elles), de même que les « liens sociaux et familiaux » (6,3). En revanche, les dimensions relatives aux sources de revenu (4,7 pour les dimensions « emploi et salaires », « revenu et patrimoine ») sont les moins à même d’alimenter positivement l’indice global. Or, cette opposition s’explique en grande partie par la période de crise que nous vivons depuis plusieurs années, période qui se caractérise généralement par une tendance au repli sur soi, où l’on favorise les sphères sur lesquelles on a prise.

 

Délits d’opinion : Votre étude montre que les Français jugent sévèrement certaines facettes de la société française. Quels sont les points de crispation révélés par cette étude ?

 

Comme évoqué précédemment, les dimensions exogènes sont aujourd’hui peu enclines à nourrir le moral des Français. En effet, le contexte économique morose s’est accompagné d’une perte de confiance progressive vis-à-vis des institutions et, plus largement, vis-à-vis du monde extérieur. C’est pourquoi, au sein de la dimension « Engagement civique et gouvernance », les scores attribués tant aux institutions qu’aux orientations politiques se situent nettement en dessous de la moyenne. Et cette perte de confiance s’accompagne d’un scepticisme quant à l’égalité des chances, sinon en matière d’éducation (5,5/10), du moins en termes d’accès à l’emploi (4,2) ainsi qu’au logement (4,3). Si ces résultats sont certes le reflet de l’insatisfaction des Français, ils mettent également en relief un certain sentiment d’insécurité, notamment économique (sentiment de toujours avoir un emploi : 4,5/10 ; perspective d’évolution de carrière : 4,2 ; capacité d’épargne du foyer : 4,2 ; confiance en une baisse durable du chômage : 2,9 …) mais aussi personnelle, au regard des difficultés perçues de la vie en collectivité (niveau de savoir-vivre, de courtoisie en collectivité, au quotidien : 4,8). Ainsi, plutôt que d’admettre le pessimisme français comme une vérité générale et non questionnée, il s’agirait davantage d’entrevoir le moral des Français comme un sentiment fragile, tant ses appuis sont subjectifs.

 

Délits d’opinion : Des différences importantes apparaissent en fonction des profils. Qui sont ceux qui se montrent aujourd’hui les plus pessimistes et quelles fractures exposent les résultats ?

 

Bien que s’établissant en moyenne à 5,7/10, l’indice « Comment va la France ? » fait apparaître des sentiments partagés parmi les citoyens. Ainsi, l’optimisme est davantage à l’œuvre parmi les personnes âgées (65 ans et plus), les catégories sociales supérieures, les habitants de l’Ouest et les individus proches des partis gouvernementaux (PS, EELV, MoDem, UDI, UMP) tandis qu’un certain décrochage peut être constaté de la part des générations intermédiaires (35-50 ans), des catégories populaires, des sympathisants d’extrême droite ou des personnes sans sympathie partisane. Et bien que ces clivages correspondent à des tendances générales, ils apparaissent particulièrement marqués sur des dimensions socio-économiques telles que « l’emploi et les salaires », « le revenu et le patrimoine » ou encore « l’équilibre vie privée / vie professionnelle » mais aussi sur la dimension plus institutionnelle que représente « l’engagement civique et la gouvernance ».

 

Délits d’opinion : Quelles sont les notes d’espoir dans cette étude ? Quels sont les atouts de la société française aux yeux des Français ? Ceux-ci peuvent-ils permettre de sortir du « pessimisme français » ?

 

Si ces résultats mettent en évidence un indice global majoritaire auprès de l’ensemble des Français, on a pu relever dans le même temps que leur moral était fragile, essentiellement porté par leur sphère intime. Mais, au-delà de ces ressources personnelles, certains indicateurs permettent de contrecarrer toute tentative de fatalisme. Tout d’abord, une certaine confiance dans le futur mérite d’être relevée. En effet, parmi les composantes du « bien-être », l’état d’esprit en pensant à ses enfants ou à ceux de ses proches atteint une des plus hautes notes (7,0/10) et, bien que moins évidente, la note attribuée à son état d’esprit par rapport à son propre avenir est tout de même majoritaire (5,8). Parallèlement, c’est alors que la France vient d’être frappée par des évènements à la fois violents et fédérateurs que nous pouvons relever un score faisant partie des plus élevés sur la fierté d’être français (7,0) au sein de la dimension « engagement civique et gouvernance », une note d’espoir dans l’enrayement de la tendance décliniste à laquelle s’adonne une certaine proportion de la population française.

 

Propos recueillis par Cécile Lacroix-Lanoë

 

* Bien-être, santé, qualité de l’environnement, liens sociaux, engagement civique & gouvernance, éducation & compétences, équilibre vie privée / vie professionnelle, sécurité personnelle, logement, emploi & salaires et revenu & patrimoine.

 

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