Elections régionales : décryptage sur la remontée du FN – 1/2

Elections régionales : décryptage sur la remontée du FN – 1/2

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Jerôme Fourquet & Damien Philippot

Biographie

Par Jérôme Fourquet, directeur adjoint du département opinion de l’Ifop, et Damien Philippot, directeur de clientèle au département opinion de l’Ifop

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Une dynamique de second tour atypique

Si un débat a pu exister après le premier tour des élections régionales pour savoir s’il y avait ou non une vraie remontée du FN, la question semble tranchée à l’issue du second. En effet, dans 22[1] des 51 départements où il était encore en lice, le parti de Jean-Marie Le Pen a atteint ou dépassé le 21 mars 2010 son score des régionales de 2004 qui avaient pourtant constitué un très bon « cru » pour le Front National.

Obtenant en moyenne 17,8% des suffrages dans les 12 régions où il était parvenu à se maintenir, le Front National a bénéficié d’une dynamique favorable entre les deux tours : la moyenne obtenue dans les 12 régions sujettes à triangulaires s’établissait en effet à 15,1% le 14 mars, ce qui signifie que le mouvement a progressé de plus de 2,5 points entre les deux tours là où il est resté dans la compétition. En nombre de voix, alors qu’il ne concourrait plus que dans une minorité de régions (12 sur 26), le Front National n’a perdu entre les deux tours que 280 000 bulletins au niveau national.

Cette augmentation du score du FN est d’autant plus significative qu’elle s’opère dans un contexte de hausse de la participation et qu’elle s’inscrit en rupture avec les phénomènes observés lors des scrutins régionaux précédents. En 2004 en effet, le FN avait obtenu en moyenne au premier tour 16,2% dans les 17 régions où il avait réussi à provoquer des triangulaires ; au second tour, dans ces mêmes régions, le Front National perdait plus d’un point. Pour le FN, les élections locales à deux tours se traduisent habituellement soit par une baisse du score entre les deux tours, soit par une progression très limitée (en dehors des récents scrutins municipaux et législatifs à Hénin-Beaumont où Marine Le Pen a systématiquement réussi à créer une dynamique entre les deux tours). A cet égard, les élections régionales de 2010 font figure d’exception.

L’analyse de la carte électorale au niveau cantonal, voire communal, permet d’identifier l’un des ressorts locaux de cette progression dans les reports de voix s’étant portées sur des listes d’extrême-droite dissidentes au premier tour. Entre les deux tours, le FN gagne ainsi 16,7 points à Orange et 12,3 points à Bollène dans le Vaucluse, fiefs de Jacques Bompard qui menait la liste de la Ligue du Sud au premier tour. On peut constater le même phénomène en Moselle : +11,7 points à Rimling, +7,9 à Epping et +6 à Stiring-Wendel, communes où la liste « anti-minarets » avait recueilli de bons résultats.

Mais, une autre raison majeure doit être avancée pour expliquer ce phénomène inédit : au premier tour, le Front National semble avoir été l’une des principales victimes de l’abstention, une partie de ses électeurs ayant attendu le second tour pour se rendre aux urnes. Tout semble en effet indiquer que le FN disposait parmi les abstentionnistes d’une « armée de réserve » et que le sursaut de la participation observé au second tour lui a profité.

 

L’abstention comme sas de sortie du sarkozysme

Contrairement à ce qui a souvent été dit, le FN n’a aucunement bénéficié de la forte abstention du premier tour des régionales, mais il en a au contraire pâti, et ce peut être davantage que d’autres formations à l’électorat moins populaire. Comme on peut le voir dans le graphique ci-dessous, c’est dans les cantons historiquement les plus frontistes (on peut retenir comme critère le vote au premier tour à la présidentielle de 2002 par exemple) que l’abstention a été la plus forte au premier tour des régionales.

 

L’abstention au premier tour des régionales a atteint ses plus hauts niveaux dans les fiefs historiques du Front National

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Le très haut niveau d’abstention relevé le 14 mars a surtout frappé le FN dans la moitié est du pays, particulièrement abstentionniste : quand bien même il a obtenu ses meilleurs scores à l’est d’une ligne allant du Havre à Marignane, à l’instar des précédents scrutins, il a dans ces mêmes zones, Nord-Pas-de-Calais, PACA et Lorraine mis à part, subi de fortes baisses par rapport aux scores de 2004. Ainsi par exemple, en Picardie, le candidat Michel Guiniot n’a obtenu que 15,84% en 2010 contre 22,94% en 2004. On a d’ailleurs observé, le soir du premier tour, un mouvement de relative homogénéisation des scores du FN au niveau national : les écarts entre la France de l’ouest et celle de l’est sont certes restés élevés, mais moindres que ceux observés à l’occasion des élections européennes de juin 2009. Ainsi par exemple dans les Pays-de-la-Loire, les 7,05% obtenus le 14 mars par la tête de liste Brigitte Neveux lui permettent de revendiquer un score représentant 62% du niveau moyen du FN sur l’ensemble du territoire national, alors qu’aux élections européennes, la même candidate ne faisait dans cette même région que 43% du score moyen du FN. Des observations similaires peuvent être portées sur la Bretagne, Poitou-Charentes, l’Aquitaine, Midi-Pyrénées, l’Auvergne, le Limousin, ou encore l’Ile-de-France.

En 2007, Nicolas Sarkozy avait fait dans les régions de l’est ses meilleurs scores grâce à une captation d’une partie de l’électorat frontiste. Cette année, au premier tour des élections régionales, une bonne part de cette France populaire de l’est a choisi d’exprimer son mécontentement par l’abstention plutôt que par le vote FN. L’abstention est ainsi apparue comme un sas de sortie du sarkozysme avant de se transformer au second tour pour partie en vote Front National.

Nul doute par ailleurs que les nombreux commentaires sur le succès du FN au lendemain du premier tour et sa capacité à se maintenir dans de nombreuses régions ont contribué à remobiliser une partie d’un électorat qui ne croyait plus guère dans les chances de succès de cette formation politique. L’effet d’entraînement né le 14 mars contribuerait donc lui aussi à expliquer l’augmentation inédite du score frontiste observée entre les deux tours du scrutin[2]. Pour cet électorat qui cherche souvent à faire passer un message, le FN redevenait soudain un média utile et crédible, et le bulletin Front National, après avoir été émoussé, retrouve aujourd’hui tout son tranchant.

Par Jérôme Fourquet, directeur adjoint du département opinion de l’Ifop, et Damien Philippot, directeur de clientèle au département opinion de l’Ifop


 


[1] Alpes-de-Haute-Provence, Hautes-Alpes, Alpes-Maritimes, Ardèche, Aude, Bouches-du-Rhône, Drôme, Gard, Hérault, Marne, Meurthe-et-Moselle, Meuse, Moselle, Nord, Loire, Pas-de-Calais, Lozère, Pyrénées-Orientales, Savoie, Seine-Maritime, Somme et Var

[2] Le cas de Languedoc-Roussillon est assez emblématique de ce mouvement. A la surprise générale, et malgré la concurrence de Georges Frêche sur le créneau populiste et « anti-establishment », le FN est parvenu à franchir la barre des 10% au premier tour. Cette performance inattendue et le retour du Front National au premier rang de la vie politique locale ont créé un véritable déclic dans un électorat frontiste qui n’avait pas voté pour cette liste au premier tour. Qu’il s’agisse d’abstentionnistes ou de personnes ayant d’abord voté pour Georges Frêche, beaucoup sont venus soutenir la liste de France Jamet qui passe de 12,7% à 19,4% en une semaine, soit un gain de 64 000 voix sur la région.

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