Dominique Wolton : "malgré le progrès technique, la télévision reste le média de masse de référence"

Dominique Wolton : "malgré le progrès technique, la télévision reste le média de masse de référence"

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Dominique Wolton

irecteur de recherche au CNRS en sciences de la communication

Biographie

Directeur de l'Institut des sciences de la communication du CNRS (ISCC)

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Délits d’Opinion : François Hollande et Nicolas Sarkozy se sont essayés à l’exercice audiovisuel la semaine dernière. Les chiffres de l’audience démontrent un intérêt important pour la campagne mais surtout le poids toujours aussi fort de ce média. On semble encore loin des débats politiques uniquement sur Internet ?

Dominique Wolton : Comme j’ai pu le dire depuis de nombreuses années, l’arrivée de nouveaux modes de communication ne transforme en rien les statuts des médias établis, en particulier pour ce qui est de la télévision. S’il est vrai qu’Internet représente un progrès technique, culturel et politique de par les interactions proposées, ce média ne résout pas  l’équation fondamentale de la démocratie qu’est la question du lien entre des individus que tout oppose. Sur cet aspect là, Internet est moins bon que la télévision et la radio car il se comporte comme un média de la demande là où les autres sont des médias de l’offre, avec cet objectif, au travers d’une grille de programme, d’essayer de réunir des publics différents.

La télévision et la radio ont ainsi en commun le fait de pouvoir toucher des publics incroyablement hétérogènes à un moment donné. A l’inverse, Internet ne peut améliorer le dialogue et la communication qu’à l’intérieur d’une communauté bien identifiée alors qu’il lui sera beaucoup plus complexe de gérer l’hétérogénéité sociale et culturelle. Sur ce point, les médias de masse restent plus forts et ambitieux. Ce constat permet d’expliquer dans quelle mesure ces deux types de média sont complémentaires et absolument pas opposables ou concurrents.

Sur un sujet politique comme celui que vous évoquez, on questionne précisément ce lien social et la capacité d’un média à unir des millions d’individus autour d’un même programme. A l’avenir, on peut imaginer que la situation ne sera remise en question que le jour où Internet parviendra à atteindre des audiences d’un niveau équivalent à celles de la télévision. Pourra-t-on encore opposer les medias de masse et les nouvelles techniques d’information et de communication ?

Le principal défi de la démocratie réside bien dans ce défi du lien entre tous. C’est pour cela qu’à l’horizon démocratique se trouve la communication qui elle même permet la cohabitation. A l’inverse des médias de masse, Internet est fondé sur une idée du partage entre ceux qui pensent de la même manière.

Enfin, il ne faut pas oublier que la suprématie de la télévision et de la radio qui reste le premier media du monde, s’explique aussi par leur intégration profonde dans notre patrimoine culturel commun. Les medias s’ajoutent les uns aux autres, radio,TV, Internet, sans se substituer les unes aux autres. Preuve d’ailleurs que la communication est toujours aussi complexe malgré le progrès des techniques ! C’est ce décalage qui m’intéresse. Dans la communication, le plus simple concerne les techniques, le plus compliqué concerne les Hommes !

Délits d’Opinion : Dans des exercices très différents, les 2 candidats, ont été jugés plutôt convaincants (53% pour Hollande, 49% pour Sarkozy). Quelle est votre analyse de leur prestation ?

Dominique Wolton : François Hollande était le favori mais il est parvenu  à conserver l’initiative et la bonne dynamique engagée lors de son discours programmatique du Bourget. Les critiques sur sa personne, son caractère et son courage ont ainsi été parfaitement réfutées, voire balayées au fil de son intervention. Son passage lui a permis trois choses. Premièrement : confirmer sa maîtrise du sujet clé qu’est la gestion des questions économiques et financières. Deuxièmement, il a su démontrer sa capacité de réaction face aux critiques des journalistes. Enfin, troisièmement, il a su relever le défi posé par Alain Juppé.

Quelques jours plus tard, l’intervention de Nicolas Sarkozy a été rendue plus complexe et dans une certaine mesure plus risquée de par la bonne performance de son opposant socialiste et après une semaine fortement marquée par la communication autour du PS et du programme de son candidat.

La première différence a été le choix du lieu et de la mise en scène. En recevant « chez lui », le Président s’est auto-contraint à devoir faire passer un message de sérieux et de dynamisme dans un décor trop solennel, presque kitsch et donc en décalage avec le cœur de son message. Sur son intervention, on a pu noter une tension importante face aux quatre journalistes qui, il est vrai, ne lui ont pas simplifié la tâche.

L’analyse de ce passage a clairement mis en avant ce désir contrôlé de rester à sa place et de bien défendre. En conclusion on peut dire que les prestations respectives des candidats reflétaient très fidèlement les positions et les dynamiques de la campagne.

Délits d’Opinion : Pour le moment les débats n’ont pas opposé des candidats déclarés. Peut-on imaginer que les débats à la télévision puissent avoir un impact fort en cette période de doute et de crise où l’image joue un rôle majeur ?

Dominique Wolton : La télévision ce n’est pas le choc des images. Ce qui marque et fait la différence c’est surtout la dramaturgie de l’affrontement politique. Tous les candidats sont entiers et se livrent sans mesure au cours de cet exercice. Ils jouent une élection, leurs idées, leur programme, leurs forces, leurs faiblesses et souvent un engagement plus profond.

Le système électoral français est selon moi le plus compliqué au monde car il exige des personnalités un engagement hors du commun. On n’est donc pas du tout dans de la  com’  mais bien dans du réel, du contenu, de la politique. Une épreuve redoutable.

Les dérives actuelles font de ces responsables politiques, des bêtes de foire que l’on observe, dissèque et critique de plus en plus, à tel point que le cœur de l’action politique devient un sujet secondaire, relégué derrière celui des discussions de commentateurs. Aujourd’hui, chaque phrase, chaque émission est commentée 100 fois plus que la durée de l’événement original, à tel point que l’opinion publique s’y perd. Au nom de quoi tous ces spécialistes auto-proclamés passent-ils leur temps à critiquer les hommes politiques ! La disproportion s’installe. En effet, les citoyens observent un évolution malsaine du débat et se retrouvent également pris au jeu grâce à l’émergence d’Internet, média collaboratif par excellence.

L’évolution de ce que l’on nomme la démocratie médiatique est en fait en train de menacer et de devenir une curée. Du point de vue des hommes politiques, cette évolution est également mauvaise car elle les dissout dans cet espace d’interaction. La montée en puissance des experts et de ceux qui commentent les experts menace la politique elle-même. Oui a l’expression des citoyens que nous sommes tous, non à cet élargissement sans fin des spécialistes qui n’ont aucune responsabilité politique et jugent de tout. On demande aux politiques,  à juste titre, une modestie dont les commentateurs, qui ne risquent rien, sont de plus en plus dépourvus.

Délits d’Opinion : Selon une récente étude TNS Sofres, les journalistes sont encore perçus comme sujets à de fortes pressions des politiques et de l’argent (56% et 59%). Si cette tendance est baissière, elle demeure très forte. Quelle analyse faites-vous de ce jugement très sévère ? Est-ce une spécificité française ?

Dominique Wolton : Les pressions auxquelles les journalistes sont sujets constituent une réalité en France,  mais également ailleurs. La confiance à l’égard des journalistes diminue parallèlement à la croissance du nombre de medias et d émissions. C’est une difficulté. Le péché originel des journalistes est de s’être standardisés en devenant des produits utilisables sur tous le supports, y compris Internet. Cette dégradation de la profession est cependant un vrai risque car ils sont un élément indispensable de la démocratie.

L’arrivée d’Internet aurait dû ouvrir le champ de la participation et de la critique sans pour autant amener les médias à s’y précipiter. En effet, en y sacrifiant, ils ont contribué à brouiller eux-mêmes la clarté des lignes et du professionnalisme. En faisant disparaître leurs spécificités, les journalistes ont en réalité gommé ce qui les rendait uniques et capables d’effectuer la sélection de l’information. Oui à toutes les participations, expressions sur la radio, la TV et Internet, non à l’idée du citoyen journaliste et à la disparition de la spécificité du métier de journaliste. Celui-ci est  encore plus important dans un univers saturé d’informations que dans un monde sous informé.

Devenus stars et people, certains sont devenus des commentateurs et c’est précisément cela qui permet d’expliquer le manque de crédibilité dont ils pâtissent à l’occasion, par exemple, d‘une campagne présidentielle. Il ne faut de toute façon pas confondre les « stars » , de la classe moyenne des journalistes qui fait bien son travail ; quant au « prolétariat » , les jeunes enthousiastes des sites et autres réseaux près de la logique concurrentielle, ils sont prêts à tout pour avancer, c’est normal.

A ce jour Internet n’est qu’un tuyau d’information supplémentaire ; il n’a pas encore révolutionné la politique. Heureusement. Par contre les élites, politiques, universitaires, journalistiques… manquent de lucidité à l’égard des forces et faiblesses d’Internet. Pour le moment c’est l’idéologie technique qui l’emporte,  hélas, le plus souvent.

Dominique Wolton publiera le 16 février l »ouvrage : Indiscipliné, 35 ans de recherches aux éditions Odile Jacob

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