Bruno Jeudy : Alain Juppé va devenir une cible

Bruno Jeudy : Alain Juppé va devenir une cible

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Bruno Jeudy

Rédacteur en chef politique à ParisMatch.

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Bruno Jeudy, rédacteur en chef politique à Paris Match, commente en exclusivité et sans langue de bois les stratégies mises en place par les différentes écuries à un an de la présidentielle.

Nuit Debout, manifestations qui dégénèrent, gangrénées par des casseurs, policiers qui dénoncent « la haine anti-flics », Gouvernement qui n’est plus capable d’obtenir une majorité à l’Assemblée : est-on entré dans une phase de pourrissement ?

Bruno Jeudy  : Il est difficile de savoir si l’impasse politique qui  connaît le pays va se traduire dans la rue par un mouvement du type Mai 68. Pour le moment, nous avons un Etat très affaibli face à un mouvement hétéroclite mêlant « zadistes », casseurs et anarchistes. Le danger pour le Pouvoir : que ce mouvement concentré sur grosso modo trois points géographiques (Place de la République, Rennes et Nantes) ne contamine le reste du pays. L’enjeu premier est donc de mettre fin à cette violence, et d’éviter que le conflit ne dégénère durant le mois de juin. Les quatre prochaines semaines, avec l’organisation de l’Euro de foot, sont en effet extrêmement risquées. Beaucoup de lieux à surveiller, une menace protéiforme, des jeunes dans la rue et un conflit social se durcit avec le blocages des raffineries : le cocktail est potentiellement explosif pour un pouvoir. François Hollande et  la CGT de Philippe Martinez ont engagé un bras de fer à mort et personne ne sait quelle en sera l’issue.

A droite, les candidatures se multiplient. Et pourtant, on a le sentiment que la campagne peine à prendre.

Bruno Jeudy  : A ce stade, nous sommes encore dans un tour de chauffe. L’opinion n’est pas vraiment entrée dans la bataille de la primaire, même si le cœur des sympathisants Républicains témoigne d’un réel intérêt pour la campagne. On constate en effet que les meetings sont remplis, que les propositions sont suivies de près, que les QG voient affluer des volontaires.

 Mais la vraie campagne ne va débuter qu’à partir de septembre. Et, elle mobilisera beaucoup de monde : 3 voire 4 millions d’électeurs sont espérés par les organisateurs.

Dans cette période d’entre deux, comment se situent les protagonistes ?

Bruno Jeudy  : Chaque candidat affute ses arguments et a choisi sa cible. Alain Juppé se présente comme le candidat réaliste. Il a défini un programme dont il dit qu’il sera applicable. Nicolas Sarkozy prépare une campagne sur l’éducation et les valeurs. Derrière, François Fillon est engagé dans une surenchère libérale. Bruno Le Maire multiplie les propositions pour marquer les esprits, pas forcément pour les appliquer.

Aujourd’hui, Alain Juppé est favori. Mais le match n’est plié. Alain Juppé n’est pas une bulle sondagière. Mais le candidat à la primaire présente d’incontestables failles potentielles. Il n’a pas d’expérience de campagne nationale sur son nom propre. Son âge n’est pas anodin. Se pose enfin la question de son aptitude à gérer les débats télévisés face à des contradicteurs qui le pousseront dans ses retranchements. 

Alain Juppé va t-il devenir une cible ?

Son statut de favori peut constituer un handicap.

D’abord, il ne faut pas exclure que les médias se détournent : pour les journalistes, il est indispensable d’installer du suspense, de l’incertitude. Les médias vont créer un méga show pour les primaires, une super-production, avec 3 prime-time sur (TF1, F2 eT Itélé/BFM),  et de multiples quotidiennes. Ce feuilleton, il va bien falloir alimenter, et donc créer de l’incertitude.

Ensuite, les autres candidats vont de plus en plus taper sur Alain Juppé. Nicolas Sarkozy a déjà trouvé ses porte-flingues pour faire le sale boulot : Wauquiez et Baroin avec qui il a « dealé »  la tête du parti pour l’un et Matignon pour l’autre. De même François Fillon ou Bruno Le Maire ont décidé d’affronter plus directement l’ancien ministre des Affaires Etrangères.

Même la gauche s’y met. Ainsi François Hollande, dans ses dernières interventions, a réservé ses flèches les plus acérées à l’encontre de Juppé. Il sait bien que ce dernier  constituerait le pire candidat pour espérer gagner.

Face à cela, le maire de Bordeaux a deux options possibles : adopter la stratégie de l’édredon ;  rester dans son couloir et continuer à dérouler son programme en espérant  que les coups ne l’abiment pas trop. Ou bien descendre dans l’arène, avec le risque de se banaliser et de faire des erreurs. L’analyse des prochains sondages sera décisive.

Nicolas Sarkozy ira t-il jusqu’au bout ?

Son message est clair. Il fera bel et bien la campagne. Quand je l’ai rencontré la semaine dernière, il n’y avait pas l’ombre d’un doute. Nicolas Sarkozy a tenu un discours assez conforme à l’image du battant qu’il veut donner de lui. Celle d’un  homme qui  prend le risque d’y aller, le risque de perdre aussi. Son plus grand regret, dit-il, serait de renoncer à ce dernier combat. Sarkozy préfère combattre plutôt que de renoncer. Second point important dans sa décision : Carla est d’accord. Il vit la politique en famille. L’assentiment de sa femme était donc décisif à ses yeux.

Enfin, je crois qu’il n’est pas insensible à l’idée d’un duel avec Alain Juppé. Autant, il ne supporte pas les autres candidats, qu’il méprise en réalité, autant il éprouve du respect pour « Alain ».

Et Macron : l’alternative pourra t-elle venir de ce côté ?

Je suis convaincu que les Français veulent l’alternance, mais ne souhaitent pas réellement le changement. Ou plus précisément,  ils sont prêts à un changement d’hommes, mais ne veulent pas d’une embardée trop libérale. La figure hybride d’un Macron peut donc  correspondre à ces aspirations contradictoires.

Mais la fenêtre de tir de Macron est objectivement complexe. Il est en réalité très tributaire des primaires de droite. Si Juppé sort du lot, alors l’actuel Ministre de l’Economie n’aura plus d’espace.

L’élection éventuelle  de Juppé à la présidence de la République aurait t-elle une incidence sur le paysage politique, et notamment à droite ?

Dans l’ombre des candidats, des politiques préparent déjà l’après 2017.

C’est notamment le cas de Laurent Wauquiez. Il fera tout pour  récupérer le parti, suite  à la candidature de Nicolas Sarkozy à l’automne et voudra la conserver ensuite. Laurent Wauquiez dispose d’une excellente assise auprès des militants. Son discours eurosceptique, partisan d’une immigration zéro, et très zélé sur les questions identitaires, porte auprès du cœur des Républicains. Si Alain Juppé gagne la Présidence, Wauquiez fera tout pour constituer avec le parti un contre-pouvoir très ancré à droite. En cas de victoire de Juppé en 2017, Wauquiez sera le frondeur de la droite.

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