Afghanistan, l’opinion a fait son choix

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Jérôme Sainte-Marie

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Les images en provenance de Gaza et l’implication de Nicolas Sarkozy dans le dossier proche-oriental tendent à estomper la place de l’Afghanistan dans l’agenda médiatique. Pourtant, c’est là que l’armée française est aujourd’hui au combat, et l’évolution des réalités politiques sur le terrain est telle que nul ne peut savoir combien de temps cette situation perdurera. Enfin, la nouvelle relation franco-américaine implique que notre engagement soit maintenu à un haut niveau, voire amplifié. Pourtant, l’opinion française n’est pour l’heure guère mobilisée derrière son Président à ce sujet, ce qui fait de ce lointain théâtre d’opérations militaires une zone de fragilité de la communication gouvernementale.Depuis l’embuscade du 18 août 2008, en effet, chacun s’interroge sur la mission de notre armée en Afghanistan. Ses modalités, son efficacité et même sa légitimité. En arrière-plan du débat qui pourrait prendre forme, une question lourde d’implications politiques, celle de l’opinion publique. En effet, pour garantir la durabilité de tout engagement militaire, un travail de conviction – on aurait dit autrefois de propagande – est indispensable. Sur l’Afghanistan, les sondages comme l’expérience de précédents conflits en soulignent l’exceptionnelle difficulté.

L’état d’esprit des Français à ce sujet est sans équivoque. La majorité absolue des personnes interrogées à la mi-septembre se disaient opposés au maintien des troupes. En fait, dans ce sondage, seuls les sympathisants déclarés de l’UMP se prononcent pour la poursuite de l’engagement militaire. L’orientation majoritaire de l’opinion publique est d’autant plus nette que les résultats de cette étude sont très proches de ceux recueillis dans un sondage effectué juste après l’attaque de Kapisa, donc au plus fort d’une émotion médiatisée propice à la mobilisation des esprits . En outre, et c’est sans doute le fait majeur, cette attitude existait bien avant les récents événements, et ne peut donc être mise sur le compte d’une inaptitude supposée des Français à accepter le coût humain d’un conflit armé.

Ainsi, en mars dernier, alors que s’ouvrait le débat sur le renforcement de la présence militaire en Afghanistan – concrétisé ensuite par l’attribution aux troupes françaises d’un nouveau secteur d’intervention -, la réticence de l’opinion publique était déjà manifeste . Quand deux tiers des Français désapprouvaient la décision de Nicolas Sarkozy d’envoyer des renforts, seuls 15% la soutenaient. Cette opposition était particulièrement vive parmi les sympathisants de l’extrême-gauche, mais aussi chez ceux du Parti socialiste, ainsi que parmi les jeunes. Déjà, il y a six mois, ce n’était d’ailleurs pas seulement l’accentuation de l’effort militaire qui était rejetée que la guerre même menée par les Occidentaux en Afghanistan, 65% des Français considérant que les Etats-Unis et leurs alliés avaient tort d’y faire la guerre.

 

Quelle est la portée de ces données ? Constituent-elles la marque d’un pacifisme hexagonal aussi bien atavique que vaguement honteux ? Ou bien, à l’inverse, ne sont-elles que la marque d’une opinion encore peu constituée, qu’un effort d’information sur les réalités de l’Afghanistan et les enjeux du combat qu’y mènent les forces de l’OTAN viendrait bientôt inverser ?

La première hypothèse ne résiste guère à l’examen. Il y quelques années, la participation de l’armée française aux bombardements contre la Serbie et à l’attaque terrestre au Kosovo avaient été, à tort ou à raison, plutôt soutenue par les Français. De manière plus ancienne, mais aussi par certains aspects plus comparable avec le conflit afghan, en 1991 la guerre du Golfe avaient suscité une large approbation. Après avoir espéré une issue diplomatique, les Français s’étaient massivement ralliés à l’intervention militaire. En fait, le déroulement des combats avait suscité une dynamique d’opinion telle qu’à leur terme on constatait une forme d’enthousiasme belliciste, couronné par un taux d’approbation de 85% des décisions de François Mitterrand comme de George Bush (senior) à propos de l’Irak. Les deux tiers des Français déclaraient alors que le rôle dominant des Etats-Unis était une bonne chose pour l’équilibre du monde.

C’est ce dernier point qui rend très improbable l’hypothèse d’une conversion rapide des Français aux vertus des frappes aériennes et des opérations terrestres en Afghanistan. Depuis la fin 2001, c’est-à-dire précisément après le premier acte de la « guerre contre le terrorisme », la prise de Kaboul et l’apparente expulsion des Talibans, l’image des Etats-Unis s’est terriblement dégradée, à mesure que leur offensive contre Al-Qaida gagnait en ampleur ce qu’elle perdait en légitimité. Toute participation de l’armée française à un combat dont l’orientation comme les modalités sont décidées avant tout à Washington se voyait dès lors accablée d’un soupçon de complaisance difficile à lever. Si l’investiture prochaine de Barack Obama a certainement modifié ces perceptions, il est improbable qu’elles soient inversées. En toute hypothèse, les Français, toujours très sensibles à l’argument du droit international et particulièrement favorables au renforcement de l’ONU, peinent à se retrouver dans la participation à un conflit dont l’appellation même – peut-on parler de guerre ? – est problématique.

 

Faute de pouvoir persuader que l’enchaînement des violences sur le sol afghan diminue le risque terroriste contre la France, le travail de conviction à mener par l’exécutif pour justifier l’engagement des forces militaires sur les contreforts de l’Indou-Kouch paraît particulièrement ardu. Le refus de la plupart des députés socialistes de voter, le 22 septembre dernier, le texte gouvernemental sur l’Afghanistan constitue un élément politique de premier ordre, surtout venant d’un Parti socialiste à la prudence légendaire sur ce type de dossier. Dans le même temps, la force relative de Nicolas Sarkozy – auquel la moitié des Français déclaraient en août dernier faire confiance sur le dossier afghan – est de ne pas se voir opposé des options alternatives clairement formulées et défendues. Pourtant, seul ceci pourrait transformer l’inquiétude diffuse de l’opinion sur la question afghane en un véritable problème de politique intérieure.

 

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