2012 vu d’ailleurs, Épisode 1 : les États-Unis, « si loin, si proche »

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Marc-André Allard

Directeur général de Dragon Rouge – Études & planning stratégique Chargé de cours au CELSA

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En matière d’opinion publique et de relations franco-américaines, il y a un avant et un après 2007-2008. Dès 2007, les médias américains s’intéressent à la campagne française, et notamment à Nicolas Sarkozy, au profil atlantiste et « américanophile » assumé. Et la France n’est pas ingrate, puisqu’elle s’enthousiasme en retour pour la campagne victorieuse de Barack Obama l’année suivante.

 Un rapprochement qui semble culminer le 4 novembre 2011, lorsque les deux présidents se prêtent à une interview conjointe à l’issue du sommet du G20, mettant ainsi en scène « l’amitié » qui les lie (le mot est de Nicolas Sarkozy).

 Ce rapprochement très politique, à l’heure de la crise de la zone Euro qui menace les équilibres économiques mondiaux, masque pourtant des évolutions de fond dans l’opinion publique américaine depuis le début des années 2000…

Le « moment » 2007

La campagne pour les élections présidentielles 2007 a profité d’un intérêt et d’une couverture assez exceptionnels de la part de nos partenaires étrangers (parmi lesquels le Royaume-Uni, l’Allemagne, ou les Etats-Unis, donc…). Plusieurs raisons à cela.

 En premier lieu, le souvenir de 2002 et de la qualification de Jean-Marie Le Pen au second tour, fait inédit et « croustillant » qui attise la curiosité des journalistes (« que va-t-il se passer cette fois-ci ? »).

 Mais surtout, la personnalité même des deux principaux candidats, Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy, intéresse les rédactions. Elle, première femme en position d’être élue présidente de la république française. Lui, présenté par le New York Times (NYT) comme un « fils d’immigré hongrois, passionné et pugnace » (1), ayant quelque chose du self-made man, une figure dont les Américains sont friands. Tous deux, ayant la cinquantaine et se présentant pour la première fois aux élections présidentielles, donc porteurs de jeunesse et (relativement) en rupture avec les traditions politiques françaises.

 Nicolas Sarkozy, en particulier, séduit l’opinion américaine avec son profil atlantiste et américanophile, deux dispositions d’esprit qui s’illustrent symboliquement par la réintégration de la France dans le commandement intégré de l’OTAN en 2009 (un mouvement en réalité préparé de longue date).

2008 et la folie Obama en France

La campagne puis l’accession au pouvoir de Barack Obama fin 2008-début 2009 marque le début d’une véritable love story entre les Français et le président des États-Unis. La page des années George W. Bush et de l’intervention militaire en Irak semble désormais tournée. Rappelons tout de même qu’en septembre 2004, un tiers (33%) des Français se disait « inquiet » à l’évocation des Etats-Unis, contre 12% seulement quatre ans auparavant ! (2)

 Avec l’investiture de Barack Obama en janvier 2009, les tensions s’apaisent et les opinions s’inversent. En janvier 2011, Barack Obama pouvait ainsi déclarer, au grand dam du Royaume-Uni, que la France était le « partenaire privilégié » des Etats-Unis en Europe.

 Du point de vue des opinions publiques, le fait marquant du mandat d’Obama est néanmoins l’évolution contrastée de sa cote de popularité des deux côtés de l’Atlantique. Ainsi, en 2011, selon l’enquête Transatlantic Trends du German Marshall Fund (GMF) of the US (3), 76% des Français approuvent la politique internationale du Président Obama, contre seulement 54% des Américains (et ce, malgré la chute et l’élimination d’Oussama Ben Laden en mai 2011, dans les jours qui ont précédé l’enquête).

 Dans même temps, Barack Obama doit composer, à domicile, avec une érosion de son « capital sympathie » depuis son entrée en fonction, érosion qui le conduit à essuyer une défaite d’une ampleur historique lors des élections de mi-mandat de novembre 2010.

2011-2012 : l’année où tout bascule ?

C’est que les difficultés d’ordre domestique s’accumulent aux Etats-Unis : emploi et chômage, endettement public, réformes du système de santé… Si la crise affecte la plupart des pays occidentaux, ses effets semblent particulièrement dévastateurs dans la population américaine. Ainsi, 82% des Américains se disent « personnellement affectés par la crise économique », pour seulement 56% des Français (3).

 Barack Obama se retrouve donc davantage critiqué aux Etats-Unis qu’en France, illustrant le vieil adage « nul n’est prophète en son pays »… C’est une des raisons qui le poussent à adopter une ligne prudente en matière de politique extérieure, notamment dans la gestion de la crise libyenne où il laisse la France et le Royaume-Uni prendre la tête des opérations.

 Mais surtout, et c’est là le fait le plus important à souligner, alors même que l’Obamania ne se dément pas en France, un mouvement de fond affecte l’opinion publique américaine et la conduit à se détourner progressivement de la France et de l’Europe. Toujours selon l’enquête du GMF, pour la première fois en 2011, l’attention des Américains semble se détourner de l’Europe au profit de l’Asie (Chine, Japon et Corée du Sud en particulier).

 Ainsi, 51% des Américains déclarent que l’Asie est « plus importante » en matière d’intérêts nationaux que l’Europe, contre seulement 38% qui sont d’avis contraire. A l’inverse, en Europe, une majorité de citoyens (52%) estime que les Etats-Unis sont « plus importants » que l’Asie (seuls 37% sont d’avis contraire) (3).

Vers un « fossé transatlantique générationnel » ?

Ce fossé transatlantique dans les opinions publiques risque de s’agrandir dans les années à venir. La tendance à se détourner de l’Europe au profit de l’Asie est en effet nettement corrélée à l’âge des répondants.

 Elle atteint ainsi son paroxysme chez les jeunes Américains interrogés : 76% des jeunes âgés de 18 à 24 ans estiment que l’Asie est « plus importante » en matière d’intérêts nationaux, contre 17% qui sont d’avis contraire ! (3)

 De même, les jeunes Américains ont une opinion nettement plus favorable de la Chine que leurs aînés, et sont bien davantage enclins à considérer l’économie chinoise comme une opportunité plutôt que comme une menace.

 S’il se confirme, ce mouvement de fond de l’opinion américaine semble annoncer un basculement des priorités et des préférences de l’Atlantique vers le Pacifique au cours de la décennie 2010-2020…

2012 vu par le petit bout de la lorgnette…

Dans ce contexte, les élections présidentielles françaises d’avril-mai 2012 semblent bien peu compter aux yeux des Américains. Le NYT reprend d’ailleurs à son compte l’expression « désamour », en français dans le texte, pour expliquer le peu d’enthousiasme suscité par cette nouvelle échéance. Fait révélateur également, les candidats (déclarés ou supposés) sont loin d’attirer autant d’attention que ceux de 2007…

 Ainsi, le principal adversaire désigné de Nicolas Sarkozy, François Hollande, est-il dépeint en des termes très factuels et souvent peu flatteurs par le New York Times, un des « quotidiens de référence » de l’autre côté de l’Atlantique. « Intelligent et plein d’esprit », celui qui se présente comme un homme « normal » souffrirait de son « inexpérience ». Présider la Corrèze, « l’un des plus petits départements français », ne l’aurait ainsi en rien préparé à diriger « un pays qui siège au Conseil de Sécurité des Nations-Unies, possède l’arme nucléaire et se trouve être le seul pays au monde, avec les Etats-Unis, à être doté d’un porte-avions à propulsion nucléaire » (4).

 Détail qui a peut-être son importance, à moins de six mois des échéances, et un mois après avoir obtenu l’investiture officielle du Parti Socialiste, François Hollande ne dispose toujours pas de sa biographie officielle sur le site du NYT, contrairement à Nicolas Sarkozy ou Dominique Strauss-Kahn. Il n’est même pas répertorié dans la liste des personnes suivies par la rubrique « Times Topics » (au contraire de Ségolène Royal…).

 Quant aux autres candidats tels que Eva Joly ou Jean-Luc Mélenchon, ils n’ont été mentionnés sur le site du NYT qu’une seule fois au cours des douze derniers mois… Seule Martine Le Pen fait (relativement) mieux, surfant sur la réputation sulfureuse de son parti, sur le souvenir du 21 avril 2002, et sur sa tournée américaine (pourtant peu concluante) de novembre 2011.

Loin des yeux, loin du cœur ?

Ajoutons à cela la concomitance des calendriers électoraux (Barack Obama sera probablement candidat à sa propre succession en novembre 2012), et on comprendra que, au-delà de l’effet médiatique de circonstance de l’interview conjointe Obama-Sarkozy, l’intérêt des médias, des leaders et des citoyens américains pour nos échéances électorales devrait être bien moindre qu’en 2007…

(1) d’après la notice biographique de Nicolas Sarkozyrédigée par le New-York Times

(2) Sondage CSA-La Croix, réalisé le 22 septembre 2004 

(3) Transatlantic Trends 2011, une étude du German Marshall Fund of the United States, conduite du 25 mai au 17 juin 2011 aux Etats-Unis et dans 12 pays d’Europe, ainsi qu’en Turquie

(4) « Hollande Wins Runoff to Become Socialist Candidate for French Presidency », par Steven Erlanger, New-York Times, 16 octobre 2011

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