Vers une large victoire de la gauche aux élections législatives

Vers une large victoire de la gauche aux élections législatives

Photo du profil de Mathieu

Mathieu

Analyste Délits d’Opinion

Réseaux sociaux

twitter

Biographie

Après des études à l’IEP de Grenoble et un master en sociologie politique à Sciences Po Paris, Mathieu a travaillé dans un institut de sondages. Il est aujourd’hui chargé d’études au sein d’une administration publique.

Tous les articles de cet expert

Dans une Vème République profondément transformée depuis 2000 par l’adoption du quinquennat pour le mandat présidentiel, les élections législatives ne sont plus considérées par une majorité de l’électorat que comme un scrutin de confirmation. Dès lors, si une reconduction de la majorité sortante semble peu probable, la physionomie de la majorité de gauche est sujette à débats : le PS obtiendra-t-il une majorité absolue à lui seul, aura-t-il besoin de ses alliés divers gauche et radicaux, voire écologistes pour contrôler l’Assemblée Nationale, ou devra-t-il s’appuyer sur le Front de Gauche ? Les derniers sondages, s’ils ne répondent pas directement à cette question, peuvent cependant nous donner des indices.

L’état des lieux des sondages

Les sondages indiquent tous une nette domination de la gauche parlementaire (PS, PRG, DVG, EE-LV et FG), qui obtiendrait entre 44% et 46% des voix, sur la droite parlementaire (UMP, NC, DVD, DLR) qui recueillerait de 33% à 35% des suffrages. La comparaison avec les élections législatives de 2002 et 2007 est éclairante : la gauche y avait respectivement obtenu 39,9% et 39% des voix, contre 45,7% puis 45,6% pour la droite modérée.


La dynamique lancée par la victoire de F. Hollande est donc clairement visible. Elle s’accompagne d’une hégémonie du Parti socialiste sur la gauche : il compterait pour plus de 70% des voix de la gauche parlementaire, alors qu’en 1997, dernière victoire électorale législative de la gauche, il en comptait pour moins des deux-tiers. Les alliés du PS sont en effet en difficulté : avec entre 4% et 5,5% des voix, les candidats d’Europe Écologie-Les Verts sont certes dans la moyenne haute de leurs scores aux précédentes élections législatives (entre 3,3% et 4,4% des voix depuis 1997). Cependant, dans les circonscriptions qui leur ont été laissées par l’accord avec le PS, les nombreux dissidents socialistes, souvent bien implantés localement, risquent de les handicaper considérablement. Quant au Front de Gauche, crédité de 6% à 8% des voix, il progresse certes par rapport au score du Parti communiste en 2002 (4,8%) ou 2007 (4,4%), mais reste en deçà de son niveau de 1997 (9,9%). L’élan donnée par la candidature de J.-L. Mélenchon est donc bien là, mais il trouve ses limites. De plus, au sein du futur groupe parlementaire du Front de Gauche, le PC devrait se tailler la part du lion grâce à l’implantation locale de ses sortants, au détriment du Parti de Gauche.

A droite, l’UMP, bien qu’en baisse considérable par rapport à 2007, est hégémonique au point que les instituts choisissent bien souvent de ne pas différencier son total de voix de celui de ses petits alliés centristes ou divers droite. En revanche, le Front National progresse fortement par rapport à il y a cinq ans. Crédité d’entre 14% et 18% des suffrages, il obtiendrait un score comparable voire supérieur à celui de 1997 (14,9%) et très nettement supérieur à ceux de 2002 (11,1%) et surtout de 2007 (4,4%), année lors de laquelle N. Sarkozy était parvenu – temporairement – à faire revenir dans l’orbite de la droite modérée une partie des électeurs frontistes.

Cet état des lieux des sondages présente une grande différence par rapport à celui qui a pu être fait à la veille de l’élection présidentielle : aucune évolution majeure n’a eu lieu pendant la campagne électorale. Cela traduit en partie une incapacité de la droite, qui semble déjà lancée dans une guerre des chefs, à mordre tant sur l’électorat de gauche que sur l’électorat frontiste.

La volonté de donner une majorité au Président

Mais cette victoire attendue de la gauche s’ancre surtout dans la logique institutionnelle de la Vème République rénovée : difficile pour les Français de ne pas donner au Président qu’ils viennent d’élire les moyens de sa politique. En 2002 comme en 2007, J. Chirac puis N. Sarkozy disposèrent au Parlement de groupes parlementaires UMP nettement majoritaires. Cette année encore, une majorité courte mais constante de Français souhaite doter le nouveau Président de la République d’une majorité à l’Assemblée Nationale : ils sont 56% dans ce cas (contre 32% qui souhaitent une victoire de la droite) selon IPSOS, 53% (contre 44%) pour BVA, 53% (contre 46%) d’après Harris Interactive, et 48% contre 43% selon les chiffres de CSA.

Cette volonté de donner une majorité parlementaire au Président s’appuie sur le bon niveau de popularité dont il dispose. Les Français ont en effet apprécié les premiers pas du nouvel exécutif : F. Hollande est crédité de 53% à 67% de bonnes opinions selon les instituts, son Premier ministre se situant entre 50% et 68%. Ces chiffres présentent certes des écarts assez importants, mais ils se situent généralement dans la moyenne haute des début de mandat des précédents chefs de l’État ou du Gouvernement. On note aussi un taux de non réponses généralement élevé, parfois supérieurs à 20%, signe que l’image des deux têtes de l’exécutif reste encore à construire pour une partie de l’opinion qui fait preuve d’attentisme.

Paradoxalement, cette popularité ne s’ancre pas dans un espoir d’amélioration de la situation économique et sociale. Selon TNS Sofres, les Français sont au mieux sceptiques sur la capacité du nouveau gouvernement à améliorer le pouvoir d’achat des plus modestes (42% pensent qu’il n’y parviendra pas) et ne croient pas à son aptitude à revenir à l’équilibre budgétaire (58%), limiter les plans sociaux (58%) ou les délocalisations (59%) ou réduire le chômage (61%). Le même institut montre que dans la foulée de l’élection, la part des Français qui estiment que « les choses vont en s’améliorant » en France a augmenté bien moins fortement que suite à la victoire de N. Sarkozy il y a cinq ans. Une situation qui, au fond, arrange certainement les deux têtes de l’exécutif alors que rien n’indique une sortie prochaine de la crise économique : plus les espoirs sont limités, plus ils seront faciles à assouvir.

Une dynamique pour la gauche au niveau local

Cette dynamique pour la gauche est visible au niveau local, en comparant le niveau de F. Hollande au second tour au second tour de l’élection présidentielle et les sondages réalisés dans certaines circonscriptions où un candidat socialiste est opposé à un candidat de la droite parlementaire au second tour. Dans 14 circonscriptions, le candidat socialiste dépasserait le résultat du président de la République, alors que l’inverse n’est vrai que dans 7 circonscriptions. F. Hollande avait battu au second tour de l’élection présidentielle N. Sarkozy dans 333 circonscriptions sur 577, soit une majorité plus confortable que celle obtenue en 1997 (319 députés de gauche). Même si les aspects locaux (personnalités, enjeux) peuvent venir troubler le calcul, la gauche peut donc d’autant plus espérer une majorité nette à l’Assemblée Nationale qu’elle semble progresser par rapport au mois dernier sur une majeure partie du territoire.


Cette progression risque d’être accentuée par la meilleure mobilisation des sympathisants de gauche : Harris Interactive montre en effet que 73% des sympathisants de gauche se disent intéressés par la campagne, contre seulement 61% des sympathisants de droite. Pour OpinionWay, 51% des électeurs de F. Hollande au second tour de l’élection présidentielle se disent intéressés par la campagne, un chiffre qui n’est que de 45% chez les électeurs de N. Sarkozy. La participation différentielle des électorats devrait donc jouer en faveur de la gauche, l’argument du « barrage à la gauche » qui a permis à N. Sarkozy d’obtenir 48,4% des voix au second tour de l’élection présidentielle ayant disparu. Les résultats du premier tour des élections législatives pour les Français de l’étranger donnent clairement des indications dans ce sens.

L’inconnue du Front National

Reste à connaître le niveau du Front National. Après son score historique de 17,9% des voix au premier tour de l’élection présidentielle, le parti de M. Le Pen semble bien parti pour battre son record à des élections législatives, les 14,9% des voix obtenus en 1997 se situant dans la fourchette basse de ce que prévoient les sondages (14% à 18%). Pourtant, les sondages locaux indiquent quasiment tous une diminution, parfois très nette, du Front National dans les circonscriptions par rapport au score de sa candidat le 22 avril dernier. Cette baisse semble d’ailleurs plus prononcée dans les fiefs frontistes (notamment dans le sud-est, plus testé que le nord-est par les instituts de sondages), alors que c’est précisément là que le parti d’extrême-droite pourrait espérer se maintenir.


Dans ce contexte, la capacité des candidats FN à se maintenir au second tour semble plus limitée qu’attendu au lendemain de l’élection présidentielle, quand certains prévoyaient jusqu’à 350 triangulaires. La participation s’annonce en effet faible, IPSOS l’annonçant entre 57% et 60%, OpinionWay à 61% et YouGov à 58%, soit un niveau en moyenne légèrement inférieur à celui de 2007 (61%). Les candidats frontistes devraient donc obtenir environ 20 des voix (12,5% des inscrits) pour se maintenir au second tour, et même sans doute plus puisque les zones de forces du parti d’extrême-droite se situent dans des régions populaires et souvent moins participationnistes. Une conjoncture qui rend la possibilité pour le FN de dépasser son record de 1997, quand il avait pu maintenir ses candidats dans 133 circonscriptions (dont 79 triangulaires, 23 duels avec la gauche et 31 duels avec la droite).

Pour autant, il est délicat d’extrapoler du score du Front National au niveau national et du taux de participation ses résultats par circonscriptions aux élections législatives. Le Uniform National Swing qui permet ce genre de genre de procédures au Royaume-Uni notamment ne s’applique pas dans un système partisan aussi complexe qu’en France, et ce d’autant plus que l’électorat frontiste n’est pas homogène. Les électeurs populaires du nord-est de la France n’ont en effet pas le même rapport à la participation électorale et à la droite modérée que les électeurs du sud-est, généralement issus de milieux plus « petit bourgeois » et plus conservateurs économiquement. Autant les premiers risquent de s’abstenir plus massivement et de moins voter pour des candidats UMP dès le premier tour ou au second tour, autant les seconds seront plus enclins à se rendre aux urnes et à choisir la droite parlementaire.

* * *

Les projections en sièges des instituts donnent toutes à la gauche une nette majorité, de même que les prévisions sièges par sièges réalisées par certains analystes. L’ampleur de la victoire de la gauche dépendra étroitement du différentiel entre la mobilisation des sympathisants de droite et de gauche et de la capacité du Front National à se maintenir au second tour dans un grand nombre de circonscriptions. Au sein de la gauche, le Parti socialiste et ses alliés (DVG, PRG) pourrait obtenir la majorité absolue, alors que les écologistes devraient souffrir de nombreuses dissidences socialistes,  la barre des 15 sièges étant loin de leur être acquise. Quant à la droite, elle semble en mesure de conserver un socle nettement supérieur à 200 sièges, le Front National ne pouvant espérer ni un groupe parlementaire, ni même, selon certaines analyses poussées, aucun élu. Comme aux élections cantonales de 2011, l’incapacité du FN à faire élire des candidats dans un scrutin majoritaire illustre bien que la « dédiabolisation » est un phénomène qui reste marginal.

Partager ce contenu :

Laisser un commentaire