Vers un nouvel espace politique européen ?

Vers un nouvel espace politique européen ?

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Camiel Estany

Analyste Délits d'Opinion

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Biographie

Diplômé du CELSA et d'un master de Sciences Politiques à Paris-Dauphine, Camiel Estany est consultant au sein du cabinet et institut de sondage ELABE.

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La situation européenne est paradoxale. Entre le Brexit, l’arrivée au pouvoir de gouvernements dits « populistes » en Autriche, en Hongrie ou encore en Italie, et les enquêtes d’opinion montrant une confiance toute relative aux institutions européennes, le climat ne semble pas propice aux débats politiques européens. Pourtant, c’est de cette manière qu’on peut interpréter les récentes oppositions entre « populistes » et « progressistes » qui animent cette campagne pour les élections européennes.

Le match populiste Vs progressiste structure le débat politique européen

Ces derniers mois ont été marqués par l’irruption dans la scène politique nationale du choc européen à venir. Ce choc, c’est l’opposition entre les progressistes et les populistes au niveau européen, chacun affirmant que se joue là rien de moins que l’avenir de l’Europe. Sa meilleure incarnation réside dans l’hostilité surjouée entre Matteo Salvini, ministre de l’Intérieur italien, et Emmanuel Macron, président de la République française.

La France, gouvernée par un président qui fait de la défense de l’Europe un enjeu politique majeur tout en accueillant une des extrêmes-droites les plus puissantes du continent, et l’Italie ayant porté au pouvoir un gouvernement europhobe, se trouvent naturellement au centre de ce match. Ainsi, ces dernières semaines, Marine Le Pen a répondu en direct sur France 2 à l’ancien Premier ministre italien Matteo Renzi, Luigi Di Maio a franchi les Alpes pour rencontrer des Gilets Jaunes puis s’est exprimé aux Français dans une tribune dans Le Monde et Matteo Salvini ne manque pas une occasion à la télévision et sur les réseaux sociaux d’affirmer son amour des Français et sa haine d’Emmanuel Macron. En face, le président français s’est illustré en répondant aux attaques du gouvernement italien en prime time sur la Rai Uno et en diffusant une tribune dans tous les pays de l’Union européenne présentant sa vision de l’Europe ; inaugurant ainsi le lancement de la campagne LREM avec la liste « Renaissance ».

Loin d’être un signe de délitement de l’Union, ce « combat européen » peut être interprété comme un message d’espoir : nous assistons pour la première fois à de véritables débats politiques à l’échelle communautaire. Après des décennies de « débats européens » essentiellement nationaux, délaissés des forces politiques et des électeurs, le débat européen trouve enfin un sens. Si ces débats restent embryonnaires, il n’en reste pas moins qu’ils s’incarnent dans les actualités politiques nationales.

 

France et Italie : deux pays aux relations complexes avec l’UE

Il n’est en définitive pas si étonnant que l’émergence de ce débat transnational émerge (et oppose) en France et en Italie, tant les populations des deux pays présentent des relations comparables avec l’Union européenne.

En effet, les deux pays sont marqués par une forte défiance envers les institutions européennes. Selon l’Eurobaromètre d’automne 2018, la France et l’Italie font partie des 5 pays les plus défiants envers l’Union européenne, aux côtés de la Grèce, de la République Tchèque et du Royaume-Uni, avec respectivement 55 % et 57 % de la populations affirmant de pas avoir confiance. De même, l’image de l’Union européenne est fortement dégradée dans ces deux pays avec seulement 35 % des Italiens affirmant en avoir une bonne image et 34 % des Français. Pour comparaison, la moyenne des 28 pays de l’Union est de 43 % d’opinion positive.

De manière paradoxale, les deux États s’affirment majoritairement attachés à l’Europe, avec, en Italie, 56 % de la population et 59 % en France, toujours selon l’Eurobaromètre 2018. Cet attachement est renforcé par une volonté commune d’intégration et de délégation supplémentaire de responsabilités à l’Union européenne. A l’affirmation “plus de décisions devraient être prises au niveau de l’UE”, les Français sont en accord à 64 % et les Italiens à 60 %, soit légèrement au-dessus de la moyenne de l’UE à 56 %.

Mais contrairement à la France où 44 % de la population estime que sa voix compte au niveau européen, seulement 31 % des Italiens se sentent entendus. C’est peut-être ce fossé qui explique les dynamiques électorales opposées que connaissent les deux pays à l’approche des européennes. Ainsi, en France, selon le sondage ELABE du 27 mars, la liste LREM est en tête avec 22,5 % des intentions de vote et si le RN la succède de peu avec 22 %, la liste d’extrême droite est la seule réelle concurrente sur le créneau eurosceptique. Au contraire en Italie, la Ligue du Nord est estimée à 31,8 % des voix et son allié gouvernemental, le Mouvement 5 Étoiles, lui aussi eurosceptique, est estimé à 22,9 % selon l’Institut EMG.

 

Ce combat européen entre “progressistes” et “populistes” surgit donc de deux des États fondateurs de l’Union européenne, qui, s’ils sont défiants vis-à-vis des institutions, sont néanmoins suffisamment attachés à l’Europe pour tenter de la transformer coûte que coûte. Chacun ancré sur sa vision d’une meilleure Europe, cherchant à coaliser autour de lui et à rompre le consensus européen préexistant. Pour le meilleur et pour le pire, nous voyons ainsi émerger un espace politique européen.

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