Une victoire de la République en marche ou de l’abstention ?

Une victoire de la République en marche ou de l’abstention ?

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Cécile Lacroix-Lanoë

Analyste Délits d’opinion

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Biographie

Diplômée de l'IEP de Grenoble et titulaire du master Progis (études d'opinion et de marché), Cécile Lacroix-Lanoë a travaillé au département opinion de l’Ifop, avant de rejoindre le service de la communication des ministères économiques et financiers en tant que cheffe de projet études. Elle est aujourd'hui directrice d'études à Kantar Public (ex TNS Sofres).

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Les élections législatives françaises apparaissent de plus en plus comme des élections de confirmation de l’élection présidentielle. Un mois après la victoire d’Emmanuel Macron, les résultats du premier tour des élections législatives dessinent une très large majorité à venir pour le mouvement du président, la République en marche qui, allié au MoDem, s’achemine vers un nombre de députés supérieur à 400, sur les 577 sièges que compte l’Assemblée nationale.

 

La promesse d’une large domination en nombre de sièges

Cette ample majorité annoncée s’explique naturellement par les scores obtenus par les candidats de la majorité présidentielle, qui arrivent en tête dans 449 des 577 circonscriptions. La République en marche (LREM) et le MoDem ont attiré les voix d’un tiers des électeurs dimanche dernier (32,33%). En dépit d’une nette progression par rapport au résultat obtenu par Emmanuel Macron lors du premier tour de l’élection présidentielle (24,01%), ce niveau est loin d’être exceptionnel. En 2012, la majorité présidentielle (le PS et ses alliés, le PRG et EELV) avait obtenu plus de voix (36,46%). En 2007, plus de 4 électeurs sur dix avaient voté pour la majorité présidentielle suite à l’élection de Nicolas Sarkozy.

Ce qui doit être qualifié d’exceptionnel en 2017, c’est le nombre de sièges qui sera obtenu par la majorité présidentielle. Environ les trois quarts des députés devraient en être issus – voire 80 % dans les projections les plus favorables – , alors qu’en 2012 et 2007, la majorité présidentielle disposait d’une majorité ne dépassant pas 60 % des sièges. Cette distorsion exceptionnelle entre la proportion de voix et la proportion de sièges s’explique notamment par la très forte abstention.

 

Une abstention record, résultante d’une démotivation des électeurs mais également de la complexité de l’offre électorale

Plus de la moitié des électeurs ne se sont pas rendus aux urnes dimanche, du jamais vu pour des élections législatives. L’abstention a atteint 51,29%, soit près de 10 points de plus que le précédent record (42,78% en 2012). La démobilisation par rapport à l’élection présidentielle est certes la règle depuis que les élections législatives se tiennent juste après l’élection « reine » de la Cinquième République, mais jamais la chute de la participation n’avait été aussi rude entre les deux scrutins. Jamais non plus une campagne électorale n’avait été aussi longue. Car ces élections sont l’ultime scrutin d’une séquence électorale débutée il y a près d’un an par la campagne de la primaire de la droite et du centre. Un électorat lassé donc, mais également perdu et découragé.

Perdu, face à une offre électorale parfois pléthorique, avec 14 candidats en moyenne par circonscription, et face à un paysage politique dont nombre de repères se sont effacés, avec la disparition des logos sur la plupart des affiches de campagne comme symptôme révélateur. Les ambiguïtés de certains candidats, proclamant leur volonté de s’inscrire dans la majorité présentielle, tout en portant officiellement l’étiquette de LR, de l’UDI, du PRG ou du PS, n’ont pu qu’amplifier l’illisibilité de l’offre politique aux yeux de nombreux électeurs. Qu’on pense par exemple à la situation dans la 18e circonscription de Paris où les deux candidats encore en lice, Myriam El Khomri (PS) et Pierre-Yves Bournazel (LR) affirment tous les deux qu’ils participeront à la majorité présidentielle, alors qu’aucun d’entre eux ne dispose de l’investiture officielle de la République en marche.

Un électorat découragé, car de nombreux citoyens peuvent douter de l’utilité de leur vote avec la large victoire annoncée pour la République en marche, en écho de la victoire d’Emmanuel Macron à l’élection présidentielle. Un découragement probablement également alimenté par un mode de scrutin qui représente mal les minorités politiques, d’autant plus lorsque celles-ci se situent aux extrêmes de l’échiquier politique et ne parviennent pas à nouer d’alliance avec d’autres partis. Arrivé au second tour de l’élection présidentielle, le Front national ne sera pas en mesure de constituer un groupe parlementaire. Après avoir rassemblé une voix sur cinq au premier tour de l’élection présidentielle, la France Insoumise ne disposera que d’une poignée d’élus à l’Assemblée nationale.

Les enquêtes post-électorales mettent en lumière ce phénomène. Si 62% des électeurs d’Emmanuel Macron se sont déplacés au premier tour des élections législatives, ce n’est le cas que de 47% des électeurs de Jean-Luc Mélenchon et de 43% de ceux de Marine Le Pen d’après les chiffres d’Ipsos. Causes politiques se confondent néanmoins en partie avec les déterminants socio-démographiques car ces électorats sont également plus jeunes et plus populaires, or la jeunesse et les classes modestes constituent des pans de l’électorat où l’abstention a été nettement plus forte.

 

Une abstention affectant davantage les jeunes et les catégories populaires

Une abstention élevée conduit à des taux de participation très différenciés selon les profils sociodémographiques. Le constat classique d’une moindre mobilisation des jeunes et des classes populaires se retrouve lors de ce premier tour des élections législatives, avec une acuité d’autant plus forte que la démobilisation l’a été. Par conséquent, les partis dont l’électorat repose en grande partie sur ces catégories de population, comme le Front national ou la France insoumise, se sont davantage trouvés en difficulté face à la démobilisation des citoyens que ceux qui en dépendent moins, comme celui de LREM et du MoDem.

Les chiffres varient légèrement selon les instituts ayant réalisé des enquêtes post-électorales, mais on retiendra qu’environ les deux tiers des moins de 35 ans ne se sont pas exprimés au premier tour des élections législatives, tandis que les deux tiers des plus âgés ont voté. De fait, d’après les chiffres de l’Ifop, 38% de l’électorat avait plus de 65 ans, alors que les personnes de cet âge ne représentent que 25% de la population française majeure. A l’inverse, les moins de 35 ans pèsent pour 16% dans l’électorat, alors que leur poids dans la population réelle est également de 25%. Le renouvellement des élus voulu par le nouveau président de la République s’imposera à l’assemblée, mais ce sera paradoxalement le choix d’une population plus âgée que la moyenne.

Parmi ceux qui se sont rendus aux urnes, la sous-représentation des catégories modestes, et plus particulièrement des ouvriers, est également frappante : environ 4 ouvriers sur 10 seulement ont voté lors du premier tour des élections législatives (34% dans l’enquête d’Ipsos, 43% dans celle de l’Ifop) et une proportion à peine plus élevée d’employés (respectivement 39% et 48% selon les mêmes études).

 

Une abstention qui a favorisé la majorité présidentielle

En dehors de l’effet de l’abstention différentielle (la plus forte mobilisation de l’électorat d’Emmanuel Macron que de celui de la plupart de ses adversaires), qui a naturellement bénéficié à la majorité présidentielle, la forte abstention a eu une autre conséquence très concrète pour le scrutin, la quasi-absence de triangulaire car le seuil pour se maintenir au second tour pour un candidat arrivé en troisième position était de fait très élevé (25,66 % en moyenne). Il n’y en aura qu’une au second tour dimanche (contre 34 en 2012). Or, cette configuration de duel est très favorable aux candidats centristes de la majorité présidentielle, qui disposent de réserves de voix quelle que soit la configuration du second tour : face à la droite, face à la gauche, et évidemment face à l’extrême-droite. La faiblesse des « anciens » partis, emportés par le dégagisme, facilite également la tâche pour les représentants de LREM. Les candidats socialistes, mais également dans une moindre mesure de LR ou de l’UDI, voient leur nombre de voix reculer de manière impressionnante par rapport aux précédents scrutins législatifs, et se trouvent donc dans l’impossibilité de constituer un front face à la majorité présidentielle.

 

L’abstention a donc bénéficié à LREM en affectant davantage les électorats de ses adversaires, pour des raisons politiques (démobilisation d’électeurs qui ne croyaient pas à la victoire de leur camp) et sociodémographiques (l’électorat de la majorité présidentielle était moins susceptible de s’abstenir du fait de sa sociologie que d’autres). Le mode de scrutin a ensuite renforcé cet avantage, avec un effet d’autant plus fort du fait de la position centrale de la République en marche sur l’échiquier politique qui lui assure de bons reports de voix dans toutes les configurations de duel. L’abstention n’est évidemment pas le seul facteur explicatif de la victoire de LREM, certains électeurs ayant également décidé de soutenir le président de la République alors qu’ils ne l’avaient pas choisi lors de l’élection présidentielle (ainsi, parmi les votants, un électeur de François Fillon sur cinq a voté pour la République en marche ou le MoDem au premier tour des législatives). Mais elle l’a grandement amplifié. Par conséquent, la plus large majorité de la Cinquième République sera obtenue avec le plus faible nombre de voix exprimées à des élections législatives, ce qui ne peut que nous amener à nous interroger sur le mode de scrutin pour désigner nos élus à l’Assemblée nationale.

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