« Une primaire inédite sans dimension de conquête »

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Brice Teinturier

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Avant le premier tour de la primaire de la gauche qui se déroulera dimanche 22 janvier, Brice Teinturier , directeur général délégué d’Ipsos France, revient pour Délits d’opinion sur les enjeux de cette élection.

Interview réalisée mardi 17 janvier 2017, à la veille du troisième débat

Dans la dernière ligne droite avant le premier tour de la primaire de la gauche, quels sont les rapports de force entre les candidats ?

Tout comme ce qui avait caractérisé la primaire de la droite, cette élection semble marquée par une fluidité importante. Il y a une montée en puissance incontestable de Benoît Hamon, sans que l’on puisse pour autant savoir avec précision s’il est aujourd’hui en première, deuxième ou troisième position. Les rapports de force sont très mouvants et dépendent du corps électoral qui se mobilisera. Plus encore que lors de la primaire de la droite et du centre, où la qualification de François Fillon avait été mesurée et publiée par Ipsos deux jours avant le vote mais encore loin du niveau final, je crois qu’ici, tout est possible et qu’il est très difficile d’anticiper ne serait-ce que les deux qualifiés.

Qu’est-ce qui fait la particularité de cette primaire ?

Tout d’abord, la campagne électorale de cette primaire est extrêmement courte et tout se joue pratiquement en quinze jours. Ensuite, plusieurs candidats étaient à peine connus, voire totalement inconnus par la majorité des Français mais également par de nombreux sympathisants de gauche quelques jours avant qu’ils ne se déclarent. Mais cette primaire est aussi inédite parce qu’elle n’est pas, contrairement à la primaire de 2011 à gauche et à celle de 2016 à droite, une primaire d’espérance et de conquête. Dans ces deux cas, les électeurs savaient que le vainqueur aurait de grandes chances de remporter l’élection présidentielle. Ce n’est pas le cas aujourd’hui et cela peut potentiellement tout changer. Là où des éléments comme la stature présidentielle et la crédibilité étaient des avantages forts dans les deux dernières primaires, on peut faire l’hypothèse que les électeurs raisonneront différemment pour cette primaire du 22 et 29 janvier. La prime à la crédibilité présidentielle pourrait donc beaucoup moins jouer. Pour toutes ces raisons, cette élection demeure très incertaine.

Quel impact aura le taux de participation à cette élection ?

La participation sera à l’évidence inférieure à celle de la primaire de la droite et du centre. Cela étant posé, l’enjeu pour le PS est d’atteindre la barre symbolique des 2 millions d’électeurs. En dessous de ce niveau, ce serait une incontestable défaite, qui le priverait de toute dynamique possible à l’issue de la primaire, qui est pourtant la vertu majeure d’un tel exercice démocratique. Entre 2 et 2,5 millions de votants, on serait relativement proche de la participation de la primaire de 2011 mais très loin du niveau obtenu par la primaire de la droite et du centre. Ce serait donc une faible participation mais pas une déroute. Au-delà de 2,5 millions, le PS pourrait considérer que, dans un contexte qui lui est très défavorable, le pari est réussi. Naturellement, en fonction de la mobilisation, le corps électoral peut changer et avoir une influence directe sur le vote comme nous avons pu le vérifier lors de la primaire de la droite et du centre où la faible mobilisation des catégories populaires a, par exemple, coûté cher à Nicolas Sarkozy.

Quels enseignements peut-on tirer des deux premiers débats ? Quels thèmes ont émergé ? Des candidats sont-ils sortis du lot ?

Le premier enseignement, c’est que ces débats ont montré qu’il y avait de réelles différences dans les programmes de Benoît Hamon et d’Arnaud Montebourg. Avant le premier débat, on avait tendance à considérer qu’il y avait deux grandes lignes : une ligne héritière de l’action gouvernementale incarnée par Manuel Valls et une ligne de contestation incarnée à la fois par Arnaud Montebourg et Benoît Hamon. On s’aperçoit aujourd’hui qu’il y a a minima trois lignes politiques à l’œuvre dans cette primaire. Celle de Benoît Hamon, qui porte un regard différent des autres sur la croissance économique et sur la place du travail dans la société, avec comme illustration principale sa proposition de revenu universel. Pour Hamon, il faut penser une société marquée par la décroissance ou une faible croissance, la robotique, la pénurie de travail et donc une autre organisation à concevoir. La ligne d’Arnaud Montebourg, qui ne renonce ni à la croissance, ni à la production et valorise au contraire le travail. Enfin, la ligne de Manuel Valls qui, sur la question du travail, est proche d’Arnaud Montebourg mais qui diffère des deux premières sur les moyens de conduire une politique économique et sociale dans un monde mondialisé où l’Etat ne peut plus avoir le même rôle qu’auparavant. Rien que pour cette clarification et cet éclairage sur les lignes des candidats, les deux premiers débats auront été utiles.

Le deuxième enseignement qu’on peut peut-être tirer, c’est que jusqu’au second débat, les candidats se sont souvent beaucoup contrôlés. Arnaud Montebourg à l’évidence, a cherché à affirmer sa stature présidentielle et donc à gommer certains traits qui lui étaient parfois reprochés autour de son impétuosité ou d’une forme de lyrisme supposé être moins en accord avec la gravité présidentielle. Manuel Valls a quant à lui gommé les aspects les plus clivants de ses propositions et de sa personnalité. Benoît Hamon, qui était un peu moins connu, a cherché à affirmer non pas une crédibilité présidentielle mais avant tout des identifiants de gauche marquants et nouveaux. Avant le deuxième débat, on n’avait donc pas retrouvé les candidats que l’on croyait connaître. Comme si chacun avait cherché à éviter de donner prise aux reproches que leur faisaient les autres candidats ou l’opinion. C’est je crois très dommageable, car cela se voit et nuit à une authenticité réclamée.

Le deuxième débat a-t-il changé cela ?

Dans le deuxième débat, Manuel Valls a été attaqué par ses concurrents et a donc retrouvé des accents plus proches de ceux qu’on lui connaissait en tant que Premier ministre. Par conséquent, il y a eu une authenticité un peu plus forte. Le risque et l’enjeu du 3ème débat serait que chacun continue de « jouer un rôle » et donc de conférer à ces primaires une forme d’artificialité. Je pense qu’ils l’ont compris.

A l’issue de la primaire, est-ce qu’un rassemblement avec Jean-Luc Mélenchon ou Emmanuel Macron est envisageable ?

Cela paraît bien improbable parce qu’on voit mal pourquoi le candidat du PS ayant gagné la primaire renoncerait à être candidat et se retirerait au profit du candidat du Front de Gauche ou celui d’En Marche. En revanche, en cas de victoire d’Arnaud Montebourg ou de Benoît Hamon, des élus et surtout des électeurs se reporteront sur Emmanuel Macron tout comme il peut y avoir, en cas de victoire de Manuel Valls, des reports vers Jean-Luc Mélenchon. La vraie question est celle de l’utilité perçue d’une candidature PS. Si le vainqueur de la primaire ne parvient pas à créer rapidement une dynamique et stagne en février ou mars à 10 ou 12% d’intentions de vote, loin derrière un Macron à 20%, avec la menace pour la gauche d’un duel Fillon-Le Pen au second tour de la Présidentielle, la pression sera énorme et des électeurs pourraient être tentés de voter utile. S’ils veulent absolument éviter cette possibilité, on peut tout à fait envisager qu’ils se mettent à voter de manière importante pour Emmanuel Macron ou, dans une moindre mesure, Jean-Luc Mélenchon.

Quel impact peut avoir sur la gauche une candidature de dernière minute de François Bayrou ?

Cela fragmenterait un peu plus l’espace politique du centre-gauche. Je ne pense pas que la gauche ait intérêt à ce qu’il y ait un acteur supplémentaire qui vienne prendre des voix et fragmenter encore un peu plus ceux qu’elle peut espérer fédérer, alors que ce sera déjà bien difficile. L’enjeu pour la gauche est au contraire d’essayer de retrouver de l’unité.

Quel rôle peut jouer François Hollande dans cette campagne ?

Ses marges de manœuvre sont extrêmement faibles. Il n’est plus dans le film de la présidentielle depuis qu’il a renoncé à entrer en lice. Il est donc difficile pour lui de peser de manière conséquente sur l’élection ni même à la marge. Son rôle malgré tout pourrait être de prendre la parole pour défendre la gauche dans son ensemble par rapport au candidat de la droite et/ou du FN. Il est possible qu’il déclare en mars ou en avril que l’enjeu est important et qu’il insiste sur la nécessité que la gauche soit représentée au second tour pour éviter le duel Fillon-Le Pen. Au-delà de cela, il sera compliqué pour lui d’intervenir.

Peut-il soutenir un candidat ?

Je ne pense pas qu’il appellera à voter directement pour tel ou tel candidat mais il peut malgré tout donner une indication en s’exprimant à titre personnel ou en appelant à défendre les valeurs de la gauche.

A l’issue de l’élection présidentielle, y-a-il un risque d’explosion du PS ?

Oui bien-sûr. Cela peut même se produire à l’issue de la primaire, soit parce que le vainqueur ne décollerait pas, soit parce que la ligne qu’il incarnera sera jugée trop à gauche ou trop à droite par de nombreux électeurs. La fameuse synthèse hollandaise est en train de voler en éclat et l’on mesure combien le PS est divisé, avec des gauches que je crois réellement irréconciliable. Les leaders ne peuvent pas le dire comme cela et leur travail est d’unifier mais les visions sont réellement très éloignées. Mais c’est aussi le résultat de l’élection présidentielle qui pourrait enclencher une rupture. Si le candidat du PS arrive en quatrième ou cinquième position, c’est-à-dire non-qualifié pour le second tour et qui-plus-est distancé par Emmanuel Macron et/ou Jean-Luc Mélenchon, alors à l’évidence le PS explosera, au moins sous la forme qu’on lui connait depuis le congrès d’Epinay de 1971.

Propos recueillis par Grégoire Lusson

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