Troubles dans la science

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Camiel Estany

Analyste Délits d'Opinion

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Biographie

Diplômé du CELSA et d'un master de Sciences Politiques à Paris-Dauphine, Camiel Estany est consultant au sein du cabinet et institut de sondage ELABE.

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La France a fait de l’excellence scientifique une de ses fiertés : elle dispose d’institutions scientifiques historiquement très puissantes, d’une expertise reconnue mondialement en mathématique ou en physique – en témoigne son rang de quatrième pays s’étant vu décerné le plus de prix Nobel. Pourtant, le pays fait face à des troubles étonnants en ce qui concerne son rapport aux sciences.

Chaque année la Fondation Wellcome publie le Wellcome Global Monitor, une étude parmi les plus détaillées sur le rapport des populations de 144 pays à la santé, à la science et aux scientifiques. La France se distingue de deux manières :

1/  nous sommes le pays le plus méfiant du monde vis-à-vis des vaccins avec 33 % des Français estimant qu’ils « ne sont pas sûrs ». Fait intéressant : cette inquiétude est partagée également au sein de la population, variant selon les catégories d’âge et de diplôme de 30 % à 37 %. Notre article sur les antivax est donc plus que jamais d’actualité !

2/  la France est aussi le pays le plus pessimiste au monde vis-à-vis de l’apport technologique dans le travail. Plus de la majorité des Français estime que « la science et la technologie vont réduire le nombre d’emplois dans [leur] aire géographique dans les 5 prochaines années ».

Ces doutes persistants sur certains domaines de la science s’expliquent avec d’un côté l’idée que la crainte de l’automatisation répond au chômage que connaissent un grand nombre de Français et de l’autre, les scandales dans lesquels les laboratoires pharmaceutiques ont été impliqués n’incitent pas à une confiance aveugle.

Pourtant, ces chiffres – malgré tout impressionnants – incitent à s’interroger sur le rapport qu’entretiennent les Français avec la science. Petit panorama des études récentes sur le sujet.

 

De prime abord, les Français font plutôt confiance à la science et à ses bénéfices

De manière générale, les Français sont loin d’être méfiants vis-à-vis de la science, voire même le contraire. Le sondage réalisé par Harris Interactive pour PMI Science (Philippe Morris International – belle ironie) nous donne de précieuses données à ce sujet.

Ainsi, à la question générale de la « confiance dans la science », 91 % des Français affirment avoir confiance (à noter que seulement 18 % ont « tout à fait confiance » VS 73 % ont « plutôt confiance »). De même, pour 93 % de la population, les évolutions scientifiques sont porteuses de progrès et ce constat se vérifie tout au long de l’étude avec les qualificatifs associés : innovante (95 %), avenir (94 %) et utile pour la société (92 %).

L’étude s’intéresse ensuite à la confiance relative aux différents champs scientifiques. Sans surprise, les mathématiques, la physique, la médecine et la biologie arrivent en tête à plus de 90 % de confiance. A l’opposé, les domaines dans lesquels les Français ont le moins confiance sont l’intelligence artificielle et les statistiques, respectivement à 61 % et 66 %. On peut néanmoins s’interroger sur le questionnaire qui exclut les sciences sociales alors même qu’il aurait été extrêmement intéressant de mesurer la confiance des Français dans des disciplines comme l’économie, la sociologie ou encore l’anthropologie !

Malgré leur confiance affichée dans la science, les Français s’estiment eux-mêmes peu scientifiques. Une étude réalisée par l’IFOP pour BASF a interrogé les Français, les Allemands, les Britanniques et les Américains en 2018 sur leur culture scientifique (autoévaluation) : seuls 27 % des Français estiment avoir une culture scientifique satisfaisante face à 54 % des Allemands, 40 % des Britanniques et 45 % des Américains.

Véritables lacunes ou saine attitude de doute scientifique ? Difficile de trancher. Toujours est-il que si la défiance ne vient pas de la science elle-même, elle doit provenir d’autres facteurs avec en premier lieu la place de la science dans le débat public et surtout qui en est son émetteur.

 

Mais la question de l’émetteur et de la place de la science dans le débat public est centrale pour comprendre les ressorts de la défiance

La question de la place de la science dans le débat public est sans cesse invoquée et interrogée par le personnel politique, surtout alors qu’arrive au Parlement la loi de Bioéthique. Pour autant, une majorité de Français – 56 % – souhaite voir son rôle s’affirmer et se développer lors des débats de société.

Tout le monde n’a pas la même légitimité pour citer des études scientifiques dans les médias et auprès du grand public. Ainsi, les Français plébiscitent les scientifiques et chercheurs eux-mêmes à 90 % [1], à égalité avec les médecins. Suivent la presse spécialisée scientifique (85 %), les associations et ONG (70 %) et la presse généraliste (61 %). En bas du classement ? Les responsables politiques qui ne recueillent que 28 % de confiance et les lobbies à 27 % (alors même que les entreprises sont à 54 % et les associations à 70 %, pour des intérêts a priori semblables).

On voit là un des angles morts de la politique : elle a besoin de la science pour justifier son action et trouver les ressorts des politiques publiques, mais en faisant cela elle la dévoie. Ce qui entre dans le domaine politique est immédiatement opposable, combattu et transformé par les dirigeants et militants politiques. S’il est légitime que la science soit débattue, elle ne peut pas l’être sur le même mode et dans le même cadre que celui des opinions politiques. Science et politique (en démocratie tout du moins) n’ont d’autres choix que d’entretenir des rapports ambivalents : la science n’est pas démocratique.

Cela explique en partie que 55 % des Français estiment que les études scientifiques publiées en France sont politiquement orientées et que 72 % affirment entendre souvent ou de temps en temps deux affirmations scientifiques contradictoires sur le même sujet. Dans ce cadre, le rôle des pouvoirs publics est simple, il s’agit pour 74 % [2] des Français d’aider les citoyens à comprendre les controverses scientifiques et surtout à 84 % [3] de s’appuyer sur les scientifiques et les autorités indépendantes pour éclairer la décision publique.

 

Finalement, les Français ne semblent pas si hostiles aux sciences. On est cependant en droit de se demander s’ils ne veulent peut-être pas tout simplement en entendre davantage directement de la bouche des scientifiques et chercheurs et moins de celle des politiques ?

 

 

[1] La confiance des Français dans la science – Harris Interactive pour PMI Science (juillet 2019)

[2] Ibid.

[3] La science vue par les Français – IFOP pour BASF (juillet 2018)

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